CHAPITRE I
Ainsi Tannée 1802 venait définir, et Tannée i8o3, de commencer pacifique et joyeuse encore. Dès le 4 janvier Tinfluenôe de Napoléon sur le premier Corps de TÉtat venait de s'augmenter de Tinstilulion des Sénatoreries. Pourtant , quelque profitable que Tannée précédente eût été à l'accroissement de son pouvoir, sa dictature avait rencontré au dedans, chez les républicains et les royalistes y et au dehors , chez les Anglais surtout, divers obstacles. Chez les premiers Moreau s'était déjà posé comme un centre d'opposition ; il avait fallu destituer Beimadotte, général en chef de l'armée d'Ouest, et avec lui plusieurs officiers supérieurs surpris en flagrant délit de conspiration. M"* de Staël, tout en se plaignant de son exil, avoue, cependant, qu'elle-même n'ignorait pas cette conjuration, dont le succès eût replongé la France dans le chaos des .temps de la Convention et du Directoire. Les deux généraux enchef furent généreuseiuent, Tun ménagé, l'autre pardonné. Quant au patriotisme républicain de leur mécontentement, le temps et leurs actions postérieures en ont fait justice.
D'autre part, lors de la création de la Légion d'Honneur, l'opposition démocratique avait été si vive, que, après l'avoir vaincue , Napoléon avait cru devoir ajourner l'institution de cet Ordre : on verra même qu'elle n'eut lieu qu'après son avènement à l'Empire.
On a vu comment le Consulat à Vie avait été obtenu, le Sénat n'ayant concédé d'abord qu'une prorogation de dix ans, malgré le désir secret du Premier Consul. Au reste on ne se doutait pas alors que, par un singulier hasard, c'eût été, quant au temps, une même chose , puisqu'en effet ces dix ans ajoutés à la première décade consulaire ont été, presque jour pour jour, le terme de la vie de Bonaparte!
Quant aux royalistes , divers complots avaient été éventés , et prévenus plus ou moins secrètement.
Les mauvaises dispositions des Anglais étaient plus sérieuses. Dès la fin de 1802 leur île était devenue, de plus en plus , le foyer des conjurations royalistes. On y persévérait à solder des émigrés français compromis dans l'assassinat du 3 nivôse, à entretenir l'espoir des Bourbons réfugiés ; à souffrir que des feuilles, dirigées par des Français, outrageassent journellement le Premier Consul. Vainement les relations diplomatiques avaient conservé une forme pacifique; le traité ne s'exécutait pas : l'Angleterre , lente à évacuer le Cap et l'Egypte , continuait à occuper Malte. Invoquions-nous le traité d'Amiena, elle alléguait les envahissements multipliés de la France depuis ce traité et celui de Lunéville; elle montrait le Valais déclaré route française , Parme et le Piéniont réunis à notre grande République; enfin, les Péninsules Italienne et
Espagnole, rHelvélie et les peuples du Rhin, de sa source à son einboucliin*e, dans la main de Bonaparle. Toutefois la paix eût encore pu être prolongée. Il se peut qu'une intelligence plus entière des difficultés du gouvernement chez nos voisins, et que l'intérêt de la France eussent dû dicter alors une politique moins fière, moins impatiente, en vue d'un reste d'espoir de l'évacuation de Malte tant promise , de l'occupation de la Louisiane , et du salut des débris de notre expédition de Saint-Domingue. Ce qui est certain, c'est que la noble franchise de la conversation , si célèbre , que Napoléon eut alors avec Withworth , parut imprudente. Elle brusqua trop les négociations, soit qu'elle eût été mal comprise par cet ambassadeur, ou mal interprétée par la malveillance anglaise.
11 faut aussi convenir que la publication du rapport de Sébasliani , sur sa mission en Egypte et en Orient, fut intempestive ; ajoutons enfin, pour être juste, qu'en ce moment, dans le discours d'ouverture de la session de i8o3, un passage menaçant et trop hautain, sur la force comparée des deux nations, put irriter l'orgueil britannique.
Le but de ces manifestations trop impatientes était d'appuyer les négociations ; elles servirent de prétexte à l'explosion, jusque-là mal contenue, des passions toujours, haineuses et envieuses de l'Angleterre contre tout développement de puissance ou de richesse de la France. Londres répondit donc au discours d'ouverture de notre session par un appel aux armes, fondé sur de prétendus préparatifs hostiles dans les ports français ; imputation de toute fausseté, que
Napoléon, indigné, repoussa violemment dans une audience diplomatique. Dès lors, et des deux 'côtés du détroit, la guerre s'empara du fond des cœurs. C'est de ce moment que date l'entraînement trop belliqueux auquel s'abandonna le génie du Premier Consul. Laî paix, son ambition depuis trois ans, il ne rêva plus que Tespoir de l'obtenir, dans Londres même, par une descente dont il commença aussitôt les apprêts immenses. Il lui sacrifia dès lors la Louisiane , qu'il céda aux États-Unis pour quatre-vingt millions; puis, s'efForçant de mettre Alexandre et Frédéric de son parti en invoquant leur médiation , il s'enveloppa d'une patience apparente pour laisser aux Anglais tout le tort de la rupture. Ceux-ci, après maintes provocations hostiles , souffertes par nos négociateurs et dictées par l'esprit public à leur ministère faible et tremblant, finirent, en exigeant ouvertement Malte, par un ultimatum qui n'accordait pour répondre que sept jours d'abord, puis treiite-six heures. Ce fut en vain qu'alors Napoléon proposa la remise de cette ile à Alexandre, du consentement de cet Empereur, et même ensuite la prolongation provisoire de son occupation par les Anglais , celle de Tarente par la France devant servir de compensation : ces propositions furent repoussées. Enfin, après seize mois d'une paix fictive, le i6 mai i8o3, l'Angleterre captura nos vaisseaux marchands. De notre côté, et par représailles^ quinze mille Français s'emparèrent de Tarente , vingt mille , de la Hollande ; le Hanovre fut conquis les 26 mai; et tous les voyageurs anglais, encore ei* France, y furent retenus prisonniers de guerre.