CHAPITRE II
lait à la fois, ce qui est rare, un homme d'Etat, de lettres et de fmances ; aidant au bien sans bruit ; laissant parler pour lui ses bonnes actions, comme il avait écrit, sans se nommer, ses meilleurs ouvrages qui lui survivent. Bonaparte avait su distinguer son mérite au travers d'un caractère doux, calme, et de la simplicité la plus modeste.
Tous les deux lui étaient restés étrangers pendant le 1 8 brumaire : l'un, par une craintive circonspeclion ; l'aulre, par réserve habituelle et aversion de toute intrigue. Mais depuis, les travaux, les fréquents rapports de Napoléon avec eux avaient fixé sa pensée sur ces personnages. Il vit que tous deux, second et troisième Consul, rassureraient sur son pouvoir, sans le gêner; qu'ils lui rallieraient le plus d'intérêts possibles : ce seraient, par Cambacérès, tous les intérêts compromis dans les excès révolutionnaires, et par Lebrun, pur de ces excès, tous les intérêts irréprochables, et les victimes de cette Révolution depuis 1789 !
Le jour de l'élection venu, il avait donc obtenu facilement des hommes du jour, pour Cambacérès, dans les Commissions réunies qu'il présida, une forte niajorit^. Quant à Lebrun, auquel on opposait le rigide et républicain philosophe Daunou,s'il l'emporta, des témoins disent, et son propre fils en convient encore aujourd'hui, que cett« élection fut au moins douteuse; que le Premier Consul, en dépouillant le scrutin, s'était hâté, d'une main impatiente, de froisser les voles écrits, de les jeter sous la table, et de déclarer brusquement la majorité acquise à Lebrun ; ce que nul n'avait osé vérifier ni contester !
Bonaparte prit aussitôt, ou plutôt continua le gouvernement de la République. Les autres Pouvoirs furent installes le premier jour du dix-neuvième siècle. Il les avait partagés surtout entre les conjurés du 1 8 Brumaire. Ces choix furent conformes aux nécessités du moment et à son but : ils satisfirent. Dans cette attente la plupart des ambitions s'étaient rangées, d'avance et bon gré mal gré, sous sa dépendance. Pourtant , dans ses exclusions ou ses préférences , il avait d'abord été gêné par sa position provisoire et par des égards forcés pour Sieyès, son collègue encore. Entre autres exemples de l'influence de celui-ci, pour choisir ou pour excliu^e, cet ex-prêtre, dans sa haine vaniteuse contre Pontécoulant parce qu'il était noble et avait refusé d'être régicide, s'était vivement opposé à la juste reconnaissance de Bonaparte pour ce pur et courageux conventionnel. Je tiens de Pontécoulant lui-même, que Sieyès réussit à l'écarter jusqu'au moment où, plus libre. Napoléon répara ce tort involontaire.