CHAPITRE Ï.1I
de figuiers, d'orangers et de grenadiers , de myrlhes et de lauriers-roses, jamais, sans nos souvenirs historiques, nous ne nous serions doutés, au milieu des sales et infectes chaumières de Casal-Nuovo, d'Europoli et de la dégoûtante misère des habitants, que nous nous trouvions dans Sybaris !
La nature y était restée la même, mais sans aucun art. Qu'était devenue cette cité trop célèbre, avec ses palais de marbre, ornés de bains si voluptueux et de ces lits de fleurs où le seul pli d'une feuille de rose empêchait de dormir un Sybarite! De toutes ces merveilles il n'était pas resté la moindre trace. L'histoire dit qu'il avait suffi d'un ]our à Milon de Crotone pour détruire Sybaris; que, relevée par Charondas et sa colonie athénienne , les restes des premiers habitants, chassés par celle-ci, avaient été fonder à Possidonie ces temples appelés aujourd'hui ruines de Pœstum. Quant à Sybaris elle-même, devenue Thurium, dernier refuge, dit-on, et tombeau d'Hérodole, et qui n'est plus maintenant que la vacherie de Mint-Sirato , ses derniers débris ont disparu dans un marais, sous les eaux et les sables du Crati réuni au Sybaris. Lorsque, revenus près de là, dans le cours de notre voyage, nous passâmes ce fleuve sur des charijots attelés de buffles, nous cherchâmes en vain ces ruines sur ces bords fangeux, ils ne nous en montrèrent pas un seul vestige.
Après Cassano, ville de six mille âmes et, malgré ses vins, ses haras renommés, sa manne, ses huiles et ses fruits secs, bien indigne héritière de Sybaris, notre marche finit à Castro-Villari. Nous l'avions accomplie
tantôt dans les terres , tantôt sur le littoral , coupant à gué fleuves et torrents dont les crues subites nous retardèrent. L'infanterie avait franchi les plus considérables, telsque le Basiento et l'Acri, sur des chariots. Il en fallait sept à huit, attelés d'énormes buffles, pour passer, enuneheure,un bataillon de huit cents hommes. Nous n'imitâmes point Dubesme, qui avait voulu dompter ces torrents par des ponts que la fougue des eaux avait emportés. Nous nous gardâmes bien aussi des bois de lauriers-roses, poison pour les chevaux, et au travers desquels sa cavalerie, qui nous avait précédés, en avait perdu cinquante. J'eus soin, chaque soir, pendant tout le cours de ce voyage, de décrire chaque journée de marche sous les di'^^ers points de vue militaires et statistiques. C'est de ce travail, dont j'extrais ici quelques détails , et des rapports des principales missions dont je fus chargé , que je formai le mémoire de la reconnaissance générale de ce pays, que, à mon retour en France, je remis à l'Empereur.
Arrivé le premier à Castro-Villari, ville qui pourrait être remarquable par ses cotons, ses laines et ses vins, j'y reçus le Prince. Nous en repartîmes le lendemain pour Bisignajio. Dans cette marche fatigante nous cheminâmes sur les collines bordant le fond de la plaine de Sybaris, en passant à gué les cours d'eau qui descendent l'arroser. Plusieurs fois, de cette élévation, nos regards, avant d'atteindre la mer ionienne, planèrent sur une pente douce couverte de villes, de villages et de masseries (fermes fortifiées) répandus sur ce riche paysage. C'est un spectacle magnifique, parce que,