‹ Histoire et mémoiresChapitre 70 sur 266 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je révais ainsi; c'était le n février, il était dix heures du matin , quand on vint m'annoncer que le gouverneur me priait de venir chez lui en toute hâte. J'y courus; il me reçut dans ses bras, me pressa sur son cœur, mais je vis ses yeux tout baignés de larmes. <c Tout est manqué, me dit-il, nous; avons été trahis! » A quelques mots qui lui échappèrent, je crus voir qu'il en accusait jusqu'à la comtesse Apraxin , alors à Pétersbourg, et qui était du parti contraire au sien. Quoi qu'il en soit, la douleur du comte fut si touchante que j'en oubliai la mienne. « Mon Dieu ! m'écriai-je, « pourvu que vos bonnes intentions pour moi ne vous « aient pas compromis l — Non , me dit-il; mais ce « qui m'afflige vivement, c'est qu'il faut nous séparer. « Nos adversaires ont tout prévu. J'ai l'ordre le plus « impératif de vous faire partir à l'instant même , « quel que soit l'état de vos blessures; c'est pour Vo- « logda , une espèce de Sibérie , vers la mer Blanche ! « et cela par Vladimir, et sans y entrer ; on ne veut « pas même que vous traversiez Moskou ! Allez donc, « puisqu'il le faut , vous préparer à ce long voyage. « Vous aurez, pour vous conduire, le jeune Prince « Moustaphine ; je l'ai choisi, c'est vous dire que vous « serez* content de cet officier. Mais je ne veux pas « vous quitter sans vous revoir; venez dîner, me « dire adieu, et que du moins votre dernière heure « ici soit encore pour moi ! »

Ce dîner, devant des témoins gênants, et où nous ne pûmes manger ni l'un ni l'autre, fut un des plus pénibles moments de ma vie entière. J'étais, depuis quelque temps, si accoutumé à de rudes émotions, que, à

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la première nouvelle de ce coup du sort qui dissipait tant de brillantes illusions, me contenant, j'avais pu pa raltre ferme et résigné ; mais à ce dîner, la douleur du comte Apraxin , ses adieux , ses larmes , tous les témoignages de la tendre sollicitude dont il me combla jusque dans le traîneau prêt à m'emporter, me firent perdre contenance. Ce fut à son dernier embrassement, et malgré plusieurs regards russes fixés sur moi, que mon cœur, gonflé et comprimé depuis longtemps, m'échappa! Je cachai mes yeux sur sa poitrine; et, après un dernier serrement de main, je me hâtai de me jeter dans le fond du traîneau à demi couvert qui m'attendait. Mon jeune officier russe m'y suivit ; il plaça deux soldats sur le devant, donna le signal, et nous partîmes ventre à terre.

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