‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 68 sur 311 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

importune : je m'en aperçus la veille de la bataille de Hohenlinden j quand nous rencontrâmes l'ennemi, et qu'enfin nous en entendîmes siffler les balles. J'étais le plus jeune, et fier à la tête de mon peloton ; je m'enorgueillissais de ces premiers bruits de guerre , quand lui m'avisant : a Ah! ah! M. de Ségur, me a dit-il, leà entendez-vous, ces balles? Elles disent a qu'entre vous et moi il n'y a plus ici de différence, ce et qu'aujourd'hui nous sommes tous du même « âge! »

Moreau, l'avant-veille de la bataille, avait été surpris trop distendu ; d'où vint que Lecourbe, avec l'aile droite et notre extrême gauche sous Sainte-Suzanne, ne combattit pas, tandis que la gauche de notre centre fut compromise. Moreau, s'en étant aperçu, avait fait passer de droite à gauche, en toute hâte, notre division , celle de d'Hautpoul , par une marche forcée de nuit , la plus froide et la plus pénible. Nous flanquions donc la gauche du centre de l'armée. De ce côté la grande journée du lendemain fut, quant à notre division, de peu d'importance. Il n'en avait pas été de même pour moi. En effet, lorsqu'avant la fin du jour nos bivouacs furent établis, et que notre colonel, mieux logé , eut vraisemblablement aussi mieux diné que nous , il vint à cheval nous visiter. Or, me trouvant à pied sur son passage , que sans m'en apercevoir je gênais, il m'écartasans façon, d'un coup de sa botte. Je me récriai, mais il continua son chemin, sans regarder, sans s'arrêter, et sans daigner me faire la moindre excuse !

Pour moi , resté immobile sur le coup d'une agrès-

sion si inattendue, mon imagination s^échaufTa. Je passai toute la nuit tantôt dans des transports de fîireur, et tantôt, ne sachant que faire, inondé de larmes. Enfin, au point du jour, apercevant mon colonel seul et se promenant à pied dans la plaine, je comnis à lui , je lui donnai ma démission , lui faisant comprendre qu'aussitôt après, redevenu son égal, j'userais du droit de lui demander raison de Tinsulte qu'il m'avait faite. M. de Labarbée ou ne se souvenait de rien ou ne m'avait pas, en m'écartant, reconnu la veille. Tout surpris d'abord il me toisa d'un coup d'œil de dédain si expressif, si plein de cette exclamation du Cid : « Mais t'attaquer à moi, qui t'a rendu si ce vain? » qu'en vérité Daguerre, en saisissant ce regard avec sa méthode nouvelle , aurait pu, je crois, tracer ce vers, mot pour mot , sur toute ma frêle personne. Toutefois il se contenta de me répondre que, eu présence de l'ennemi , je ne pouvais donner ma démission sans me perdre d'honneur. Je répliquai que je me tenais déjà pour déshonoré par sa violence, et que, après avoir satisfait au plus pressé, je pourrais toujours me réengager comme simple soldat , sous un autre chef!

Celui-ci était trop homme d'esprit et de cœur pour abuser de sa position : il ne poussa pas plus loin cette épreuve; il appela plusieurs officiers, leur expliqua noblement son inadvertance , le tort qu'il avait eu; et, les prenant hautement à témoin de l'aveu qu'il en Cùs;ùt « il acconqxigna cette généreuse et complète ré- }>;ir«ition des {Kiroles les plus honorables. Je retrouvai tout à coup en lui Tofficier de Tancien régime; car

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