CHAPITRE YI
les consignes, lorsque, passant près d'un caveau obscur, je crus en entendre sortir de sourds gémissements , mêlés à des chants bruyants et à des éclats de rire. Je m'arrêtai pour interroger un factionnaire qui me répondit que, en effet, les mêmes accents de douleur, interrompus par ces éclats de joie, lavaient étonné. Nous écoutâmes; et, n'entendant plus que le bruit des verres, j'allais passer, quand un nouveau cri faible et plaintif vint jusqu'à nous.
Dans mon émotion, après avoir vainement sondé tous les alentours, je pénétrai dans une salle basse, où le bruit de l'orgie retentissait. C'étaient des courriers et des valets attablés , qui se réjouissaient aux dépens des vins qu'ils venaient de découvrir. Je leur imposai silence, leur demandant s'ils n'entendaient donc pas, fort près d'eux, gémir et se plaindre. Ils me répliquèrent insoucieusement qu'ils avaient bien ouï quelque chose de pareil , mais que , n'en comprenant pas la cause, ils n'y avaient plus songé. « Ceci pendant plusieurs de vous ont couché ici, leur « dis-je, et dans le silence de la nuit vous avez dû « mieux entendre! » Leur réponse fut la même : « Ces gémissements avaient troublé leur sommeil ; « une odeur infecte et cadavéreuse les avaient impora tunés , mais ne les avait point empêchés de se ren- «r dormir! » Alors, indigné : « Debout! leur criai-je, « et suivez-moi ! » La recherche fut longue encore ; pourtant, derrière un amas de planches, et dans ce caveau même qu'ils habitaient, nous parvînmes à découvrir une porte massive qu'on semblait avoir dérobée soigneusement à tous les regards. Elle résista
. 394 LIVRE DIX-HUITIËME.
longtemps à nos efTorts; entr'oiiverte enfin, une odeur fétide, qui s'exhala, me fit reculer; mais j'en avais déjà vu assez pour siu'monter cette répugnance.
Ce caveau peu vaste , et assez bien éclairé , m'avait montre, à la fois, toutes les tortures de la souArance, toutes les expressions du malheur et de la douleur! J'ai vu bien des scènes horribles, mais tous les détails de celle-ci sont restés gravés dans ma mémoire. Plusieurs corps de soldats autrichiens, morts de leurs blessures ou de faim , barraient au dedans la porte; vraisemblablement, après Favoir fermée sur eux, leurs eflTorts n'avaient pu la rouvrir. Là gisait un de leurs officiers respirant encore , mais à demi étouiFé sous ces malheureux qui avaient expiré sur lui. Plus loin, d'autres corps, dont plusieurs avaient les bras rongés, étaient étendus çà et là, les uns avec l'expression de la rage, les autres dans l'attitude de la prière, kn mî* lieu du caveau un second officier tout souillé de sang, en m'entendant entrer, s'était relevé sur ses genoux; il étendit les bras vers nous; mais, épuisé, il retomba sur les mains , puis sur le front , et de sa bouche qui écumait, il rendit, avec le raie de l'agonie, son dernier soupir! Un troisième officier était accroupi sur une table, où sans doute il était monté pour atteindre le soupirail et appeler à son secours; sa tête allait et venait ; ses mains vaguaient autour de lui, comme s'il eAt voulu se prendre à quelque chose, se retenir à la lumière du jour, à ce monde , à la vie qui lui échappait ! iMais c'est assez , c'en est trop peut-être, et
le courage me manque pour achever. En un mot ces infortunés, morts ou mourant de faim, de soif surloiit.