CHAPITRE III. 2t
Son quartier, autant que je puis me le rappeler, était dans une auberge ; son lit , au toin d'une salle a$sez vaste , était celui du lieu. L'Empereur n'était pas alors entouré de toutes ces aises qui depuis contribuèrent à lui rendre la guerre moins fatigante, et peut-être trop facile. J'entrai seul, une lumière à la main, et je m'approchai de son lit. Ce ne fut qu'un instant après, que la clarté terne de ce flambeau le réveilla d'un profond sommeil ; car il ne pouvait supporter la nuit aucune lumière, et, pour l'empêcher de s'endormir, la plus faible lueur de la moindre lampe suffisait. Son réveil fut doux comme cela lui était habituel, et comme l'est, dit-on, celui des caractères heureux; il fut subit , entier, sans étonnement , par habitude , et comme s'éveillent ordinairement les gens de guerre.
Sa lecture du rapport achevée, je lui rendis compte de la prise du corps saxon que j'évaluai à six mille hommes. <* J'ai vu , me répondit-il ; ils étaient plus , ils étaient <c au moins huit mille! » Puis, quand j'ajoutai qu'à Weyraar nous avions failli prendre la Reine, sa voix s'anima en me répondant : « C'eût été justice ! elle « l'avait bien mérité ! C'est elle qui est la cause de la « guerre ! » Alors, d'un air préoccupé : « Mais, reprit-il, « n'avez- vous pas, en marchant sur Weymar, entendu <c au loin sur votre droite une forte canonnade ? » Sur ma réponse négative , et qu'il eût été difficile de distinguer ce bruit de ceux de notre bataille, il ajouta : « Cela est singulier! Il doit pourtant y savoir eu de « ce côté une affaire considérable ! »
En effet ,. deux heures plus tard , un officier de Davout, Bourck, vint encore le réveiller. Il lui apprit la
victoire d'Auerstœdt : victoire tellement à part de celle d'Iéna , quoique simultanée, que, huit et dix heures même après la fin de celle-ci , l'Empereur l'ignorait , s'en enquérait, et n'en avait pas même entendu le bruit. Il ne faut pourtant pas s'étonner si, dans son bulletin du lendemain, Use plut à confondre cette victoire avec la sienne. C'était surtout à Auerstœdt et devant un seul de ses lieutenants , que, trois fois plus nombreuse, l'élite des forces prussiennes, avec ses généraux les plus renommés, ses Princes et son Roi luimême, venait d'être anéantie, tandis que, à Iéna, l'Empereur, aussi fort que l'ennemi , ne se trouvait avoir vaincu que deux lieutenants qu'il avait surpris séparés du reste. La gloire était trop disproportionnée pour qu'il en convînt aux yeux des peuples, lui qui vivait surtout de gloire ! On verra que , moins gêné par la politique, il fut plus vrai dans ses paroles, et plus juste dans ses éloges et dans sa reconnaissance.
Il pouvait au reste attribuer à sa première et grande manœuvre, qui surprit en flanc et menaça la retraite de l'ennemi, le succès de ces deux batailles. Cette manœuvre , en renversant tout à coup les desseins de son adversaire, avait jeté celui-ci, ayant de si grandes masses à remuer, dans l'incertitude et le trouble de l'imprévu, dans le désordre des contre-ordres, des contre-mouvements, où l'ensemble se perd, où le temps échappe, où rien ne se fait à propos ; tandis que , d'autre part tout étant concerté d'avance, le nombre , le tempe l'attaque, et tous les avantages enfin, s'étaient trouvés de notre côté.
Quant à la grande colonne saxonne que nous avions