CHAPITRE II
soit commisération pour ce misérable* je résolus de l'avertir, afin qu'ilallât se faire pendre ailleurs etautrement que sous Tuniforme que je portais. Je me rends donc aussitôt à son logement : c'était à un premier étage, dans une grande salle meublée de deux bancs et d'une table étroite et longue. Lascène, un moment très-critique, qui s'y passa, m'en a laissé un vif souvenir. Il y était seul. D'abord, et sans préambule, je lui annonce le sort qui le menace, le prévenant qu'il n'a qu'un moment pour fuir, s'il veut l'éviter. Mais lui, soupçonnant une embûche , franchit d'un saut la table qu'il met entre lui et moi, et, saisissant ses pistolets, il les arme, me les dirige au visage, et s'écrie : « Que je viens sans <c doute pour l'effrayer! pour lui arracher un aveu! a pour l'arrêter ! Mais que, si je fais le moindre moui< vement, il va me tuer sur place! » Il faut que le sourire de pitié qu'il vit sur ma bouche, et que le son de ma voix, quand je lui répétai impatiemment qu'il perdait le seul instant de salut qui lui restait, aient été bien persuasifs, car, tout à coup transformé, il jeta ses armes, revint à moi, me prit les mains qu'il pressa contre son cœur, en me jurant une éternelle reconnaissance ; puis, tout à la fois ramassant quelques effets, il disparut si complètement que, depuis, nul de nous n'en entendit parler, et, pas plus que nous, les gendarmes qu'en rentrant je trouvai chez moi : ils ne l'avaient manqué que de cinq minutes. Dieu veuille que le péril qu'il venait de courir l'ait réformé, sans quoi j'aurais sur ma conscience tous les crimes que, grâce à moi, depuis ce jour, il a pu commettre !
Je fus, moi-même alors, dénoncé et réprimandé à
propos d'un complot fort difTërent, né du désordre et de Fagitation de ces temps révolutionnaires. J*ai dit quelle avait été, après mon engagement volontaire, l'espèce d'utopie royaliste par laquelle ma conscience, bourrelée de ce changement de drapeau, avait accommodé la contradiction de mes rancunes aristocratiques avec les instincts de mon humeur belliqueuse. Persévérant dans cette pensée je m'étais bientôt associé, dans mon régiment, à quelques camarades, Vendéens pour la plupart, et animés d'un esprit semblable au mien. Nous avions imaginé une sorte de conjuration dont le but était de royaliser l'armée ! Quant aux moyens, le moins ridicule consista dans le projet de faire offrir au Premier Consul, par le plus entreprenant d'entre nous, la levée d'un corps volontaire de six mille Vendéens, où d'avance nous nous étions tous assigné de$ grades. C'était de Lausanne que nous avions fait partir pour Paris notre complice Pire, aujourd'hui lieutenant général. Ce jeune Breton , ne doutant de rien, était fier de son esprit éblouissant, de la plus séduisante tournure et figure, et d'avoir écliappé au massacre de Quiberon ! Il s'était, dans cette aventure, chargé du principal rôle. Ce qui est singulier, c'est qu'il fut d'abord bien accueilli par Bonaparte; et que, sans des témérités d'un autre genre , telle que celle de prétendre à la main de mademoiselle Hortense de Beauharnais, il eût peut-être réussi !
Mais il s'était chargé, avec ce message , de tout ce que nous avions d'argent. Nous lui avions si bien fait sa bourse, qu'il ne restait presque plus rien dans la nôtre; en sorte que, huit jours après, quand il nous