CHAPITRE V
xnue dans ma qualité d'aide de camp à Bonaparte. Mais il n'en tint compte; et^ quand vint mon tour, ce fut oomme aspirant qu'il me présenta.
C'était aux Tuileries, dans la salle qu'on nomme aujourd'hui Salon du trône. A mon nom, et à. ce mot d'aspirant, Bonaparte s'arrêta. Il me regarda fixexnent; sa figure, sombre ce jour-là, devint bienveillante , et il répondit : « Oui , je sais qu'il a d'heureuses « dispositions. » Mais moi , quoique je le visse d'aussi près pour la première fois , trop peu ébloui de l'aspect d'un aussi grand homme en raison des sentiments hostiles de nos quartiers généraux , et d'ailleurs bien résolu à ne pas me laisser engager plus avant , je pris la parole et, osant le contredire : « Citoyen « Consul , répliquai-je , si j'ai des dispositions , ce n'est « point pour la diplomatie, c'est pour l'état mili- « taire. » Cette hardiesse le surprit , elle lui déplut : tout entier alors à la paix et aux négociations , elle contrariait ses vues sur moi ; Sa physionomie redevint sévère ; et, d^une voix rude et brève, il me répliqua, en me tournant brusquement le dos : « Eh bien ! « vous attendrez la guerre. »
On ne trouvera pas singulier que je sois sorti de cette audience assez peu satisfait de l'aménité du Premier Consul. Mais ce n'était pas tout encore. Nous descendions le grand et double escalier qui n'existe plus , celui que les Suisses avaient défendu le lo août, quand Macdonald, qui ne manquait guère une occasion de plaisanter, s'arrêtant et se retournant, me complimenta , « siu» le succès de mon début près du « général Bonaparte, et sur le rapide avancement que
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c( rne promettait un accueil aussi favorable. j> ie lui répondis qu'il en était cause ^ m'ayant présenté malgré moi comme aspirant; qu au reste je me consolais de cette disgrâce^ puisque je restais attaché à sa personne. « Mais jx^int dutput^ reprit^il^ je ne puis « vous conserver ; les règlements ne m'accordent que (c trois aides de camp, et vous êtes le quatrième. » Alors pourtant , reprenant son sérieux en me voyant stupéfait de ce dernier coup inattendu , il ajouta : « Tran- (c quillisez-vous ; en attendant mieux je vous mettrai « près de Beurnonville. » C'était son ami ; je me laissai faire, mais à contre-coeur, ne voyant là, qu'une manière détournée de me rattacher à la carrière diplomatique, que Beurnonville préférait alors pour lui-même à ceUe des armes. Dans cette fausse position j'employai mes loisirs aux études de mon métier, et à la correction de mon précis de la campagne des Grisons, qu'on me pressait de faire imprimer. D'autre part, me retrouvant au milieu de mon ancienne société , j'essayai de la cultiver en même temps que ma société nouvelle ; mais elles ne s"* étaient nullement rapprochées : c'étaient toujours deux camps ennemis et plus que jamais antipathiques.
Malgré les avances de madame Bonaparte , la politique conciliatrice et généreuse du Premier Consul et notre exemple , l'ancienne aristocratie , toujours arrêtée dans le passé, derrière un retranchement de haine et de dédain, ne vivait que de souvenirs et se nourrbsait de vains espoirs. Fond et formes, tout était obstacle, tout se heurtait entre le monde créé par la Révolution et la société de l'ancien monde. Celle-ci
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était accoutumée à mettre au<^dessus de tout les dé- Ifcatesses du savoir-vivre , la politesse exquûse des formes convenues, enfin cette urbanité, cessées, ee charme indéfinissable, nuances à la fois si fines et si exclusives, du code de l'empiré des femmes d'autrefois. A ces mœurs si délicates de Tancien régime , les manières informes et les mœurs rudes des hommes nouveaux étaient hétérogènes et intolérables. Cela seul, sans le déplacement de rang, de pouvoir et de fortunes, eût rendu tout mélange impraticable. Aussi ne doit-on pas s'étonner que cette société ancienne se plût à envelopper le Premier Consul et les hommes d^élite dont il s'environnait dans son av/ersion pour les révolutionnaires qu'il avait domptés. L'armée même y était comprise. Ses immortels faits d'armes n'étaient, à ses yeux, que dès accidents passagers, des triomphes de force brutale; une espèce de. gloire sauvage, fausse, illégitime; et les grades, acquis par cette gloire, une usurpation sur des droits anciens et imprescriptibles .
Tels étaient les sentiments, bien naturels au reste , des débris de ce monde si cruellement décimé, et sans clientèle , mais toujours animé de cet esprit de caste , le plus opiniâtre de tous les esprits de parti, et le plus puissant sur lui-même, par ses liens intimes de société et de famille , par ses habitudes héréditaires de domination et de point d'honneur , par son orgueil et ses prétentions exclusives devenues comme une seconde nature composée de tous les intérêts, de toutes les passions qui agissent le plus fortement sur le cœur de rhomme.
Ceci n'est point une critique de rarislocràlie; ce serait plutôt son éloge; pourvu qu'elle ne soit pas exclusive, qu'elle convienne aux temps et qu'elle soit possible. Quel autre corps en effet , si vieilli , si cruellement vaincu et dispersé , eût pu se montrer aussi compacte, aussi constant dans de métnes sentiments, et opposer à une aussi grande infortune une résistance aussi inflexible?
Quant à moi, convaincu que ciette résistance était aussi injuste qu'intempestive , m'en étant séparé et cherchatit ailleurs un point d'appui , je choisis fort mal. Soit irritation des repousseménts de cette métne société et de l'accueil du Premier Consul , soit entraînement de camaraderie militaire, et influence de l'hostilité répuMicaine , contre Bonaparte , de Macdonald et de Moreausous les<:|uels j'avais fait mes premières armes , je devins presque révolutionnaire. Les conseils de mon père, sa nomination au Corps Législatif le 3i janvier 1802, le brevet de lieutenant que je reçus le 5 avril, rien de tout cela ne put d'abord me regagner.
Paris alors était plein des états-majors des armées, impatients de leur inaction et irrités de ce qu'ils appelaient la dictature et les usurpations du Premier Consul. Ils taxaient de contre-révolutionnaires ses mesures en faveur des émigrés, et poiu* le rétablissement du culte catholique. J'entendis leurs clameurs * sans en désapprouver assez le mauvais esprit; je fus témoin , dans Notre-Dame , de leur indignation , le 1 1 avril, lors du Te Deum pour le Concordat signé huit mois plus tôt. Je. neblâmai point assez, ce jour-là, cette