‹ Histoire et mémoiresChapitre 14 sur 266 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

taillons semblaient en sortir. C'étaient les Saxons. Ils étaient huit mille; ils fuyaient, mais en ordre, en masse, sans un tirailleur sur leurs flancs; et moi, sans les examiner, pensant, à leur attitude et à la direction de leur marche, qu'ils étaient des nôtres, je courus Ventre à terre en prendre la tête ! Ce fut là seulement, à vingt pas du premier rang de cette colonne, que, en jetant les yeux sur elle, je m'aperçus de ma méprise ! Si j'eusse alors sommé ces pauvres Saxons de se rendre, ils étaient dans une position si désespérée , que peutêtre aurais-je eu l'honneur, le premier, de leur faire mettre bas les armes ; mais dans ma surprise, et leurs baïonnettes se croisant sur moi , je n'y songeai pas; je crus même n'avoir pas le temps de me retourner; et, dépassant leur front, sous leur feu je revins, par l'autre flanc, aux premiers des nôtres, avec lesquels je pénétrai presqu'aussitôt dans cette malheureuse colonne, qui jeta ses armes.

Murât en avait la gloire ! Dans son ardeur chevaleresque, seul, et faisant sciemment ce que j'avais fait sans le savoir, il s'était, un instant après moi, placé devant leur tête. Quand j'y fus revenu moi-même, au travers de ces rangs désarmés je le trouvai là, l'épée au fourreau , sa canne seulement à la main , la tête haute , souriant , et à lui seul recevant prisonniers ces milliers d'hommes !

La première partie de ma mission était terminée ; Weymar était la seconde. Toute la plaine était nettoyée; vers quatre heures j'arrivai à la hauteur d'où l'on descend rapidement sur l'un des ponts des fossés de cette ville. Letort y formait ses dragons en colonne,

pour en forcer l'entrée qu'un bataillon ennemi défendait. Une charge impétueuse au travers de leur feu nous en rendit maîtres. Il fallut là quelques coups de sabre, un caisson d'infanterie étant en travers du pont, et les grenadiers prussiens s'étant retranchés derrière; mais ils avaient perdu la tête.

Pendant que Letort allait prendre position au delà de cette ville, je m'arrêtai au palais du Grand-Duc, où bientôt Raap et Murât me rejoignirent. Ia Grande-Duchesse y était restée. La Reine de ÏYusse venait d'en partir ; on nous assura que nous avions failli la prendre ! On ajoutait que, le matin même, surprise inopinément comme le Roi , dans Auerstœdt , par le commencement d'une autre bataille, il avait fallu la supplier pour la décider à se retirer à Weymar. Là encore la vue de ceux qui fuyaient devant nous l'avait seule déterminée à s'en échapper. Il fallut donc nous contenter de la prise de cette ville, où Goethe se trouvait, du général Schmettau blessé, et de huit cents prisonniers que nous y fîmes.

Je voulais retourner près de l'Empereur, Murât me retint; il me pria d'attendre son rapport. Il le fît tard, ses soins empressés pour la Grande-Duchesse l'en ayant distrait, pendant que Raap et moi, attirés par le feu qui venait de prendre près du palais, nous nous occupions à le faire éteindre. Enfin, après un dîner de victorieux , mais où notre joie fut contenue par la présence de la Princesse qui voulut nous en faire elle-même les honneurs , je quittai Raap et Murât pour n'arriver que vers minuit à Iéna , où Napoléon était rentré après la bataille.

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