‹ Histoire et mémoiresChapitre 73 sur 266 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Là, pendant que, dans un isolement complet, je me reposais tristement, lui, transporté de joie, alla passer la nuit entière à un bal, où ce bon jeune homme eût bien voulu pouvoir m'emmener ; je ne le lui enviai pas. J'étais bien moins accablé de fatigue qu'oppressé de cet espace énorme , que chaque instant augmentait de plus en plus, entre moi et mon retour au milieu des miens. Combien ma captivité devait être longue , puisqu'on jugeait devoir ne rien épargner pour la rendre aussi lointaine ! Encore, si la colère de ce gouvernement m'avait envoyé en Sibérie, j'aurais alors été plaint, sans être beaucoup plus à plaindre ; c'eût été une distinction ! J'aurais recueilli de cet exil une espèce de renommée, la seule à laquelle en ce moment je pouvais prétendre. J'eusse vu l'Oural, l'Asie, ses peuples nomades, des contrées que les souffrances de l'exil et leur âpreté ont rendues célèbres ; que de choses à raconter! J'aurais souffert pour mon pays et pour n'avoir point voulu en laisser insulter le Chef! C'eût été un combat encore ! Mais non; l'on me confinait dans une région voisine qui ne valait guère mieux, presqu'aussi éloignée par le détour qu'on m'infligeait, sur le versant de la même mer Glaciale, mais province obscure, où rien ne frappait l'imagination. C'était, hélas ! après m'avoir si rudement dépouillé de mon espoir diplomatique , me réduire à mon insignifiante position de prisonnier, en me forçant, à mon grand regret , à me résigner au chagrin de n'avoir aucun sujet de me plaindre et de n'être pas même intéressant !

Mon amour-propre décontenancé n'eut pour toute

consolation que tant de frais d'escorte pour un steuJ captif, et les singulières précautions qu'on avait cru devoir prodiguer pour m'interdire toute communication, pareille à celle de Smolensk, avec les autres villes et les principaux personnages de cet Empire. C'était pourquoi, sans doute, mon entrevue avec les jCialitzin venait d'être si gênée, si courte, si mystérieuse» Je ine plus du moins, et à tout hasard, à me le persuader.

Nous repartîmes au point du jour. Après Jaroslaf nous dépassâmes, toujours au triple galop, plusieurs collines que partout ailleurs je n'eusse pas remarquées. Ces ondulations du sol marquaient cependant le partage des grandes eaux du sud et du nord de l'Empire Russe. En peu d'instants, et sans que notre course en eût été ralentie, nous nous trouvâmes sur leur versant dans les mers Blanche et Glaciale.

Nous venions donc ainsi, presque sans nous en aper cevoir, d'atteindre la Russie boréale , région la plus rigide de la partie européenne de cet Empire : grandes et imposantes solitudes polaires, d'abord toutes d'imibenses forêts de pins, de bouleaux et de mélèzes, entremêlées, jusqu'à Vologda, de quelques champs d'orge et de seigle d'une récolte chanceuse , puis d'impénétrables marécages, où le principe universel de la vie du monde commence à s'éteindre. Tout y est empreint de la triste et dure influence cle cet éternel hiver du pôle nord ; pays de souffrance, climat oppres-' seur, où, plus que dans le reste de ces contrées, une nature sans pitié semble ployer les peuples à la résignation , et enseigner à leurs maîtres son inexorable despotisme !

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