CHAPITRE V
de me faire diriger sur cette capitale. « La, me dit-il, « l'Empereur voudra vous voir. Ne craignez pas de « lui tenir le langage que vous m'avez fait entendre ; « je le connais, soyez le même; vous ferez sur son « esprit l'impression la plus favorable, et, selon « toute probabilité , la paix en résultera ! »
Il était minuit quand nous nous quittâmes. Je me souviens que, à cette perspective si heureuse qui s'ouvrait pour moi, mon agitation, contenue devant Apraxin, avait été si vive , que, avant de rentrer dans mon logis et sans pouvoir la calmer, je parcourus d'un pas rapide tous les remparts de la ville sans m'apercevoir d'un froid de dix-huit degrés qu'il faisait alors. Pendant ce temps mon imagination fit bien plus de chemin encore : Pétersbourg au lieu de la Sibérie peut-être ; au lieu' d'une inerte , ennuyeuse et pénible captivité , espèce d'éclipsé, longue et fâcheuse interruption de ma carrière , l'aperçu soudain d'une destinée toute nouvelle, cent fois plus utile et plus brillante que la position même à laquelle Nasielsk m'avait arraché, et qui depuis avait été pour moi l'objet de tant de regrets aveugles ! Je me figurais déjà mon arrivée dans la résidence impériale toute pleine encore des illustres souvenirs qu'y avait laissés mon père ; je m'attendrissais à la pensée de cette protection paternelle si lointaine et à la fois si douce et si glorieuse! Je m'effrayais bien un peu de la difficulté de m'en rendre digne ; mais enfin , un premier succès n'en promettait-il pas- un second ; et, si dans Smo lensk j'avais réussi , n'en pourrait-il pas être de même à Pétersbourg ?
Je m'abusais, mais je ne fus pas le seul; cap, depuis ce moment, le comte Apraxin, soit trop d'entraînement aux tendres et généreux sentiments qu'il me portait , soit trop de confiance dans t'espoir qu'il avait conçu, se plut à me montrer publiquement une amitié et une considération dont il brava, pour lui-même, les dangers réels. Un jour il me faisait assister aux revues des troupes en marche au travers de son gouvernement ; un autre jour, et dans une place d'honneur, il voulut me rendre témoin des pompes majestueuses et de la splendeur orientale des cérémonies du culte grec. Plusieurs fois encore , et entre autres un jour même de marché public, malgré les excitations de toute nature dont son* gouvernement échauffait contre les Français le patriotisme russe , il ne craignit pas de me faire voir assis à son côté sur son traîneau, me montrant, sur les deux. rives du Borysthène , la ville entière, comme s'il eût voulu m'en faire les honneurs.
Une confiance si extraordinaire en ce pays, et si opposée à ses précautions précédentes , augmenta la mienne. Les lettres qu'il recevait de Pétersbourg lui donnèrent cette assurance. Tout concourait : la rigueur de la saison avait suspendu la guerre; le moment pour négocier semblait opportun ; je me livrai donc, plus que jamais , à la plus riante des espérances , à celle de gagner à l'Empereur Napoléon l'esprit de l'Empereur Alexandre , et de reparaître à notre quartier impérial , non-seulement libre , mais devenu miraculeusement d'un triste prisonnier inutile et oublié , une sorte de ministre de paix entre les deux Empereurs et les deux plus grands Empires du monde !