CHAPITRE V
De Gtssano, sortant des Calabres par où j'y éuûs entré, nous allâmes coucher à Rocca Impériale. J'arrivai le dernier au pied du pic que couronne le château de cette ville. Malgré tant de gttes pareib, d'où nous sortions , ma mémoire reste encore frappée du spectacle que m'ofîrit notre colonne , en gravissuit presque verticalement le sentier tournoyant en ^raie taillée dans le roc. J'apercevais nos cavaliers audessus de ma tête, tantôt s' élevant lentement, sur une file j contre cette masse à laquelle ilâ semblaient perpendiculairement cramponnés y tantôt disparaissant dans ces anfractuosilés , puis reparaissant plus haut| comme suspendus en Tair sur des ponts étroits, jetés dans le vide d'une pointe du roc à l'autre. AnneRadclifTe y dans les inventions descriptives de ses noirs romans , auxquels la disposition de nos esprits, après nos horreurs révolutionnaires, donna tant de vogue, n'avait rien imaginé de comparable ! Le chftteau ré-
pondait à ses abords ^ comme aussi le caractère des habitants. Ce fut là, je crois, qu'une dame de ces contrées vint tomber aux pieds du Roi , demandant justice contre son suzerain qui l'avait ruinée. « Je <c vous demande mes biens , lui dit-elle. » Puis^ se relevant avec fierté, elle ajouta : ce Quant à la ven- « geance, elle m'appartient ; Votre Majesté comprend « que je m'en charge ! »
Le 3 mai , après être redescendu de ce ch&teau j CBUvre de Frédéric Barberousse, et avoir revu, à un mille de Torre-di-Mare, les ruines de Métaponte, nous arrivâmes à Tarénte, ville la plus favorisée de la nature, et honte des gouvernements qui n'ont pas su tirer parti de son admirable et forte situation sur la mer la plus commerçante et la terre la plus fertile. Climat enchanteur, sol productif, mer poissonneuse, forêts superbes et prochaines ; ports de commerce et rade de guerre, sûrs, commodes, et dont la passe, défendue par deux Ilots, deviendrait facilement inatta- •quable; la Grèce, l'Orient enfin devant elle et à sa portée, telle est la position de cette ville! Elle devrait être l'une des Reines de la Méditerranée ; elle n'est plus qu'un nom célèbre , indignement porté comme tant d'autres ; ce n'est plus qu'une pauvre cité, d'environ douze à quatorze mille habitants , vieille , laide , sale et malsaine, sans vins qu'on puisse conserver, et sans eau potable !
Son insalubrité venait : de la mauvaise qualité de l'eau, qu'un aqueduc antique à demi ruiné lui amène; de la maladroite direction de ses rues étroites ; de l'entassement du peuple, surtout dans le quartier des ma-
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rins ; de sa malpropreté ; enfin du grand maraÎB, coré du nom de Mare Picolo, qui Tavoisine.
Ce peuple y qui offre l'aspect de la*misère au milieu d'un site aussi riche qu'admirable^ cultivait rdivier, la vigne, le cotonnier^etc, etc.; mais, encore phispécheur que laboureur, il vivait surtout de poiiions. D vendait, par an, pour plus de trois cent mille francs de moules. Nous y \imes la tarentule; on nous montra aussi la pina-marina , coquillage porteur d'une longue touffe de soie marine, trop réductible^ dont Jeproc/uît annuel est pourtant de deux à trois enis livres pesant ; puis deux autres coquillages du nom de Mwrta, l'un fixe , l'autre errant , tous deux sources de celle liqueur écarlate jadis si précieuse , encre des seuk Empereurs romains, et dont avait été teinte la laine que filait la femme d'AlcinoùsI
A ce nom , à ce souvenir, dégoûté de la moderne Tarente, j'en sortis pour aller, dans les enirnonSy diercher les restes de la cité antique des l^^ens, de Tans, d'Ârion, de Phalante, de Spartéate, et d*Arcliitas^ viUe de trois cent mille âmes, que Pyrrhus et AnnilMii ne purent défendre ; que Fabius Maximus réduint en colonie romaine , et dont il emporta ces quaranle-cinq millions d'or, et ces chefs-d'œuvre des arts, premiers germes de corruption de la grande Rëpubliquel
J'allais commencer cette exploration , qui eài été bien peu fructueuse, lorsqu'un appet du Roi, m*amchant au passé , me ramena tout entier au temps présent, et d'autant phis vite, que cet ordre, accompagné d'un éloge public, chatouilla vivement moo amour-propre, a Monsieur de Ségur, me dit en sou-