‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 74 sur 311 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

IVIacdonald tenta vainement d en tourner la gauche et d'arriver sur la Sarca , par-dessus l'un des contreforts du Tonnai : ici la natiu*e seule , sans autre ennemi , résista; aucun passage ne fut trouvé praticable.

Dès lors y renforcé de deux mille Italiens , le général en chef descend l'Oglio jusqu'à Visogne. La nouvelle du passage du Mincio par notre armée dltalie venait d*irriter son impatience. En nous l'annonçant il demande à ses soldats , devenus montagnards j s'ils se laisseront dépasser par leurs compagnons d'armes victorieux dans la plaine. Et sans se tromper, jugeant de notre ardeur par la sienne , il nous entraine droit sur le San-Tyéno. Cette montagne est inabordable à l'artillerie , à la cavalerie elle-même ; ' elles la tournèrent par le lac d'Iseo. Quant à nous , ce glacier, même après celui du Splugen , nous étonna. Il est si haut, si roide , si hérissé des plus rudes aspérités , que , même pour l'infanterie, il y fallut ouvrir un passage dans d'énormes blocs de glace , et les tailler en escaliers , à coup de hache. Nous fûmes forcés de nous servir autant de nos mains que de nos pieds, et de nous prendre à la queue de nos chevaux pour atteindre le faite. Aussitôt , descendant dans le val Sabia , Macdonald gravit et dépasse encore la chaihe qui sépare cette vallée de la Trompia ; d'où, remontant laChiese, il retombe sur la Sarca. Enfin, de crête en crête, de ravins en ravins, franchissant, jour et nuit sans s'arrêter et au pas de course , vingt-cinq lieues de boues et de glaces, ennemis, postes retranchés, il renverse tout; et, le huit janvier 1801, siu*montant le sonunet de Michelsberg , il se précipite sur l'Adige, en force le

passage , et arrache aux Autrichiens la ville de Trente !

Là , sans reprendre haleine , d'une main il saisit , k Levico y les sources de la Brenta; de l'autre il pousse, vers la Pietra , les vaincus descendant l'Adige. Ce fîit ici surtout que nous vimes le front audacieux et même un peu hautain de Macdonald, et son regard si franc et si fier, que tempérait souvent une gaieté railleuse y s'animer d'un bonheur bien vif, lorsque , dans cette dernière direction , aux coups de feu de son avantgarde d'autres coups lointains, qu'apportait un vent du sud , semblèrent répondre : ces coups ne pouvaient être que ceux de l'armée de Brune !

L'ennemi, que nous suivions , en- quelque nombre qu'il fût , était donc enveloppé , dans l'étroite et profonde vallée de l'Adige , entre Macdonald qui la descendait et l'aile gauche de l'armée d'Italie qui la remontait. Ainsi tant de fatigues, tant de combats contre la nature , mais obscurs , mais sans gloire guei^ rière, allaient être couronnés par l'un des plus brillants coups d'éclat de cette guerre ! En effet , ces coups de canon étaient ceux du lieutenant général Moncey, commandant l'aile gauche de Brune. Quant aux ennemis pris entre deux , c'était Laudon , c'étaient ces mêmes vingt mille Autrichiens , que les efforts de front de l'aile gauche de Macdonald sur le haut Inn et le haut Adige , et que sa manœuvre si rapide par sa droite , venaient de forcer d'abandonner leTyrol. Ils couraient se réfugier près de leur armée d'Italie , et ils se trouvaient cernés et attaqués en tête et en queue , au moment où ils avaient espéré l'atteindre.

Mais Moncey, homme de cœur, avait l'esprit trop

GHAPITRR V. m

accessible à une foule de préoccupations : sa responsabilité lui donnait la fièvre. Cette disposition s'était sans doute accrue sous l'odieux gouvernement de la Terreur, qui imposait la victoire à ses généraux , sous peine du dernier supplice. Laudon abusa de ce caractère. Se sentant pris comme dans un piège, il eut recours à la ruse : il fît annoncer à Moncey la nouvelle d'un faux armistice. Moncey hésita. D'une part, la position de l'ennemi retranché dans la Piétra lui sembla formidable ; d'autre part et malheureusement ce même vent du sud , qui nous avait apporté ses coups , l'avait empêché d'entendre les nôtres ; en sorte que , ne nous sachant pas derrière Laudon, il ne comprit pas la détresse de ce général et ne se défia pas assez de son mensonge. La pensée du sang qui allait couler le troubla. Tout ce qu'il désirait conquérir, la Piétra, Trente même, on le lui cédait. L'infortuné général s'arrête ; la suspension d'armes qu'on lui demandait , il la signe ; et le trop heureux Laudon , au moment d'être forcé à mettre bas les armes, profitant de ce répit , s'échappe du val de l'Adige dans celui de la Brentà , en défilant par un sentier presque impraticable.

La Piétra ainsi abandonnée et l'ennemi disparu , les avant-postes de l'armée d'Italie , étonnés , rencontrent les nôtres. Moncey consterné aperçoit Macdonald , et tout à la fois qu'il vient d'être victime d'une ruse de guerre ; que sa crédulité a fait manquer l'un des plus importants résultats de cette campagne ; qu'il va devenir la fable de trois armées : confus , humilié , sa faute l'écrase. En p au même caractère qui la

lui avait fait commettre , il faillit se tuer de désespoir. Macdonald perdait à cette mystification tout le fruit de son habile et rude manœuvre ; il oublia tout pour le consoler 1 Quant à Brune , qui se vantait encore d*étre terroriste y il fut moins généreux : furieux , il remplaçsi Moncey par Davout dans le commandement de son aile gauche ; mais Davout se refusa noblement à profiter de cette infortune ; forcé d'obéir, s'il vint à k Piétra , ce fut pour se mettre sous les ordres de son ancien et malheureux compagnon d'armes !

On va voir que, peu de jours après , Bnme lui-même perdit le commandement de son ai^mée pour avoir signé un autre armistice. Quelques lignes de plus suffiront pour achever l'esquisse du tableau de toute cette guerre.

Page 1