‹ Histoire et mémoiresChapitre 81 sur 266 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

de ce gouvernement , leur donnaient l'exemple. Ces deux derniers personnages avaient été élevés à Pétersbourg : leur instruction, leurs entretiens et leurs manières distinguées me rappelaient ce que j'avais vu de mieux en France. Pendant plusieurs mois, depuis mon arrivée jusqu'à mon départ, j'y vis peu de différence. Leurs maisons de bois, plus grandes et mieux ornées que celle que j'habitais, étaient d'une propreté recherchée. La maison de M. Barnavolokoff avait même un premier étage. Une bibliothèque l'ornait, les livres en étaient bien choisis, et, à sa conversation, on s'apercevait facilement qu'il en faisait un fréquent usage.

Pendant le cours de ma captivité mesdemoiselles Volkoff, filles d'honneur de l'Impératrice, et sœurs du maître de police, vinrent passer avec lui quelques semaines. Elles étaient remplies de talents agréables; elles connaissaient bien notre haute littérature ; c'étaient les plus jolies, les plus aimables personnes qu'on puisse imaginer. L'une d'elles surtout me parut ainsi ; elle s'en aperçut et me demanda des vers qu'elle pût chanter. Dirai-je ceux qu'elle m'inspira ? Elle les méritait si bien, que ma mémoire me les rappelle encore :

Mon cœur, cédant à votre aimable attente , Joint ses tristes accents à vos charmants concerts. Pardonnez leur douleur, ils sont nés dans les fers, Et vous, partez ! Ma muse, auprès de vous errante Dans ces lieux qu'en fuyant vous nous rendez déserts, Par des vers languissants peint ses regrets amers. Mais, Lise, que toujours votre bouche les chante ! Sa grâce aimable nous enchante,

148 LIVRE VfNGT-DEUXiÈME.

Tout y prend Votre esprit, tout y plaît, et mes vers S'embelliront de votre voix touchante ;

Us pénétreront dans les cœurs, A la faveur de sa douce magie,

Guidés par les sons enchanteurs De sa touchante mélodie !

Mais sans vous plaire, hélas! s'ils plaisent à chacun, Que me demandez-vous? Ahl laissez-moi me taire ; Je ne veifx pas d'un succès importun,

Ce n'est qu'à vous que je veux plaire.

La facilité que, dans ma position d'ailleurs assez triste, je retrouvais à écrire ainsi, n'avait rien de singulier ; elle nie venait d'un retour aux premières occupations de ma jeunesse. J'ai dit les prévenances dont je fus l'objet à Vologda; je dois ajouter que je n'en profitai que rarement, et avec une extrême réserve. Elles furent donc bien solitaires et bien longues les premières heures de ma captivité dans cette ville ! Tant de secousses de toute nature et mon désappointement de Smolensk m'avaient accablé. Souvenir, avenir, tout pesait sur moi : interruption des nouvelles de ma famille et de notre armée ; isolement , stagnation insupportable , tourments de cœur et d'une trop ardente imagination! Mais bientôt, dans l'impossibilité de vivre de cette vie, dont la réalité était à la fois si vide et si fatigante, je m'en étais créé une autre tout imaginaire : j'avais trompé mon sort, je l'avais presque dompté ; et, revenant aux goûts littéraires de mon adolescence, je m'étais imposé un travail de longue haleine.

C'était une tragédie ! Je m'empressai d'abord d'en

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