‹ Histoire et mémoiresChapitre 63 sur 266 · CHAPITRE IY. IIS · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY. IIS

a intentions; mais je ne puis me rendre à vos con- « seils. Quant aux intérêts de l'armée française, j'i- « gnore si mes inventions leur conviendraient; et « quant à moi-même , quoi qu'il en puisse advenir, « rien, devant votre armée comme devant la nôtre, « ne doit me faire manquer à l'honneur, ni en réalité, <c ni en apparence 1 »

J'étais en bonne compagnie ; l'aide de camp se tut, me serra la main , baissa la tête et se retira. Swetchin resta désolé : il prévoyait quelque violence; je n'y pouvais croire encore , lorsque nous vîmes entrer la lance à la main mes six Cosaques. Ils avaient Tordre de nous attacher les mains et de nous entraîner au fond de la Russie , à pied , au milieu de leurs chevaux, et à l'instant même !

Il faut savoir que, depuis deux jours, une neige épaisse tombait à gros flocons, qu'elle continuait, et. que déjà , de plus d'un pied, la terre en était couverte. L'intention était évidente, et la vengeance trop atroce. « Ne nous y soumettons pas, dis-je à mon compa- « gnon d'infortune, que la fièvre n'avait point encore « abattu; défendons-nous ici. Autant vaut, blessés « comme nous sommes, nous faire achever dans cette « chambre , que d'aller infailliblement périr dans la « neige de la grande route ! »

Aussitôt, nous armant de ce qui se trouva sous notre main, et nous retranchant derrière des bancs dans un angle de cette salle , nous défiâmes les Cosaques. Ils avançaient pour nous saisir, quand Swetchin , jusquelà pâle et muet de consternation, se jeta entre eux et nous; il les arrêta, s' écriant : « Que c'était une bar-

« barie intolérable ! qu'il ne souffrirait pas une vio- « lence qui déshonorerait le nom russe ! » En même temps il ordonna à ces nomades d'aller chercher son propre kibitck couvert, dans lequel il nous fit monter et partir promptement pour Byalistock.

Ô'est ainsi que, généreusement et à tous risques , nous fûmes dérobés au supplice que nous avait infligé l'indigne maréchal. Nous nous séparâmes de Swetchin les larmes aux yeux , emportant une reconnaissance que je lui conserve encore dans ce monde-ci, et que sans doute lui garde également mon pauvre compagnon dans l'autre monde, où , bien peu de jours après , ses blessures devaient l'emporter !

Swetchin ne pouvait nous rendre un plus grand service. Son maréchal ne s'était pas trompé dans sa vengeance en la confiant à l'hiver russe. Le temps, en effet, était si affreux, que notre officier de garde et nos Cosaques eux-mêmes n'y purent résister : il leur fallut s'arrêter trois jours à Tycoczin. De là nous traversâmes Byalistock d'autant plus rapidement, que le plus grand seigneur de ce pays y vint m'exprimer ses Voeux pour nos succès, et me combler des plus touchants témoignages de la part qu'il prenait à mon infortune. J'en profitai pour confier à sa générosité mon pauvre compagnon mourant , qu'il ne put sauver, mais dont il -adoucit du moins les derniers moments.

Le 6 janvier nous franchîmes le Niémen ; nous entrâmes à Grodno; j'étais en Russie! Le général Abrewskow y commandait. On me conduisit chez lui; sa réception fut sèche , j'en fus choqué. J'étais presque nu; je n'étais couvert que de ce pantalon d'uniforme

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