‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 104 sur 311 · CHAPITRE V. 17f · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. 17f

mon cœur ulcéré. Mes yeux s'ouvrirent. Ils virent en Bonaparte le vérilable point d*appui que j'avais cherché , et qui s'offrait au salut et à la réhabilitation possible des restes de la société ancienne. Néanmoins, fatigué de mon inutilité, et me croyant disgracié de Napoléon par mon obstination antidiplomatique , je venais de demander un emploi de mon nouveau grade dans le 19** de Dragons commandé par Caulaincourt , quand j'appris que, dans ce régiment , une dénonciation de complot, à propos du Concordat, avait irrité contre lui le Premier Consul. Le fait était faux , il fut cru vrai , et conséquemment un escadron de ce corps, composé des plus mécontents, allait être envoyé à Saint-Domingue.

Au même moment je reçus un billet de Duroc , daté du 4 prairial an 10 (^4 n^î 1802) : il m'invitait à me rendre à midi à Bfalmaison ; le Premier Consul désirait me parler ; je serais introduit par l'aide de camp àe service ; Duroc s'excusait , sur son absence forcée , de ne pouvoir se charger de me présenter lui-même.

Certes il n'y avait rien dans un tel billet qui dut m'alarmer ; mais les imaginations jeunes et vives sont sujettes aux préoccupations exclusives , et ne brillent pas alom par le bon sens. La mienne se figura , tout chélif que j'étais, que la coïncidence de ma demande d'entrée dans le 19™* avec l'esprit séditieux que venait de montrer ce régiment , m'avait attiré la colère de Bonaparte. J'arrivai donc à Malmaison convaincu que j'allais recevoir, après une forte réprimande , la menace ou l'ordre de mon départ pour Saint-Domingue. On peut juger de ma surprise lorsque, au contraire, ac-

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cueilli paternellement, je vis les traits de ce conquérant; qui m'avaient paru si rudes aux Tuileries, empreints de la plus attrayante bienveillance ; quand j'entendis sa voix, naguère si dure, me dire avec un accent doux comme une caresse : a Que , satisfait des rapports a qu'il avait reçus de moi , il me chargeait d'une mis- « sion près du roi d'Espagne ; que j'aurais à remettre a ostensiblement , de sa part , une lettre au Roi , et une (c autre au Prince de la Paix, mais celle-ci secrètement, (c à l'insu du général Saint-Cyr, notre ambassadeur, a ces deux personnages étant mal ensemble ; qu'au « reste le citoyen Talleyrand me donnerait des ins- « tructions. » Alors, se promenant avec moi quelques secondes de plus dans ce long cabinet éclairé sur le jardin et sur la cour du château, et qui en occupait toute la largeur, il ajouta plusieurs mots obligeants sur la confiance qu'il me témoignait, et me congédia de ce même air plein d'aménité avec lequel il venait de m'accueillir.

En arrivant à Malmaison j'étais hérissé, et ne songeant qu'à me défendre ; en sortant j'étais ravi, charmé, enthousiasmé ! Le lendemain ce fut un nouvel étonnement quand M. de Talleyrand m'eût remis, avec mes instructions, mes dépêches et mon passe-port, dix mille francs 1 à moi, qui ne m'étais jamais vu possesseur que d'un mois de solde, toujoiu*s dépensé d'avance, malgré l'économie que ma position m'imposait.

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