‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 105 sur 311 · CHAPITRE Vï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vï

Il y avait loin de Madrid à Copenhague où j'étais naguères. C'était, pourtant , mon séjour dans Tune de ces capitales qui me conduisait à l'autre. Quels que fussent leur distance et le contraste des climats , tout cela me parut moindre que la différence entre les mœurs des deux peuples et leurs caractères. Du reste mon voyage ne manqua ni d'incidents , ni d'accidents que je n'eus point le droit de reprocher tous à la fortune. Nous étions alors convaincus qu'on ne pouvait obtenir ïe^ time du Premier Consul qu'à deux conditions : le succès et la promptitude. Argent et santé j je n'épargnai donc rien pour faire , à la fois , bien et vite. Mais j'étais d'un âge et d'un caractère où l'un , plus que l'autre, était facile. Aussi, quanta la célérité, si je n'eus rien à me reprocher , on va voir, pour le succès de cette mission, que ce fut au hasard seul que j'en dus la réussite.

Je trouvai Madrid presque désert : la Coiur était à Àranjuez sur le Tage. Je m'y rendis aussitôt et me présentai chez le général Saint-Cyr, notre ambassadeur. Ce général avait tous les dehors convenables à sa renommée militaire déjà fort grande : une haute et raàle stature , une physionomie noble et grave , et des manières d'une simplicité calme et imposante. Il me reçut avec une dignité froide. Dès le lendemain il me présenta au Roi et à la Reine. Leur accueil fut , du côté de la Reîne , gracieux, empressé mémo , et de la part du Roi , celui que je devais attendre de la bon-

honiie d'un Roi chasseur^ réfléchie et mesurée quoi* que incisive ; prince d'ailleurs chaste y pieux, prohe et bienveillant y mais sans instruction aucune , et entièrement gouverné par sa femme et par Godoi son favori , personnage si odieux à toute l'Espagne que, dès lors, lui et la Reine recherchaient un point d'appui contre celte haine dans la puissante amitié du Premier Consul.

Godoi n'était point à cette audience, et peut-être parce que Saint-Cyr s'y trouvait présent. On ne m'avait pas averti que ce général , d'une vertu austère , d'une droiture inflexible et du plus exemplaire désintéressement ^ excepté de gloire guerrière, détestait ce. favori. Au reste la partie secrète de mes instructions le disait assez y et que Napoléon , plus politique que son ambassadeur, ne dédaignait pas, conune lui , de se servir de cet inévitable intermédiaire pour rattacher l'Espagne au sort de la France.

Quant à moi , pressé le jour suivant d'aller remettre à ce Prince de la Paix la lettre mystérieuse de Napoléon y je sortis de bonne heure de mon hôtel garni, le premier que, depuis mon entrée en Espagne, je n'eusse pas trouvé réellement intolérable. Mais, par une insigne étourderie , en voulant accomplir discrètement cette partie secrète de ma mission , je choisis l'heure , le lieu et le vêtement qui pouvaient rendre ma démarche plus ostensible. Un frac, la nuit, et le moment où le Prince eût été seul , eussent été des précautions convenables ; et , tout au contraire , ce fut au grand jour, en uniforme, et à une audience publique , que je me présentai chez ce favori 1

Ce fut seulement à mon arrivée dans une longue

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