CHAPITRE I
quand il entendit le jeune général développer des idées nettes, précises, et profondément méditées sur la politique, les finances, ta jurisprudence même, enfin sur toutes les branches de l'administration intérieure et des relations extérieures de la République, son indignation se changea d'abord en surprise, puis en stupéfaction : alors seulement il comprit ce que la po« sition et les destinées de la France allaient devenir. Confondu d'étonnement, cet homme, d'un esprit observateur, se résigna : et le soir même, au milieu de ses amis, Talleyrand, Cabanis, Rœderer, etc. : « Messieurs, « leur dit-il, vous avez un maître ! Bonaparte sait , veut « et peut tout faire ! Soumettons-nous ! Dans notre dé- « plorable situation , cela vaut mieux que d'exciter des « divisions dont une perte certaine serait la suite ! »
En effet, le lendemain i3 novembre, achevant de s'emparer du gouvernement. Napoléon désigna les nouveaux ministres : Berthier eut la guerre ; Gaudin , dont le nom devrait être plus célèbre, eut les finances, qu'il avait refusées du Directoire ; Cambacérès conserva le portefeuille de la justice; Laplace eut celui de l'intérieur. Quant aux affaires étrangères, il les réserva à Talleyrand, sans oser le nommer encore. Alors, plongeant un regard hardi jusqu'au fond du gouffre révolutionnaire, et s'indignant sans s'effrayer, il se mit à l'œuvre.
Tout périssait. L'armée désorganisée ne recevait ni vivres, ni solde, ni habillement : en France, comme au dehors , elle ne vivait que de réquisitions ou de maraude. La désertion par bandes la dissolvait. Les
bureaux ne pouvaient produire aucun état de si-
tuation : il existait des corps entiers inconnus même du ministre. Dans les finances, même désordre : tout à l'encan , tout au pillage ! Les fournisseurs se payant par leurs propres mains de leurs prétendues fournitures ; les contributions arrêtées ; la rente tombée à six francs, le crédit mort , le trésor vide ! L'administration et la justice, également sans direction, étaient livrées au hasard des passions d'une tourbe de commis, de magistrats et d'anarchistes affiliés au club du Manège. Les rênes avaient échappé aux mains des ministres : elles flottaient au milieu d'une confusion d'institutions et de lois révolutionnaires. Les prisons regorgeaient de victimes politiques, tandis que, JUS7 qu'aux portes de la capitale , des brigands infestaient les campagnes et les grandes routes !
De ce chaos, où s'agitait une foule d'esprits impurs, il s'agissait de faire sortir une régénération entière, une création nouvelle ! Telle était la grande mission que d'en haut avait évidemment reçue Bonaparte. Déjà négociateur, administrateur et législateur en Egypte et en Italie, la conscience de sa force ne lui manqua point. Ce monstrueux assemblage de maux, au lieu de rétonner, l'excita. Jamais vocation ne fut aussi manifeste ; voix du ciel , voix de la terre, tout l'appelait, tout l'avait préparé : la gloire impérissable de l'œuvre; sa passion du travail ; son aversion du désordre ; enfin, dans ce champ aussi vaste que son génie, aussi grand que son ambition, la libre jouissance du Pouvoir suprême.
En un mois l'armée fut ressaisie dans tous ses détails : la discipline reparut , la désertion s'arrêta ; le