CHAPITRE II
que la carrière était toute parcourue , que nous étions arrivés trop tard, qu'il n'y aurait plus que des restes à recueillir, s'il en restait ! Mais à cet âge, où le sang domine , où les séductions du moment entraînent , où les nécessités d'une position subalterne ramènent et rabaissent dans un cadre étroit les passions de la jeunesse et son inexpérience, ces grands sentiments, quelque rêveur et ambitieux qu'on soit, ont généralement peu de suite : ils produisent plus de sous-lieutenants fougueux et indisciplinés que de Thémistocles et de Bonapartes.
Je n'aurais donc à reproduire ici que des aventures habituelles à l'âge et au grade que j'avais alors, et peu dignes des temps sérieux où nous vivons; je dois les taire. Qu'on me permette cependant d'en citer une, parce qu'elle me fit une impression utile , et me montra pour la première fois , quoique dans une occasion bien folle, tout ce que peut, dans le danger, une détermination prompte et audacieuse.
Nous étions cantonnés, près de Genève, à Carrouge, où, pour quelque partie de plaisir, nous avions eu le tort impardonnable d'atteler à un char-à-bancs des chevaux de troupes. Le soir venu, nous rentrions par une rue étroite dans notre cantonnement, quand, sur notre passage, nous rencontrâmes tout à coup notre colonel! Rétrograder était impossible; s'arrêter ou passer respectueusement, la faute eût été reconnue et la punition exemplaire. Nous hésitions, le péril s'approchait, quand l'un de nous, devenu depuis général, s'écria : « Laissez-moi faire. Il faut l'éblouir ; c'est moi a qui m'en charge! » Et sur-le-champ, saisissant les
a LIVBE QCATOBZIÊXE.
guides et le fouet, il laoça les cberaux au triple galop droit sur notre Aef, et si impétueusement qu'il ne lui laissa que le temps, pour ne pas être écrase, de se jeter contre la muraille : c Au diable les étourdis! » s^écria notre colonel ; mais chcTaux et officiers, nous étions déjà hors de sa portée, avant qu'il eût eu le loisir de nous reconnaître.
Une aventure plus sérieuse, et d'un autre genre, sera peut-être encore utile à rappeler : celle-ci montrera le danger des liaisons imprudentes. Nous traversions la Suisse; j'avais dans mon peloton un sous-officier, fils d'une veuve qui depuis a épousé lun des plus grands seigneurs de Tancienne France. Ce maréchal des logb était un de ces hommes d'un esprit plein de ressources, mais sans moralité. 11 avait toujours à son arc une corde prête, sans assez craindre le triste emploi que, en toute justice, il méritait qu'on en fît contre lui-même ; ce qui, sans moi, lui serait arrivé, comme on va le voir. Il était descendu, de vice en vice, jusqu'au crime. Je le savais perdu de réputation ; mais, si'duit par les charmes de son esprit et persuadé qu'il était revenu de ses erreurs, je m'étais beaucoup trop rapproché de lui. Arrivés à Coire nous étions cantonnés aux environs, lorsqu'une lettre du colonel me prévint que, dans le village que j'occupais, un complot de vol avec eflraction et assassinat contre un bijoutier venait d'être concerté; que ce sous-officier en était l'auteur, et que la gendarmerie allait arriver pour le saisir.
A cette nouvelle, soit crainte que l'honneur de ma compagnie ne fût entaché par un jugement criminel.