‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 108 sur 311 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans mon retour plus rapide encore que mon arrivée y entre autres observations j je remarquai Tascendant du nom de Bonaparte dans cette contrée étrangère. Il était tel, que, en le prononçant seulement, tout obstacle fléchissait , toutes les barrières tombaient y même celles des douanes espagnoles !

Au fond I et quant au résultat , ma mission avait été bien remplie : elle satisfit le Premier Consul. Il me questionna peu ; ce fut un nouveau bonheur, car je ne m'étais pas assez préparé j par des notes courtes et substantielles, à donner à mes réponses le plus d'importance et d'utilité possible. C'est en pareil cas, pourtant , ce qu'on ne doit jamais négliger, par conscience d'abord , pour le plus grand bien de la mission avant tout , et pour son bien propre ensuite.

Quoi qu'il en fût , la seconde fois que je revis Napoléon , à l'une de ces audiences publiques des Tuileries qui suivaient ses revues fréquentes : v Vous avez <c rapidement et bien accompli votre mission, me a dit-il avec bonté ; reposez-vous et soyez tranquille ; « je vous ferai faire le tour de l'Europe ! »

Il ne me fît pas longtemps attendre , en effet , une nouvelle marque de sa bienveillance. Mais , pendant ce court intervalle, je faillis la refroidir par la publication du Précis de la campagne des Grisons , mon ouvrage de Copenhague. Ce précis, exact dans les détails, mais d'un style défectueux , était un éloge ardent de Macdonald ; Brune n'y avait point été épargné. Politiquement j'eusse mieux fait de m'abstenir; mais il y aurait eu, dans ce calcul, en vue de mon protecteur nouveau , et aux dépens de mon premier patron , de

ringratitude : l'ouvrage parut. Je sus qu'on en avait fait un rapport malveiflant au Premier Consul. « De ce quoi se mêlent ces jeunes enthousiastes , s'écria-t-il a avec humeur, devant Rœderer, cela n'est bon qu a ce ranimer des querelles de généraux ! » Heureusement Rœderer, lié avec mon père, prit ma défense; ii fit si bien Téloge de l'ouvrage et de l'auteur, qu'il me rétablit , comme on va le voir, bien plus haut que je ne méritais, dans l'esprit de Bonaparte.

Napoléon , après avoir refusé avec dédain le château de Saint-Qoud , comme don public et propriété privée, avait dépensé six millions pour le restaurer comme propriété nationale. Il venait d'en faire sa résidence. Nous avions peine encore à nous accoutumer à ces prises successives de possession des demeures royales. Le nom sonore de République , sous la dictature du génie , convenait à nos imaginations. C'était d'ailleurs un fait accompli , cimenté par la victoire , par la paix et par le bonheur public; mais un usurpateur roi nous déplaisait. C'était fierté et esprit d'indépendance dans le plus grand nombre ; quant à moi , ces sentiments se compliquaient de mes souvenirs que ces apparences , ou ces préliminaires d'usurpation , blessaient trop directement. J'avais renoncé à ces souvenirs , mais pour me rallier à la nation ; et il me répugnait de paraître abandonner la cause de tous , pour prendre le parti d'un seul.

J'étais ainsi , lorsque, le 27 octobre 1802, trois mois après mon retourd'Espagne, je reçus, de Duroc encore, et dans un court billet, l'ordre de me rendre à ce château de Saint-Cloud , le lendemain , à midi précis.

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