‹ Histoire et mémoires (volume 4)Chapitre 96 sur 257 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

- Après ee court résumé sur un événement aussi grave, «t dont le résultat final devait être si tragique, s'il jcst peraûs, comme au théâtre, de passer de la grande pièce à la petite, je dirai que, peu avant cette rupture, quand le Premier Consul avait invoqué Tinlervention <1 'Alexandre et de Frédéric, c'était le général Duroc et moi qu'il avait envoyés en Prusse, en même temps que Gilbert à Pétersbourg. Nous rejoignîmes Colbert Tcrs*.., sur la grande route, pendant la nuit; et là^ notre rencontre fut marquée par une aventure asse? comique pour que je cède à l'envie de la raconter.

Ge colonel et l'officier qui l'accompagnait venaient d'être abandonnés sur le ^and chemin par leur postillon. Celui-ci, selon l'usage allemand, avait dételé devant une auberge pour rafraîchir. Au bout d'jun quart d'heure d'attente l'officier de Colbert , irrité , s'était élancé de la voiture, et, quelques minutes après, Colbert lui-^même. Tous les deux, à la suite ainsi l'un de l'autre, se précipitèrent dans l'aubergCj^ au milieu de l'obscurité, où tous deux , bouillants de colère , se rencontrèrent dans un corridor noir, jurant en si bon allemand qu'ils se prirent, mutuellement, pour le postillon retardataire. En foi de quoi, leurs cannes d'une main, et se saisissant mutuellement au collet, ils se gourmèrent avec une fureur croissante jusqu'au moment où, l'hôte et le véritable postillon accourant à ce vacarme une chandelle en main, nos deux amis, fort endommagés l'un par l'autre, se reconnurent enfin , et s'aperçurent, mais un peu tard , de leur méprise.

Je revis Berlin pour la seconde fois. Nous n'y demeurâmes que trois jours. Duroc, explicite avec le

Roi , réussit ; mais , selon ses instructions sans doute^ dans la visite d'un quart d'heure que nous fîmes à celui des ministres qu'on savait nous être contraire , il fut d'une froideur si roide et si muette , que, m'imaginant le gêner, après avoir hasardé quelques mots,, je me levai , et j'allai , comme par curiosité , regarder à une fenêtre. Néanmoins le même silence , devenu dès lors bien plus significatif, persévérant, je me rapprochai; après quoi les deux personnages se sépa-rèrent sans mot dire , comme ils avaient commencé ► L'un des souvenirs qui me restent de ce court voyage, est l'admiration que m'inspira la belle et spirituelle Reine de Prusse, dans une audience où,, grâce aux impressions laissjées par mon père , j'eu& l'honneur d'être admis seul en sa présence. Il me semble voir encore ,cette Princesse à demi couchée sur ua riche sopha; un trépied d'or était près d'elle; un voile de pourpre oriental recouvrait légèrement et laissait apercevoir sa taille élégante et gracieuse. Il y avait dans le son de sa voix une douceur si harmonieuse, dans ses paroles une séduction si aimable et st touchante , dans son attitude tant de charme et de majesté , que , interdit pendant quelques instants , je me crus en présence de l'une de ces apparitions dont les récits fabuleux des temps antiques nous ont retracé l'image enchanteresse ! Pouvais-je alors prévoir que , trois ans plus tard , cette même Reine, en habit de guerre, fuirait devant nos escadrons; et que moimême, à la fin de la bataille d'Iéna, en pénétrant, dans une dernière charge , au milieu de Weymar, je serais près de m'emparer d'elle!

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