CHAPITRE IL
ou peut-être son asservissement total à la France. Dans son désespoir il essaie vainement d'éloigner ce fatal dénoûment de ses intrigues. Ce mariage projeté par Ferdinand avec une Princesse impériale, et qu'il vient de lui imputer à crime , c'est maintenant luimême qui le propose, mais vainement; puis il fait écrire à l'Empereur, par le vieux Roi, une lettre suppliante. Enfin, terrifié de la réponse rude de l'Empereur et du renvoi d'Izquerdo, son émissaire, il reprend son projet de faire abandonner l'Espagne à ses vieux maîtres : il veut, pour dernière trahison, qu ils imitent la malheureuse Maison de Bragance; il les décide à s'échapper secrètement par Séville et le Quadalquivir, et à se réfugier en Amérique, où sa faveur tranquille continuera de régner sur leur vieillesse !
C'était là , selon quelques témoins, ce qu'espérait Napoléon. Il comptait ainsi devenir maître, sans coup férir, d'un Trône laissé vide par une Dynastie qu'il croyait méprisée. Cependant, comme de cette émigration devait résulter pour l'Espagne la perte de ses colonies, quand d'une main il poussait dehors cette infortunée famille, de l'autre il prescrivait à son amiral, alors à Cadix, de l'y retenir captive!
Mais, de quelque mystère que Godoï s'environne, lès préparatifs de cette fuite la dénoncent à ce peuple qu'il abandonne, après l'avoir livré à la France. La Cour était à Àranjuez. A la nouvelle du projet de départ, ébruitée par Ferdinand, l'émotion populaire commença le 16 mars; elle arracjia du Roi la fausse promesse d'y renoncer. Néanmoins , le lendemain , l'insurrection devint générale. Elle éclata aux cris de :
222 LIJTRE VINGT-TROISIÈME.
Meure Godoïl Et Madrid y répondit par un soulèvement pareil. Le résultat en fut l'abdication de Charles IV, l'avènement de Ferdinand Vil, et lé pillage des biens du favori disparu dans la tempête. On pendit ses bustes; lui-même fut découvert, le 19, à demi mort de faim dans un grenier; il en fut arraché tout sanglant, et précipité dans un cachot pour y attendre son jugement et son supplice.
Murât était alors à Buytrago , à deux journées de Madrid; il s'avançait par Tordre de l'Empereur sur cette capitale. Dans le milieu de la nuit un officier déguisé, envoyé par la Reine d'Étrurie,vint lui annoncer la révolution d'Aranjuez. Murât marchait sans instructions : son anxiété fut grande. Il maudit avec emportement l'ignorance où Napoléon le laissait sur le but de son expédition. Le Portugal et Gibraltar en étaient l'objet apparent ; mais évidemment il s'agissait du sceptre de la Péninsule entière. Impatient de s'en saisir, tantôt, craignant qu'il ne lui fût pas destiné, il s'écriait que l'Empereur le traitait comme un officier subalterne ; tantôt, se considérant comme l'ami et le protecteur déclaré du Prince de la Paix , et n'envisageant que le point d'honneur, il donnait l'ordre de presser la marche sur Madrid ; il ne songeait qu'à se précipiter, à disputer, à arracher cette victime à toute l'Espagne. Il se plaisait même à ce danger. Dans son exaltation un peu théâtrale , il ne répondait aux objections des siens qu'en s'écriant avec le héros d'Homère et de Racine :
A ses persécuteurs opposons cet asile;
Qu'ils viennent le chercher sous les tentes d'Achille!