‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 96 sur 311 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

suspendait ses travaux que j'allais rechercher son entretien. J'entrais y à tâtons j jusques au fond de sa retraite, où j'avais peine à le .découvrir à la lueur pâle d'un seul flambeau , au milieu d'in-folios et de manuscrits poudreux dont il était environné : sa^ chambre en était comble. Nos entretiens quelquefois l'en distrayaient; nous gagnions tous deux à ce rapprochement y moi de la science , lui du repos : c'était ce qui nous manquait à l'un et à l'autre.

Deux autres rencontres , aussi heureuses pour ma récolte journalière , furent celles du professeur Fumars et de l'émigré , lieutenant de vaisseau , Saint-Simon, le frère du réformateur. A l'aide du premier et de quelques autres mon cahier de notes se grossit d'anecdotes curieuses , d'observations utiles sur l'instruction publique et particulière ^ et sur les rapports , entre elles , des diverses classes de la nation danoise. On me fit voir, que là ^ comme autrefois en France, élevé répubiicainement, à l'exemple des Grecs et des Romains, et dans un Royaume, le peuple aimait le Roi, en apprenant à haïr les Rois ; que, de son côté, le monarque, despote de droit et non de fait, y {protégeait la Bourgeoisie, s'en appuyait contre la Noblesse, et accordait au Tiers-État les nombreux emplois qu'il refusait aux prétentions de la naissance.

Jusque-là les nouvelles de nos succès et de nos revers avaient eu, sur ce peuple froid et lointain, une influence remarquable. Le gouvernement danois avait cru devoir s'y montrer flexible. Réussissions

nous, l'habile Bernstorf rendait quelque peu la main

au peuple , détendant le frein ; la coalition reprenaitelle le dessus, il le resserrait doucement.

Le gouvernement d'ailleurs était facile. Ce peuple, sage et flegmatique, avait ses volontés qu'il fallait respecter ; mais il ne s'emportait pas au delà, même lorsque , soulevé pour en manifester l'expression , il réussissait. Une révolte ne le conduisait pas , comtne chez nous, à une révolution. Il y avait trois ans que, à propos d'une vente de bois faite en gros , quand il la voulait en détail, il s'était ému, avait envahi son Hôtel de Ville , où sa révolte victorieuse s'était contentée , pour toute violence , de renverser l'écritoire du président sur le registre de la vente. Le lendemain, s'apercevant que cet acte n'avait pas suffi, revenu à la charge^ il avait , cette fois, renversé Ja.table; après quoi , satisfait de cette seconde manifestation , sans la pousser plus loin, et sûr qu'elle suffirait, comme il arriva , il était rentré dans l'ordre.

Pourtant, dans ce pays, le goût pour notre' Révolu* tion avait été si vif, il avait produit un tel aveuglement, que, pendant toute la Terreur, Robespierre, aux yeux non-seulement de la bourgeoisie danoise, mais de plusieurs grands, et de la Duchesse d'Âugustembourg elle-même, avait passé pour un grand homme! On avait lu . ses discours avec enthousiasme ; on avait maudit ses victimes comme des traîtres justement punis ; on avait plaint sa chute ! Quelque gros* sière que fût cette erreur, ce peuple avait été longtemps à en revenir.

Je retrouve aussi dans mes notes, qu'à ces remarques, et à beaucoup d'autres devenues surannées, s'a-

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