CHAPITRE IV
Il renonça dès lors à cette lutte inégale , où TAngleterre venait de reprendre le dessus; terrain devenu désavantageux , où lui , Tun des vainqueurs de la coalition , changeant de rôle, allait se voir vaincre, chaque jour, dans une négociation manquée d^avance , et en représentant le chef d'un gouvernement dont son humeur indépendante n'avait pas encore accepté la toute-puissance. De là sa détermination à Hambourg d'y laisser la plus grande partie de son bagage et de sa maison. De là encore, lorsque, après avoir traversé le grand Belt au milieu de la flotte anglaise , nous fûmes arrivés à Ck>penhague, sa première réponse â Désaugier, le chargé d'affaires français qu'il y trouva. Ce secrétaire lui ayant appris que le courrier en partait le soir çiéme pour la France : « Bon , lui répliqua-t-il , « j'en vais profiter pour demander mon rappel. Je ne ce venais ici que pour y passer ; ma destination est Péc< tersbpurg, mais j'y renonce, et je n'aspire plus qu'à « rentrer en Francer »
Son séjour en Danemark fut pourtant de six. mois entiers. Mais à chaque dépêche il renouvela la demande de son rappel , et à la dernière il l'exigea si impérieusement, qu'il fallut bien y condescendre.
Quant à moi, ce séjour me fut profitable; il eut même sur mon avenir une influence heureuse , inattendue et décisive. Si j'en parle avec complaisance, il faut m' excuser. Ces détails contre-balanceront la réputation un peu futile que m'ont value sans doute quelques chansons fort étourdiment ébauchées sur les marges des archives de notre légation , et qui ne déposent point en faveur de l'attention suivie que je
devais apporter à celle élude. A vingt ans quelques, distractions de société, au milieu de travaux sérieux ^ n'ont peut-être pas besoin d'excuse; mon amourpropre cependant , et le bon exemple qu'il faut tofujours ' laisser après soi, m'entraînent à dire qu'on aurait tort de me juger sur cette apparence; qu'en réalité l'emploi de naon temps fut honorable; et que,, si le résultat en a été pour moi plus profitable que je n'eusse dû m'y attendre , du moins fut-il quelque peu mérité.
En effet, pendant ce' semestre, j'employai une bonne part de mes nuits à écrire un précis de la campagne des Grisons sur les noies que j'avais apportées de Trente. Pendant le jour, chez Macdonald, et partout ailleurs, à table, en société, je recherchai les^ personnages les plus remarquables , les écoutant, les attaquant même de questions autant que me le permettait mon jeune âge : je, m'efforçais ainsi de rassembler le plus de notions possible sur le pays, les choses et les hommes au milieu desquels je me trouvais. Puis le soir, avant de me remettre à mon précis, je grossissais, j'enrichissais avec joie, mon cahier de notes de tout le butin que je venais de recueillir.
Je fis plus : mon trésor une fois commencé, je devins avide; je redoublai d'efforts pour l'augmenter. J'osai porter mon ignorance jusque chez les savants les plus distingués. Des professeurs, un Français entre autres , et le célèbre Nybourg lui-même , m'accueillirent avec indulgence. Pâle, faible, malade à force de travail, ce savant avait déjà la vue affaiblie; la moindre lumière l'éblouissait. C'était donc quand la nuit