‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 62 sur 311 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le général Dumas m'y retint j me présenta aux deux généraux en chef, et me fit inviter par Moreau au diner qu'il donna à Macdonald : repas splendide de cinquante couverts, aux sons d'une musique martiale, repas de vainqueurs, servi par les vaincus, aux frais de l'ennemi , dans un palais notre conquête , et pour convives les plus célèbres généraux du temps , alors tout brillants d'ardeur et de jeunesse , tout resplendissants d'or et de gloire ! Je n*avais jamais rien vu de pareil ; j'en fus ébloui ; je commençai à comprendre que, aux illustres souvenirs de notre ancienne aristocratie, d'autres célébrités , d'autres souvenirs désormais ineffaçables succédaient; qu'on allait dater d'une autre ère fortement empreinte, et qu'il y avait déjà là les bases profondes d'une société nouvelle.

J'ai su, depuis, que cette réunion n'avait point été étrangère à la politique : l'un de ses principaux motifs avait été la jalousie qu'inspirait à ces généraux le pouvoir de plus en plus grandissant du Premier Consul. L'inquiétude de Napoléon en fut éveillée ; on lui rapporta même que, au milieu de ce repas, ce mécontentement avait percé dans une raillerie mordante contre l'une de ses sœurs : on ne manqua pas d'ajouter que ce propos, échappé à l'un des deux généraux en chef, n'avait été que trop bien accueilli et hautement répété et commenté par son collègue.

Il y avait dans cet esprit d'opposition , en outre

d'une rivalité ambitieuse , un fond de républicanisme

sincère : reflet déjà bien pâli , empreinte déjà presque

effacée, il est vrai, des mœurs naguère si fières et si

patriotiques de cette armée. On y pouvait distinguer mst* m jnbi. -^ T. 11. 7

encore quelques-uns de ces Spartiates du Rhin^ comme on les appelait alors; volontaires des premières années de la République, martyrs de la liberté et de l'indépendance nationale, à laquelle ils s'étaient sacrifiée avec un dévouement pur de toute ambition personnelle, et de fortune, et d'avancement, et même de gloire. On les avait cent fois vus, après avoir surmonté tous les périls , refuser les grades les plus élevés , se les rejeter de l'un à l'autre , et , fiers de leur rigide probité républicaine, marcher nus, affamés ^ souffrant de toutes les privations les plus cruelles, et, vainqueurs enfin, demeurer pauvres au milieu de tous les biens qu'offre la victoire : guerre héroïque^ toute citoyenne, et bien loin alors d'être un métier ; où ces hommes d'élite, soldats, officiers, généraux, guerriers par patriotisme et non par état , n'avaient songé , en se prodiguant tout entiers pour assiu*er le salut public, qu'à rentrer ensuite pauvres et simples citoyens dans leurs foyers !

Mais depuis 1796 et 1797, dans cette même armée du Rhin, lorsqu'à cette 'exaltation antique de tant de vertus défensives du pays l'esprit de conquête succéda, tout s'était modifié par la continuité de la gueire, par la séduction des renommées et la contagion des fortunes acquises. Déjà même , en 1 800 , époque où j'y arrivais, il restait peu de ces hommes primitifs si exclusivement patriotes et si purs de tout intérêt privé : on les reconnaissait à la simplicité de leiu*s vêtements et de leur manière d'être et de vivre , à l'indépendante et austère gravité de leur attitude , comme aussi à un eertain air de suq)rise hautaine, amère et dédaigneuse

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