CHAPITRE V
Nous partions ainsi à toute bride pour Smolensk , pour la Sibérie peut-être. Le n nous passâmes à Nowogrodeck, à Minsk le 12 ; le i3 nous franchîmes, à Borisow, la Bérésina que je contemplai de tous mes yeux, ne songeant qu'à Charles XII i
Dans ce rapide sillage, de six jours, sur une neige glacée , les fréquents versements de nos traîneaux et les très-courts moments des relais seuls nous arrêtèrent. On ne me laissa descendre qu'à deux stations. A la première, où je ne demeurai seul que cinq minutes, la pauvre maîtresse lithuanienne de cette chétive maison de poste trouva l'occasion de m'approcher. Ses signes, son air attendri attiraient mon attention, quand elle glissa dans ma main un vieux morceau de papier jaune, que j'ouvris vite : il renfermait quatre ducats. C'était le denier de la veuve ! Je lui rendis son pauvre trésor les larmes aux yeux ; et retenant le vieux papier tout jauni je l'appuyai sur mon cœur pour lui «exprimer ma reconnaissance , le prix que j'attachais à
sa généreuse intention , et le souvenir que je voulais à jamais en conserver !
Notre second temps d'arrêt ne dura pas une demiheure. Ce fut avant Borizow, je crois , dans un bourg, au milieu d'une forêt. Là , pendant que mon officier était occupé ailleurs, le maître du logis me fit promptement passer dans une salle reculée : elle était remplie de nobles lithuaniens du voisinage. Était-ce le hasard qui avait rassemblé là cette société , et l'avidité de nouvelles d'une guerre dont ils attendaient leur affranchissement? Je l'ignore, mais j'y fus accueilli en compatriote. Je leur dis que j'avais laissé notre armée puissante et victorieuse. Ces braves gentilshommes s'échauffèrent ; déjà même ils me montraient la forêt ; ils semblaient se concerter entre eux pour m'enlever à mon escorte; et moi, quoique si avant au milieu de mes liens , et quelques fatigues et dangers qui m'attendissent, j'étais prêt à tout dans l'espoir de ressaisir ma liberté , lorsque l'officier russe avec ses soldats reparut! Il fallut les suivre. Mon arrivée avait été trop imprévue. Le temps manqua à ces braves gens, si ardents, si entreprenants, mais leur bonne volonté fut évidente. Je remarquai même que, dans leur désappointement , ils ne daignèrent pas la dissimuler : bravant l'officier russe, ils me comblaient devant lui des témoignages de leurs regrets , que lui fit semblant de ne point apercevoir, en m'arrachant toutefois, précipitamment , à ces manifestations audacieuses.
Le seul bien que je recueillis de cet incident fut de m'ennuyer un peu moins dans la compagnie de mes
quatre Russes . Au milieu de la monotone étendue de cette terre morte de froid , ensevelie sous une neige épaisse que surmontaient de noirs sapins, et qui semblait ainsi porter son propre deuil, mon imagination s'était allumée à Téclair d'espoir qui venait de me traverser le cœur. Je m'y abandonnai complaisamment, me dérobant par mille rêveries à la triste réalité. Je me figurai, de relais en relais , la possibilité de ma délivrance. Je me voyais passant subitement aux mains de mes pro- • tecteurs, pressant le flanc de leurs chevaux si légers et si agiles , franchissant leurs vastes espaces , m'enfonçant dans leurs forêts , me cachant dans leurs asiles , m'y déguisant , et, à travers mille aventures, m'échappant enfin de leurs frontières, et rapportant à l'Empereur, avec ma libération , la preuve de l'appui que trouverait notre armée, au milieu d'une noblesse si courageuse et d'un peuple si impatient de briser son esclavage !
Ces vives illusions s'évanouirent successivement, à mesure que , sous la course de nos traîneaux , disparaissait trop rapidement la terre lithuanienne. H m'y fallut renoncer entièrement le 1 5 janvier, vers Lyadi , où la vieille Russie commence. Nous approchions de Smolensk; nous y arrivâmes dans la nuit du i5 au i6, à neuf heures du soir. Mon officier, le major Petchskin, dont je n'avais eu qu'à me louer, me conduisit aussitôt chez le général comte Àpraxin , gouverneur de la province.
Je savais que c'était un grand seigneur de cette Cour si polie et si aimable de la Grande Catherine , où mon père avait laissé tant de brillants et doux souvenirs ;
j'étais blessé, j'avais la tête encore enveloppée de linges sanglante, j'étais, malheureux, je m'attendais done à une réception au moins convenable. Tout dans cette résidence annonçait le luxe de la civilisation moderne : un nombreux domestique ; un appartement chaud et bien éclairé ; un vaste salon meublé somptueusement, où, d'un premier coup d'œil, j'aperçus, au milieu de plusieurs officiers supérieurs, un personnage dont la "taille élevée , la figure noble et les manières de la plus haute distinction me rappelèrent ce que j'avais vu de mieux dans les restes de notre ancienne Cour, et tout ce que j'avais entendu raconter dés beaux temps du grand siècle de Catherine.
C'était le comte Àpraxin lui-même. Mais je fus bien surpris, après avoir été remis entre ses mains, de l'entendre m'ititerpeller de la voix la plus dure et la plus hautaine, a C'est donc vous, Monsieur, me « dit-il, qui, ne respectant rien, avez osé injua rier notre Empereur ! » Je répondis que, en défendant le mien et en refusant de satisfaire à des questions inconvenantes, je n'avais' fait que mon devoir, et que, d'ailleurs, je n'avais injurié personne. Mais lui, m'interrompant , reprit plus rudement encore : « Qu'il y avait un rapport contre moi, envoyé « à Pétersbourg, et que je méritais les traitements les « plus sévères ! » Alors , indigné et croisant les bras , je répliquai que je ne me repentais dé rien; qu'il n'avait pas besoin, pour sévir contre moi," de prétextes faux et invraisemblables ; que j'étais entre ses mains, qu'il pouvait faire de moi ce qu'il lui plairait , puisqu'il en était le maître ! •