CHAPITRE IV. 6Î
de fromages. Je ne m'y arrêtai que le temps de faire un mauvais repas ; après quoi, changeant de monture, je repris aussitôt sur le littoral la piste de la colonne royale.
Le jour finissait; je n'avais pour guide que la mer, où l'obscurité m'empêchait de chercher inutilement, comme tant d'autres, cette célèbre île de Calypsô que sans doute les flots ont submergée. J'avais déjà, avant Crotone, laissé à ma droite, sans pouvoir me détourner, le lieu où Annibal vaincu s'était réfugié , et celui où il se rembarqua ; je fus de même, dans cette nuit, obligé de dépasser, en les laissant à ma gauche, Strongoli ou l'ancienne Pétilie fondée, dit-on, par Philoctète, et les mines de vif-argent, de plomb, d'argent et d'or même, assure-t-on, négligemment abandonnées dans la montagne.
J'ai souvent bien souffert de la fatigue, mais jamais autant que dans cette nuit pénible : il y avait quarantehuit heures que je marchais sans m'arrêter ; nous étions au bout de nos forces. Accablés par le besoin si impérieux du sommeil , nous glissions en bas de nos chevaux dont il nous fallut descendre, n'osant plus risquer de nouvelles chutes. Mais à peine pouvionsnous, même pied à terre, faire quelques pas sans nous rendormir; nous marchions comme des gens ivres, traînant nos chevaux, tombant à chaque instant sur nos mains , dont il fallait d'ailleurs , afin de ne pas nous égarer, nous servir sans cesse, pour interroger sur le sable la trace des chevaux qui nous avaient précédés !
Dans ce trajet nocturne, sur une plage sans route
et déserte, nous ne rencontrâmes qu'une masserie, Nous voulûmes y prendre langue et nous y reposer; mais on nous prit pour des brigands ou des pirates, et, par des meurtrières, les seules fenêtres extérieures de ces habitations, la bouche d'une escopette seule nous répondit. Il fallut donc continuer jusqu'au jour suivant qui nous montra Caria ti sur un pic abrupt. Ce fut là que, à la fm de trois jours et deux nuits de marche, dévoré par une fièvre ardente , je rejoignis enfin le Prince ! J'achevai pendant la nuit d'y rédiger mon rapport que je lui remis le lendemain; après quoi, remontant à cheval, nous gagnâmes le soir Rossano, ville sur un roc comme tant d'autres, mais assez bien bâtie, et de huit mille âmes. Grâce au privilège de mon âge de vingt-cinq ans, la nuit que nous y passâmes suffit pour me rétablir.
La curiosité, soutien et passion des voyageurs, m'y réveilla de bonne heure le 28 avril. Nous allions nous retrouver dans le riche pays des Sybarites, revoir Cassano, et achever ainsi le tour presque entier de la Grande- Grèce. Guidé cette fois par les connaisseurs du pays, et par le savant, le naturaliste et l'antiquaire Miot , traducteur d'Hérodote, de Diodore de Sicile, et ministre de l'intérieur, nous partîmes gaiement de Rossano pour Corigliano et San-Maura, avec l'espoir de retrouver, à peu de distance de ce pauvre et dernier village , le fleuve et les ruines de Sybaris. Nous nous hâtions de traverser ce désert fertile, couvert d'orangers, de forêts d'oliviers, et de toutes les richesses d'une nature enchanteresse presque abandonnée à elle-même. Indignés de la misère de ses rares paysans , aussi pau-