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CHAPITRE X

pour moi si honorable, a peut-être été le plus pénible de tous les mauvais moments que j'ai passés! Telles sont les secrètes anomalies de l'âme , quand l'imagination s'échauffe, et que l'amour-propre se mêle à des sentiments plus élevés.

Dans cet instant, le dirai-je, ces honneurs publics dont Napoléon me comblait; le soin si délicat d'y mêler mon père , de le rendre spectateur et acteur dans cette séance mémorable, où devait parler pour la dernière fois, et pour me répondre , l'orateur d'alors le plus célèbre, M. deFontanes, séance du an janvier 1 8 1 o ; le public de Princes et de Rois étrangers qui y assistait ; ces drapeaux , ces soldats d'élite si renommés dont j'étais environné; enfin, et surtout, l'honneur de parler devant les Représentants de la plus grande des nations, au nom de sa Grande Armée et du plus grand de tous les hommes , tout cela , au lieu de m'enfler présomptueusement , m'avait accablé !

J'étais parti à pied du château des Tuileries, le cœur assez haut encore, à la tête de quatre-vingts grenadiers de la vieille Garde et des drapeaux espagnols qu'ils portaient. Mais lorsque, aprèsavoir traversé le jardin du palais impérial jusqu'à la place de la Concorde , je fus arrivé dans le salon qui précédait l'enceinte législative, et que, devant les portes de cette salle prêtes à s'ouvrir, il me fallut attendre le moment où cette scène historique allait commencer, je l'avoue, toute l'orgueilleuse joie de mon âme disparut dans la peur, qui me saisit, d'y mal soutenir mon rôle, de gâter toute cette pompe et de ne m'en pas montrer assez digne. Comment et de quel air me présenter devant une as-

semblée aussi considérable? Avec quelle démarche assez ferme allais-je traverser dignement tant de regards? Bien plus , lorsqu'il me faudrait monter à cette Tribune, pour moi si nouvelle, dans quelle attitude y paraîtra is-je? De quelle voix assez convenable , assez haute, assez assurée me ferais-je entendre? Et quelle humiliation , quelle situation désastreuse , si ma mémoire se troublait, si je n'étais point assez maître d'elle pour me rappeler le discours, préparé d'avance, que j'avais à prononcer; si j'allais enfin rester court au milieu du silence et de l'attention universelle !

Pendant une demi-heure d'attente et de redoublement de cette folle anxiété, mon imagination échauffée la rendit si violente, que j'en suis encore à concevoir comment je pus y résister. Je sentais en moi tout se décomposer, lorsqu'enfin les portes s'ouvrirent ! L'impérieuse nécessité, seule alors, quoique le terrain me semblât manquer sous mes pas, me fit entrer, et traverser, à la suite des Questeurs, la salle entière, d'un mouvement presque machinal. Arrivé au pied de la tribune, lieu si redoutable que les plus éloquents improvisateurs ne l'abordent jamais, disent-ils, sans une émotion dont leur vie s'abrège , je me croyais incapable de prononcer le moindre mot, quand un faux mouvement de mes grenadiers me rendit l'usage de la parole. L'ordre que je leur donnai, par habitude, m'arracha à mon anéantissement. Ce bruit de ma voix me rassura ; il se fit en moi une révolution subite : toutes mes terreurs s'évanouirent. Cette transformation fut si prompte et si complète, que, une fois en face de l'Assemblée, je parlai avec une telle assurance, que je

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