CHAPITRE 111. 51S
pays, sous le point de vue des communications , des positions , du nombre des marins , des vivres et du logement 9 tels furent les principaux objets que j'eus à considérer. Le rapport que j'en fis était rempli de détails qui seraient maintenant sans intérêt. En effet, comment désormais supposer la possibilité d'une expédition française contre la Sicile avec une base d'opérations aussi lointaine?
Jeté ainsi à l'écart et presque seul, dans ces lieux si rarement fréquentés par des étrangers , j'y fus bien reçu par les habitants ; huit jours avant, en pleine révolte, ils m'eussent infailliblement assassiné! J'obtins facilement, de leur vivacité niobile et méridionale, les renseignements que je désirais. Lorsque nous quittâmes la plage à Tropea pour la retrouver à Nicotera , il fallut à deux reprises joindre nos mains à nos pieds, pour gravir le roc et atteindre le premier et le second plateau élevés qui forment le cap. Sur ce sommet nos fatigues augmentèrent. Le sol de cette âpre contrée est tellement bouleversé et lézardé par le dernier tremblement de terre, que nous fûmes forcés tantôt de tourner ces gouffres sans fond encore entr'ouverts^ et tantôt de nous élancer d'un bord à l'autre de ces abîmes. Une descente rapide nous conduisit enfin à Nicotera , ville de trois mille cinq cents âmes, qui domine le riche vallon du Metauro.
Là , le fond d'une barque, où nous nous jetâmes pour gagner Palmi par mer, nous reposa ; après quoi je continuai sur terre ma reconnaissance par Seminara et Bagnara. Depuis ce dernier bourg nous suivîmes le littoral entre la mer et un chaos de rocs brisés.
Il (^lail tard lorsque , au bout de cet étroit et dangereux dëfilé , nous atteignîmes le pied d'un énorme roc : c'était Scylla ! A la vue de cet écueil fameux , saisis d'une poétique contemplation , et subitement transformés en Grecs ou Troyens , les souvenirs d'Ulysse ou d'Énée nous firent oublier les ordres de Bonaparte. Nous dévorions de nos regards ce rocher abrupt , y recherchant quelque image « des six « gueules toujours béantes du monstre à la dent voce race ! » Nous écoutions, espérant distinguer, dans le bruit des flots , quelque apparence « de ces horribles « hurlements, semblables aux lugubres cris d'une « meute furieuse et aboyante! » La mer était calme et silencieuse! Nous ne retrouvions du chant d'Homère , que la hauteur gigantesque et pyramidale du roc, dont en effet la tête semblait cachée , non dans les nuages , comme il le dit , car il n'y en avait pas en ce moment, mais dans les ombres d'une nuit sereine qui commençaient à s'étendre sur. ce promontoire. Ce rapprochement nous satisfit, à défaut du reste.
Alors , forcés de laisser de côté les poèmes poiv l'histoire , et la fable pour la réalité, nous reprimes nos plans tracés à la hâte. Une ville et un château fort occupaient le plateau de ce roc célèbre; nous y couchâmes , et le lendemain cette Scylla , jadis si redoutable , ne nous parut plus , tout au contraire , qu'un abri assez favorable pour une flottille. Elle y eût été sous la protection d'un château réparable encore et de trois batteries. Nous jugeâmes que les projectiles de l'une d'elles pourraient atteindre aux trois quarts du canal