CHAPITRE VL
je n'en vis point, nous relayâmes en dehors. Ce fut seulement à la rareté d'une colline surmontée d'une maison en pierres assez apparente, autre rareté, que je pus remarquer la célèbre Vladimir.
Je ne sais si ce (ut en Moustaphine obéissance aux ordres venus de Pétersbourg, ou plutôt amour-propre d'étonner mes yeux étrangers de la fabuleuse rapidité du traînage russe , ou tout simplement vivacité de jeune âge qui se plaît et met sa gloire à tout faire avec excès; mais, pendant toute cette traversée, notre traîneau dévora l'espace. Champs de neige , villes et villages à demi ensevelis , forêts immenses de noirs sapins, de tristes mélèzes, de pâles bouleaux, surtout entre Jaroslaf et Vologda, tout passait, tout fuyait derrière nous et disparaissait en un clin d'oeil. Cela eût été fort naturel, amusant même et assez à propos, en dépit de ma curiosité qu'il ne s'agissait pas de satisfaire, si le temps eût favorisé cette impatience; mais, dès les premières heures, un malencontreux dégel s'y était montré contraire. Déjà, sur cette profonde mer de neiges, mille petits abîmes s'étaient formés, en sorte qu'à chaque moment notre traîneau, emporté au triple galop de trois chevaux de front que pressaient sans cesse le guide et nos soldats, s'y engouffrait; il s'y engravait, et s'y fixait subitement avec une si horrible secousse , que tous les traits se rompaient , que les chevaux culbutaient, et que, nous-mêmes mainte fois lancés et roulant sur la neige tout brisés et moulus de ces effroyables chocs , le sang jaillissait à notre figure.
Nous souffrîmes pourtant moins de ces accidents
que dos soldats, lesquels placés sur le devant étaient là plus exposés, le guide aussi ; mais son adresse et son agilité le tiraient toujours d'affaire, et le désordre de son attelage était réparé en une seconde. Alors, remonté aussitôt, tantôt assis, souvent debout sur l'avant du traîneau, presque sur la croupe des chevaux, et aussi ardent , il semblait ne mettre son zèle ou son devoir qu'à nous (aire voler, à tout risque et à fond de train, d'un relais à l'autre!
Quant à nous, tous deux jeunes, tous deux militaires, nous luttâmes d'amour-propre à qui soutiendrait le plus gaiement ces rudes épreuves. Du reste nous vécûmes bien, en courant ainsi, des provisions dont les soins du comte Apraxin nous avaient munis ; à peine entrâmes-nous trois minutes dans l'une de ces maisons de paysans, composées d'un réduit pour un four et d'une chambre, espèce d'étuve, se ressemblant toutes, et déjà trop connues pour qu'il soit besoin de les décrire. Nous ne nous arrêtâmes qu'à Jaroslaf, véritable ville. J'y arrivai vers neuf heures du soir ; je fus aussitôt présenté au Prince Galitzin, gouverneur de la Province, et à la Princesse. Ce fut dans une belle et grande maison, espèce de palais, où toutes les recherches de l'aisance, du luxe même, me semblèrent réunies. Ces illustres hôtes m'accueillirent en secret, à part et sans témoins, mais avec les formes et Jes égards de la politesse des Cours de Louis XVI et dé Catherine Seconde. Après dix minutes d'un entretien assez contraint, mais dont quelques anciennes relations de famille furent le texte, Moustaphine me ramena à notre hôtellerie, maison de briques à deux étages, fort propre et convenable.