‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 150 sur 311 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

\ers cinq heures du matin ^ au moment même où le meurtre s'exécutait; en sorte , comme nous le sûmes tous, que, sa voiture s'étant croisée à la barrière de Vincennes avec celle de Savary, il revint consterné de l'irréparable résultat du fatal sommeil auquel il s'était livré. C'est pourquoi , d'une part , au cri de Joséphine éperdue : ce Ah ! mon ami, qu'as-tu fait? » cette réponse de Napoléon : «c Les malheureux ont été trop vite l y> et, d'autre part, quand il fut seul avec Joseph, son emportement contre Real, qu'il accusa injustepient, en raison de ses antécédents révolutionnaires, d'avoir différé scienmient d'obéir à son contre-ordre. Après quoi, se rafTermissant, il dit à son frère : «r Qu'enfin il fallait se cr consoler de tout ! Que sans doute j s'il eût été assas- « sine par les agents de la famille du Prince y ce Prince « se serait montré le premier en France, les armes à ce la main, pour en profiter ! Que maintenant il ne lui a restait plus qu'à supporter la responsabilité de Té- « vénement ; que la rejeter sur d'autres , même avec « vérité , ressemblerait trop à une lâcheté pour qu'il « voulût jamais se laisser soupçonner de cette fai- « blesse! »

Bientôt, et dans le premier Conseil d'État qui suivit . cette catastrophe, mon père entendit le Premier Consul, après une rude sortie sur les propos qui couraient les . rues , et sur les modernes violations du droit d'asile ,

dire : « Qu'il saurait faire respecter la France ! Qu'il « ne respectait l'opinion publique que lorsqu'elle ne « s'égarait pas ! Qu'il en méprisait les caprices 1 Que, « comme lui, tous les hommes de gouvernement, loin « d'en suivre les écarts , devaient l'éclairer. Qu'il au-

ff rait fait juger et exécuter publiquement le Duc (» d'Enghien coupable de connivence avec les agents « de l'Angleterre, d'armement contre la France, (c d'intelligences avec nos départements frontières ce pour y exciter la révolte, et enfin de complicité a dans le complot tramé contre sa vie , s'il n'avait a craint de donner aux partisans de ce Prince une a occasion de se perdre ; que ce n'était pas chez ceux-ci, « mais dans d'obscurs repaires, qu'on avait saisi Ri- (( vière et les Polignac; qu'au reste les royalistes a étaient tranquilles ; qu'il ne leur en demandait pas (c plus; qu'il laissait les regrets libres au fond des oc cœurs; que ceux qui prétendaient craindre des (c proscriptions en masse n'y croyaient pas; mais (c que, individuellement, il n'épargnerait aucun couce pable i >

Tous les chefs d'accusations qu'il accumula contre sa victime étaient vrais, hors le dernier, celui de complicité avec Georges Cadoudal, seul fait qui aurait pu expliquer, sans la justifier, une aussi cruelle vengeance. Bonaparte put croire à cette complicité, qui n'existait pas. Le Prince connaissait sans doute le com- • ])lot par la voix publique ; mais ce complot dès lors était avorté , d'où il résulte que la prolongation de son séjour à portée du Rhin ne pouvait .plus désormais motiver le soupçon* dont il fut victime.

Il restait donc évident que, irrité de cette longue suite d'attentats contre ,sa vie , le Premier 0)nsul avait voulu y mettre un terme par un coup de foudre ! Son excuse , s'il en peut exister pour un acte aussi barbare , était dans sa conviction , par un fatal con-

cours de circonstances , qu'il obéissait à la nécessité politique , au droit de défense personnelle , et qu'il ne frappait que sur un complice! Erreur funeste, qui prouve, plus que jamais, qu'on ne doit point se faire juge dans sa propre cause ; et qu'il faut respecter les formes protectrices, pour ne point s'exposer au malheur de s'être défendu contre une tentative de crime , par un autre crime!

Espérons pour lui que le remords, qui le décida à envoyer Real pour suspendre l'efTet de sa première détermination, en aura atténué l'horreur devant Dieu, comme aux yeux des hommes.

L'histoire ainsi doit en juger. Quant à nous , dans notre ignorance d'alors, l'accusation de complicité contre ce malheureux Prince ne nous semblait que trop probable. Quelque effroyable que fût le coup frappé à Vincennes, envisagé ainsi, notre Chef, tant provoqué, était-il le seul ou le plus coupable? Toutefois ce fut un autre point de vue qui nous détermina.

D'un côté nous sûmes que Caulaincourt était en butte à l'animosité des royalistes. Étranger à l'arrestation , au jugement , à l'exécution , absent même de Paris alors , ils l'en accusaient , ils l'en rendaient responsable. Les dénégations des siens, son désespoir, son évanouissement chez le Premier Consul à la nouvelle de ce meurtre , et la violente amertume de ses reproches, quand il revint à lui par les soins mêmes de Bonaparte , ne leur suffisaient pas. Ils exigeaient sa démission , ils la lui imposaient comme un désaveu de sa participation à cet acte sanguinaire !

D'autre part mon père s'était aperçu que plusieurs

des ex-jacobins, ralliés, triomphaient; qu*ils s'applaudissaient de ce premier pas rétrograde de Napoléon dans leur voie féroce. Placés entre ces deux partis ennemis, qu'allions-nous faire ? Fallait-il, pour satisfaire l'un , abandonner à l'autre le terrain si heureusement reconquis jusque-là sur les terroristes ! C'était en Bonaparte seul que nous avions espéré pour arracher la France, et nous , du gouffre révolutionnaire. Jusque-là cet espoir s'était magnifiquement réalisé. Quatre ans de bienfaits, et d'une administration admirablement généreuse et réparatrice , nous avaient attachés à sa fortune ; devions-nous donc , dès ce premier pas en sens contraire , quelque déplorable qu'il fût , tout abandonner? Devions-nous, en donnant le signal de se retirer de lui, le livrer, le pousser même dans les mains du plus dangereux de ces partis , dont notre concours contribuait à combattre Tinfluence?

Quant à un avenu* de sang , pourquoi le supposer? La peur seule pouvait y entraîner le. Premier G>nsul ; et nous savions que, après l'explosion de la machine infernale et royaliste du 3 nivôse , interrompant l'un de ses conseillers à ces mots : ce N'avez- vous pas peur, ce citoyen Consul?... » il avait répliqué : « Moi, peur! <c Ah! si j'avais peur, la France serait bien raalheu- (c reuse! » Ainsi, ce crime politique pourrait rester isolé. Dès lors , quand notre sort , quand celui de toute la partie saine de la France dépendaient du Premier G)nsul, pourquoi nous décourager? Pourquoi, lorsque son génie, pur jusque-là, venait de faillir^ lorsqu'il nous avait momentanément échappé , ne pas s*ef!brcer plutôt de le ressaisir, de regagner le terrain perdu,

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