CHAPITRE IL 9S
lions des plus grands hommes et des scènes réelles les plus mémorables!
De même encore, quoique sous l'enchantement d'une autre influence, lorsque, avant d'arriver à Coire, nous passâmes pour la première fois le Rhin non loin de sa naissance , le peu de largeur de son cours à cette hauteur, la suspension d'armes qui durait encore , et l'éloignement de l'ennemi , ne suffirent pas pour modérer mon fol enthousiasme. A l'aspect de ce fleuve guerrier si fameux, je me sentis transporté d'un orgueil martial ; je le traversai fièrement , la tête haute, la main sur mon sabre, et, parvenu sur l'aulre rive , je me crus un tout autre homme ; je me figurai avoir dès lors fait un grand pas dans notre carrière héroïque!
Un peu plus loin nous nous trouvâmes aux limites marquées par l'armistice; et j'allai placer mes vedettes jusqu'au pied du glacier nommé le Splugen. Ici, en remontant jusqu'aux sources du Rhin , d'autres sensations me saisirent. Au delà de Tusis et d'une gorge profonde on rencontre un lit de torrent assez large et sans profondeur, dont les eaux transparentes, s'étalant sur un fond d'ardoise, semblent noires conune celles du Styx. Après quoi l'on entre dans la Via- Mala , espèce de porte ou d'entrée d'enfer, reste gigantesque du chaos, où Ton suit, pendant environ deux lieues, un sentier suspendu sur un abîme. Ce sentier était entaillé , tantôt dans l'un , tantôt dans l'autre des deux flancs d'un roc immense séparé en deux : fente étroite , énorme , au fond de laquelle le Rhin, resserré, se précipite avec un effroyable bruisse-
ment. Souvent la corniche cesse par l'escarpement ou par quelque saillie du rocher. On passe alors d'un flanc à l'autre sur des ponts étroits formés de quelques troncs de sapins jetés en travers sur l'abime : ponts alors vermoulus, entr'ouverts , tremblant sous les pas des chevaux y et qu'ébranlaient les ressauts du torrent qui mugit en se brisant sur son lit de rocs. La course en est si impétueuse, les bonds si violents, que, malgré la profondeur du gouffre , les flots s'élèvent et remontent en brouillard humide jusqu'au voyageur qu'assourdit le fraciis de ces cataractes, trop pro* fondes et trop resserrées pour être visibles i
C'est par cette fente si longue qu'on atteint le village de Splugen. J'arrivai tard à ce pauvre hameau ; j'aurais dû m'y arrêter par devoir et curiosité, et ne pas manquer cette occasion de monter sur le faite des Alpes. Je ne sais quel dégoût me saisit : la misère des habitants , l'âpreté de cette nature en désordre, l'aspect isolé de ces réi^ions perdues dans les nuages; plusieurs journées de fatigue et d'oppression au milieu de ces masses bouleversées , le ciel même qu'un orage menaçant assombrissait, tout cela me rebuta. J'eus tort comme voyageur, et surtout comme officier d'avant-garde, dont le but doit être de tout voir, de tout recoimaitre soigneusement, d'envisager sous divers rapports toutes les voies d'aller et retour, et de rapporter, sur les lieux qu'il parcourt, toutes les notions possibles.
Je ne m'arrêtai donc à Splugen que le temps nécessaire pour placer mon poste ; après quoi, suivi d'une ordonnance, en dépit de l'orage, de la pluie et de l'obscu-