CHAPITRE VII
mais que ce conseiller d'État, renfermé chez lui, n'avait reçu cet ordre qu'à cinq heures du matin , quand déjà le meurtre était consommé. Ce fait atténuant était non-seulement vrai, mais vraisemblable. En effet moi-même, peu avant cette fatale époque, j'avais porté le soir, de Saint-Cloud à Paris,, des ordres pressants au général ^Berthîer. Or je n'avais pu les remettre en main propre à ce ministre, qu'après huit lieues d'aller et de retour nocturnes, et en l'arrachant enfin d'une retraite où il s'était rendu à peu près inaccessible. Real, dans cette malheureuse soirée, s'était fait celer pareillement. Les journées , les nuits même alors, étaient si fatigantes à force de travail, que parfois, et pour respirer, l'on tentait d'en dérober ainsi quelques heures au Premier Consul.
Il était donc vraique, au derniermoment, un heureux remords avait ébranlé l'âme de Napoléon! Mais alors croyons pour l'honneur de celui qui fut chargé de ce message de salut, qu'il en avait ignoré toute l'importance; sans quoi il eût obstinément accompli sa mission près de Real j comme moi la mienne près de Berthier, où la célérité était sans doute moins indispensable.
. Un autre fait démontre la vérité de celui-ci. Quand Savary était venu, vers sept heures du matin, à Malmaison, rendre son terrible compte, le Premier Consul, dès les premiers mots, l'interrompant, lui avait demandé : a S'il n'avait pas vu Real! » Sur sa réponse, qu'il venait de le rencontrer, à la barrière, allant à Vincennes , le Premier Consul était tombé dans une rêverie muette, sombre, et si agitée que, pendant un
assez long temps , ni son secrétaire , ni l'aide de camp n'avaient osé l'interrompre. La fatalité sans doute à ses yeux en avait décidé ! Il se résolvait à raccepter ; et bientôt après , avec Caulaincourt , Fontanes et quelques autres, il y conformait ses paroles ou son silence.
Au reste voici sur ce sinistre événement la substance d'un autre récit. 11 est du Roi Joseph auquel, dix-huit mois après 9 j'ai, comme on le verra, servi d'aide de camp pour la conquête du Royaume de Naples. Ce récit renferme celui de Real; il est trop conforme à tout ce que j'ai entendu , su et vu moi-niême, il est attesté par trop de témoins, dont j'ai connu la plupart , pour qu'on puisse en contester la vérité.
Le Premier Consul, la veille de ce coup fatal, par lui trop véritablement ordonné d'abord , était retombé dans l'indécision. Il hésitait entre de pressantes supplications et l'avis d'un ministre, seul soupçonné de leur avoir été contraire, quand Joseph, intervenant, le rappela à son système de modérateur, de centre d'attraction , <c de clef de voûte » entre tous les partis ; puis, le faisant souvenir qu'il avait dû jadis aux encouragements du père de sa victime, son choix de l'artillerie et son refus de la marine où son destin eût avcnrté, il ne le quitta que bien assuré de l'avoir décidé à la clémence. De là, et dans la même soirée, le contreordre dont Real fut réellement chargé, comme Réd en convient lui-même. Mais, dans cette nuit cruelle, le malheur voulut que ce conseiller d'État, impatienté d'avoir été réveillé deux fois par des missives sans inn portance , s'étant fait celer, n'ouvrit la lettre du Premier Consul que plusieiu^s heures après sa réception ,