CHAPITRE V
qu'il y portait les yeux et la main, assailli du côté opposé , cette guerre qu'il s'apprêtait à porter au sein de la France épuisée, il apprit tout à coup qu'elle envahissait l'Allemagne en arrière, à gauche de lui, menaçant à la fois ses magasins et sa ligne d'opérations ou de retraite.
Dès le 3 mai quatre-vingt mille Français, accourant en bataille devant Engen et Stokach, y attaquaient cinquante-sept mille Autrichiens rassemblés à la hâte : ils leur arrachaient, avec le champ de ce double combat et ces deux magasins , plus de dix mille honunes. Le surlendemain, à Mœsskirch, Kray avait perdu un autre magasin, une seconde bataille, dix mille hommes encore, et il était rejeté à Sigmaringen au delà du Danube. C'est en vain que, quatre jours après, il repasse ce fleuve à quelques lieues plus bas ; et que, reprenant en arrière sa ligne d opération , il se replace en travers sur la Riss; une troisième victoire, celle de Biberach, lui enlève, avec ce troisième champ de bataille, quatre mille hommes, un quatrième magasin, et le repousse sur l'IUer, où, attaqué le lo mai avec perte de trois mille hommes , à Meningen , il est forcé de se replier dans Ulm et d'y repasser une seconde fois le Danube. Ulm était le plus gros dç ses magasins : les ponts, les hauteurs environnantes avaient été fortifiés par l'Archiduc Charles : il en fit son point d'appui , et s'y tint sur la défensive.
En ce moment, notre ministre de la guerre, Carnot, s'était lui-même présenté au général victorieux avec un arrêté des Consuls. Il lui apportait l'ordre, au nom du salut de Masséna rejeté, écrasé dans Gênes, et des
dangers de la France attaquée sur le Var, de détacher enfin son aile droite au secours de Farmée de réserve : c'étaient quinze mille hommes et Lecourbe que le ministre venait demander ; il n'en obtint que douze mille avec Moncey et sans Lecourbe.
Pendant que Moreau est forcé de s'affaiblir ainsi , Kray rallie les siens; il se renforce; les armes redeviennent égales, et l'Autrichien s'obstine en son camp retranché oii il se sent inattaquable. C'est pourquoi Moreau, maître de la rive droite du Danube, pousse deux fois en avant, dans le vide, vers la Bavière jusqu'à Augsbourg, dans l'espoir d'attirer, hors de sa position, l'habile feld-maréchal. Mais deux fois il est rappelé devant Ulm : la première fois , par les attaques violentes de l'ennemi contre les corps qu'il a laissés en observation sur les deux rives; la seconde, par une sortie générale, par un second passage du Danube de toute Farmée autrichienne. Kray, revenant entre la Rotlî et Flller, a tenté de forcer l'aile gauche française devenue, sur ce point, notre arrière-garde. Il veut ressaisir, en arrière de son ennemi trop avancé, les champs perdus de ses quatre défaites, et s'interposer entre lui et la France. Déjà notre aile surprise est écrasée ; il continuait, c'était le 5 juin ; parvenu au pont de Rellmuntz et au Kirchberg, une demi-heure, un pas de plus et il allait réussir ; quand Ney, par un coup d'éclat sanglant à l'arme blanche, arrêtant sa victoire, la change en une cinquième défaite. Kray, repoussé, repasse une troisième fois le Danube ; il rentre dans Ulm.
Cette ténacité du feld-maréchal , l'inutilité des dangereuses tentatives de Moreau vers la Bavière, venaient