CHAPITRE IV. ni
personne n'était de meilleure et plus aimable compagnie que lui quand il le voulait ; il n'était autre que par boutades.
Le reste du jour fut à la bataille. On a vu qu'elle se décida au centre. Pour nous, quelques manoeuvres et tirailleries , suivies de bivouacs sur la gface ^ telle fut notre faible part à une victoire aussi grande ; après quoi , ayant été prendre les ordres de Moreau et déjeuner avec lui à Nymphenbourg, je retournai à grandes journées j seul , sans argent ^ mais défrayé de tout par le pays , joindre le général Macdonald en Valteline.
Dans ce trajet je revis laSouabe, Coire, la Via-Mala, et ce Splugen que j'avais si négligemment reconnu; ou plutôt, je le passai sans presque le voir cette fois encore. C'était apparemment dans ma destinée, soit à tort , soit autrement , de perdre l'occasion de contempler cette borne gigantesque placée entre le nord et le midi de l'Europe ! Malade depuis plusieurs jours, je ne l'entrevis que d'un œil éteint; j'étais si mourant que j 'entendis mes compagnons de voyage, après m'avoir attaché sur une mule , se dire entre eux, que le passage du glacier allait m'achever, et aviser à ce qu'ils auraient à faire de mes restes , de l'autre côté de la montagne. Mais il arriva tout le contraire : l'air du glacier me ranima ; cette crise me fut favoraUe. Parvenu à l'autre bord du lac de Chiavenna, on me hissa sur un cheval de fourgon, dont le trot horriblement dur, qui me tuerait aujourd'hui , acheva de me rétablir. Tel est le privilège de la jeunesse. J'arrivai donc entièrement convalescent au quartier général de Macdonald.
J'y retrouvai plusieurs amis et je fîis reçu gaiement par mon général. Mais^ quant à mon nouveau service d'état-major, on se montra trop peu soucieux de m'en faire instruire. Dès mon arrivée j Tétude de la carte du pays, de l'organisation de l'armée, de remplacement de ses divers corps , de ceux de l'ennemi , du but qu'on se proposait, des moyens de ratteindre, c'était là ce qu'on aurait dû exiger de moi ; et tout an contraire, pendant notre séjour en Valteline , on me laissa ne songer qu'à y bien vivre , ce dont il est vrai j'avais grand besoin, et à m'y divertir, ce qui n'était guère à propos pour un aide de camp aussi nouveau \enu, près d'un général en chef. En sorte que, si j'appris quelque chose de mon nouveau métier et des circonstances, ce ne fut que par échappées, par quelques conversations de mes chefs ou de mes camarades , dont la plupart s'occupaient assez peu sérieusement de ces importants détails : insouciance trop commune alors; c'est pourquoi j'en parle.
On verra, pour ce qui me regarde , que je reparai cette faute, mais trop tard, pendant l'armistice, et en revenant sur le passé; d'où vint qu'au lieu d'une étude en action , la meilleure de toutes, je ne retirai que le profit d'une étude théorique. Au reste, comme avant tout on est responsable de soi-même , puissent ces regrets en prévenir d'autres , et préserver, à lavenir, de jeunes officiers d'une incurie qu'ils devTont se reprocher à eux-mêmes , avant de s'en prendre à leur général.