‹ Histoire et mémoiresChapitre 64 sur 266 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

déchiré, dédaigné par les Kalmouks, et de cette demi-pelisse polonaise , espèce de veste en aussi mauvais état, seul vêtement qu'Ostermann avait d'abord pu me procurer. Une si misérable apparence était loin d'être imposante; mais, comme on fait son lit, dit-on, on se couche; or, personne ne paraissant disposé à vouloir se charger du mien, je compris qu'il y fallait mettre la main moi-même ; opposer à cette dure réception un orgueil exigeant, et recouvrir ma très-peu respectable et misérable défroque d'une attitude d'autant plus fière.

En conséquence je me plaignis vivement du traitement indigne que-, blessé, désarmé et jeté à terre, j'avais éprouvé ! Je me couvris de mon grade , de ma position prèé de l'Empereur, du nom de mon père , des souvenirs qu'il avait laissés à Pétersbourg; j'ajoutai que, dépouillé, j'avais droit d'attendre de ceux qui représentaient le gouvernement russe , qu'ils vinssent à mon secours par une avance, dont Je remboursement serait assez garanti par ma signature. . Ce langage réussit. Je ne puis dire que ce fut de bonne grâce, mais enfin, sur mon reçu, ce général me fit compter cinquante ducats ; j'obtins même que, au lieu d'être envoyé dans quelque prison , il me fit renfermer dans une maison assez propre, chez un Juif, où, à force d'or, je me r'habillai convenablement. Mais je fus gardé là dans un tel isolement, qu'à peine laissat-on le Juif lui-même approcher de ma personne. Pendant les quatre jours de cette réclusion, s'il entra chez moi la nuit pour quelques minutes , ce fut si furtivement que je lui en demandai la cause. J'appris

alors, à mon grand étonnement , que je passais pour un personnage dangereux, naguère chargé par Napoléon du soulèvement de la Prusse polonaise; que depuis, et quoique prisonnier, j'avais insulté l'Empereur Alexandre ; qu'enfin j'étais l'objet de la surveillance et des ordres les plus sévères.

En même temps je m'aperçus , à plusieurs présents que ce Juif vint mystérieusement m'offrir, tels que nécessaires de voyage , argent et autres objets , de la sollicitude que j'inspirais aux Lithuaniens de cette province , et qu'ils étaient aussi impatients de se voir affranchis du joug russe , que l'avaient été les Polonais de Posen et de Varsovie de secouer la domination prussienne. Ce Juif, d'ailleurs, ne me laissa point douter de l'intérêt qu'on me portait , des efforts même qu'on serait prêt à tenter pour m'aider à échapper aux mains des Russes. J'en comprenais l'impossibilité ; j'en témoignai ma reconnaissance , mais je n'acceptai rien, me défiant d'un pareil intermédiaire , et dans la crainte d'exciter inutilement pour moi, et dangereusement pour mes bienfaiteurs , de si généreuses imprudences. Je fis bien , car depuis j'ai su que ce Juif les avait trahis !

Ce carcere duro > quant à la solitude seulement , dura jusqu'au 9 janvier à huit heures du soir. Je ne sais si ce fut par hasard , ou pour dérouter les bonnes intentions de quelques habitants de cette ville , mais ce fut à cette heure-là , et la nuit bien close , qu'un officier et trois grenadiers vinrent me prendre. Le froid était très-vif; deux traîneaux attelés étaient dans la rue : dans le premier un soldat nous précéda avec

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