CHAPITRE IV
\res, aussi sauvages qu'il est possible de Fétre dans une conlrée aussi délicieuse, nous aperçûmes enfin le fleuve ! Mais, sur ses rives désertes, bourbeuses et d'un aspect désolé, noire imagination chercha vainement à se représenter la cité voluptueuse. Mieux dirigés qu'à ma première tentative , nous: n'en fûmes que plus convaincus de l'inutilité de nos recherches. Décidément Sybaris était effacée du monde ! Elle expiait ses voluptés sous la bourbe du Crati ! Le Sybaris lui-même, son complice, entraîné dans les eaux de ce fleuve , y avait perdu son nom. Nous passâmes leur double courant sur de grossiers chariots attelés d'énormes buffles : ce fut au lieu même où des ruines, enfouies, disàit-on, à dix pieds sous la vase de leurs bords, révèlent seules l'antique existence delà Sodomedu paganisme! La place en est si nue , si méconnaissable, que , pour n'en pas laisser perdre entièrement le souvenir, il faut aller au loin chercher ses points de repère. Je dirai donc que, en' ce moment, nous nous trouvions à environ huit milles au nord de Corigliano, à huit milles au sud de Casal-Nuovo , et à trois milles du littoral.
Cassano marqua notre dernière halte dans la Calabre. Ici, me voyant à la veille de quitter, pour jamais peut-être, cette province, fatigué, attristé de l'impression de malheur et de misère que j'en emportais, je voulus m'en rendre un dernier compte. Je rassemblai donc mes souvenirs et traçai à la hâte le tableau suivant. Je le retrouve et le reproduis aujourd'hui, parce qu'il fut fait sur place et d'après nature.
« L'insalubrité moderne du littoral que nous venons
de parcourir, où les pluies, les débordements des torrents que nul art ne contient et ne dirige y ont créé d'infects marécages , et dont la terreur, qu'inspirent les brigands indigènes et les fréquentes descentes des Barbaresques , chasse les habitants , fait de ces lieux ^ jadis enchanteurs, de sauvages solitudes. Elles sont rarement entrecoupées de tours isolées et djélabrées y où s'enferment le soir, en tremblant , quelques gardiens. On y rencontre aussi de plus rares masseriesy espèce de fermes, sans autres croisées extérieures que des meurtrières, et dans lesquelles se retire , la nuit, une famille de paysans armés de longues escopettes et pourvus de munitions, comme pour soutenir un siège.
« Quant aux populations de cette plage, à peu d'exceptions près, réfugiées toutes par centaines ou par deux, trois et jusqu'à huit milliers d'âmes, sur le sommet de pics rocailleux et inaccessibles j elles y Ont entassé leurs habitations. Celles du peuple ne sont composées, le plus souvent , que d'une salle basse et dégoûtante, que le Calabrois et sa famille nombreuse partagent avec leurs pourceaux, et dont l'entrée sert à la fois de porte , de fenêtre et de tuyau de cheminée.
<( Ce n'est qu'au grand jour que ces malheureux en osent sortir pour descendre de ces hauts rochers, par des sentiers rapides et sinueux , et aller au loin cultiver leurs champs ; et, chaque soir, il leur faut remonter longuement et péniblement jusqu'à la cime de leurs rocs abrupts, seules retraites où ils puissent échapper au vol, au meurtre ou à l'esclavage.