CHAPITRE VI. ISS
nëral, qu'ils en étaient venus à ne plus même se saluer ; et voilà que, sortant la tête et la main de la portière, le Prince m'adressa le salut le plus amical 1 Sur quoi Saint-Cyr, de s'étonner, de se récrier, de me demander ce que cela signifiait ; et moi , de paraître plus surpris encore , de supposer, d'affirmer que ce salut ne pouvait s'adresser qu'à lui, me gardant bien de rendre au Prince sa politesse , et la maudissant intérieurement .
Le lendemain, après tant d'efforts hypocrites, qu'on se figure ma consternation lorsque Saint-Cyr, m'accueillantd'un air composé, m'interpella sur une partie de mes instructions , dont je lui avais, disait-il , fait un mystère. A ces mots , croyant ma mission manquée , mon astuce dévoilée , il me sembla que , dans toutes mes veines , mon sang se décomposait. Pourtant , malgré cette anxiété extrême , je me contins, j 'affectai l'étonnement le plus naïf, et le priai de s'expliquer comme s'il m'était impossible de le comprendre, fiien m'en prit , car en effet nous ne nous comprenions ni l'un ni l'autre. Je m'en aperçus lorsqu'il m'avoua qu'il me soupçonnait d'être d'accord avec Lucien Bonaparte , et d'avoir été chargé de communications secrètes avec le secrétaire de ce frère du Premier Consul, dont j'ignorais même la présence à Aranjuez. Oh ! comme alors , soulagé d'un poids immense , charmé de voir Tambassadeur prendre ainsi le change , et fort de pouvoir enfin être vrai , je niai cette fausse imputation avec une effusion si persuasive , que Saint-Cyr me rendit toute sa confiance.
Ce fut ainsi que je réparai Tétourderie que j'avais commise. Je réussis , mais ce fut à mes dépens. Dans
cette préoccupation trop exclusive, m'étant trop livré à cet ambassadeur mécontent^pour le mieux tromper, il m'entraîna à négliger, comme lui , toutes les formes : il me fit repartir sans prendre congé non-seulement du Prince , mais du Roi lui-même , et conséquenunent sans recevoir le riche présent qui , selon Tusage , m'était destiné. J'y renonçai sans regret ; mais ce qui fut pire , c'est qu'ainsi je manquais l'occasion d'étudier cette Cour, de me mettre en rapport avec le 03ivori , de donner plus d'importance à mon voyage , et enfin de laisser à Âranjuez une meilleure idée de mon savoir-vivre. C'était avoir sacrifié plus qu'il ne fallait à l'une de mes instructions ; mais les têtes vives «nt ce grand inconvénient que , une fois frappées , elles ne "-oient plus qu'un côté de leur affaire.
Au reste , et sans m'en douter, je m'étais donqé trop de soins. Mon bonheur d'alors eût suffi sans tant de précautions outrées , dont mon amour-propre et ma conscience souffrent encore. Il y a, dit-on, pour les gens ivres, un dieu qui les préserve ; il en est de même, je crois, pour la jeunesse qui est une ivresse d'un autre genre. La bonne fortune de la mienne avait voulu que , chez le Prince de la Paix , à cette audience si nombreuse , je n'eusse été remarqué par aucun des agents de notre ambassade; et cela parce que l'uniforme, dont je m'étais si mal à propos revêtu , était par bonheur celui de Dragon , et qu'il ressemblait justement à celui des régiments de la même arme de l'armée d'Espagne : j'avais donc sans doute été pris, avec ma figure ovale et mon teint et mes cheveux bruns, pour un officier espagnol.