‹ Histoire et mémoires (volume 5)Chapitre 97 sur 311 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

joutaient quelques anecdotes , moins sérieuses, sur rétat mental du Roi régnant ou plutôt qui ne régnait pas plus sur son royaume que sur lui-même. On disait qu*il n'avait pas perdu tout l'esprit, dont une fâcheuse habitude de son adolescence lui avait ôté le gouvernail. Sa folie était quelquefois plaisante. On racontait que f un jour entre autres, adossé à une chaise, et se trouvant au milieu de sa famille, après Tavoir contemplée silencieusement, il s'était écrié tout à coup : <( En vérité , il faut convenir que nous formons ce une réunion charmante. Ma fille a les jambes ff contournées; mon fils ressemble exactement à un « albinos ; mon frère est bossu ; ma belle-sœur re- « garde en même temps à droite et à gauche ; et moi c je suis fou ! » Puis, étendant ses observations aux souverains alors régnants : a Au reste ma grande face mille , continua-t-il , n'est guère plus saine : mon <c cousin Georges d'Angleterre est le plus insensé de et son royaume; mon frère Paul de Russie ne Test « pas mal , à ce qu'il me semble ; mon collègue de « Naples en tient aussi , ou ne vaut pas mieux ; mon « petit cousin de Suède promet plus encore ; et, pour « en revenir à moi, je suis le plus fou de toute la « bande ! » Alors , voyant l'un de ses courtisans joindre les mains et lever les yeux au Ciel : « Eh bien ! « que lui veux-tu....? laisse-le en repos, car tu ne le «. tromperas pas, celui-là ! » ajouta-t-il.

La médisance s'était exercée sur la femme de son firère, prince , comme on vient de le voir, d'une taille plus qu'exiguë , et sur un courtisan d'une stature berculéenne. Celui-ci se sentit un soir frapper forte-

ment SUT l'épaule ; il se retourne. « Ah! pardon , s*é- « cria le Roi, éclatant de rire ; c'est que je yoiis ayais « pris , ma foi , pour mon propre frère ! »

Une autre médisance accusait le Prince Royal de trop sacrifier à Tétat militaire, en n'apportant à cette manie dispendieuse que les vues rétrécies d'un caporal. Il est vrai que , dans ses revues fréquentes dont nous fûmes témoins , on voyait ce prince , fort bon d'ailleurs, s'irriter, gourmander, battre même ses grenadiers, et, prenant rang lui-même, sa canne à l'épaule, marquer le pas, et se donner ainsi en spectacle de la façon la plus bizarre. Un jour donc qu'il présentait à l'approbation de son père un plan de réforme financier dont il lui expliquait l'économie, le Roi, sans répondre , se leva et se prit à marcher gravement, la canne à l'épaule en disant : Droite^ gauche! droite j gauche ! puis , s'arrêtant devant son fils : « C'est *f cela qui coûte beaucoup trop , monsieur, répliqua- « t-il! » Toutefois, comme le Prince insistait, le Roi céda; mais, trouvant son fils aussi peu sensé que lui, Christian et Compagnie fut sa signature.

Parmi des notes d'un autre genre, sur l'armée danoise, je crois devoir reproduire celle-ci, qui peut être utile : c'est que les chevaux du train de l'artillerie légère s'y recrutaient parmi les chevaux réformés de la cavalerie de la garde. Mais celles de ces annotations qui bientôt devaient tourner le plus à mon profit , me vinrent de M. de Saint-Simon, alors attaché à l'École des Cadets de la Marine. J'obtins de son amitié l'état exact des forces maritimes du Danemark et leur situation morale et matérielle. Je visitai avec

lui le port, la rade, et les bâtiments de guerre qui avaient échappé au désastre du 2 avril. Je vis là, sur son vaisseau de 74, le contre-amiral Bill. Il se plaignait amèrement du découragement du Prince Royal dans -cette journée, de la défense qu'il en avait reçue d'achever Nelson échoué, et vaincu d'avance inévitablement! Le fait positif et ipcontestable c'est que Nelson , malgré Parquer et les signaux réitérés de retour que lui faisait cet amiral , s'était obstiné à s'engager dans une passe longue , étroite et sans fond , en face, et a portée de fusil, des vieux vaisseaux danois qui y •étaient embossés. Il les avait détruits, il est vrai ; mais en même temps, et à l'issue de cette passe , les deux premiers bâtiments anglais avaient échoué, en sorte <{ue la ligne ennemie, ainsiarrétée, était restée exposée, de tète en queue, sans un seul mouvement possible «t sur une seule file, au feu de deux vaisseaux danois que , au delà de ce défilé, commandait Bill. Il n'y avait -iink laisser ce contre-amiral enfiler de son feu les vaisseaux immobiles de Nelson qui n'y aiu*aient pu répondre : ils eussent été infailliblement détruits à leur tour, ou forcés d'amener leurs pavillons. C'était pourquoi, dans cette position désespérée, Nelson Vêtait empressé ,* par deux lignes écrites au crayon , d*oflrir au Prince Royal un armistice. Celui-ci, en -dépit des représentations de Bill, l'avait accepté. Le Prince avait craint, pour ses colonies , pour sa flotte , pour Copenhague même, la vengeance de l'Angleterre humiliée par un désastre. C'était pour échapper à ce danger lointain qu'il s'était soumis à une bien intempestive capitulation.

Bill ajoutait que, par incurie ou inexpérience, on n'avait point été assez prêt d'une part, tandis que j d'autre part , on avait été livré par la mauvaise volonté suédoise. Ce viewt contre-amiral disait que cette alliée perfide avait refusé le passage aux marins appelés de Norwége à Copenhague ; il ajoutait que treize mille excellents matelots norwégiens y précédemment attirés sur les flottes anglaises par l'appât du gain , y avaient été retenus par divers moyens, dont l'un avait été la suspension du paiement arriéré de leur solde qu'on leur fit attendre.

Au reste , si le Prince Royal eut ce moment de faiblesse que Bill lui reprochait , sa fermeté dans la négociation de l'armistice avait été honorable. Elle eût pu même être suivie d'un résultat plus heureux , si j dans le même instant , l'assassinat de Paul V n'était pas venu changer la face des aflaires.

Un autre fait singulier, c'est que ce furent les Anglais qui apprirent aux Danois, que pour les plus gros bâtiments de guerre le grand Belt était navigable. Nous vîmes en effet Bill partir sur son vaisseau pour en renouveler l'épreuve, et revenir aussi convaincu qu'étonné d'une semblable découverte.

Le 1 1 octobre , au milieu de ces investigations plus curieuses alors qu'aujourd'hui , arriva Duroc , colonel aide de camp de Bonaparte. Sa mission avait eu poiir but Berlin, Pétersbourg surtout, puis Stockholm et Copenhague. Aussitôt l'ardeur de grossir mon cahier d'observations me porta à rechercher son entretien, sans autre calcul. La jeunesse d'alors , accoutumée à tout risquer pour la gloire, élevée au bruit des

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