CHAPITRE VU. 14S
sauvage. Au milieu de cette solitude et dans l'intérieur de ce château , dont l'hiver avait peu respecté les dehors, surpris de retrouver la plupart des objets de luxe de nos villes, je crus qu'ils y avaient été importés, à grands frais, de quelque atelier de Londres ; quel fut mon étonnement d'apprendre que ces meubles délicats et élégants, comme aussi la voiture qui venait de nous amener, et que je croyais être une berliae anglaise des plus recherchées, avaient été construits par les paysans de cette terre !
Je connaissais leur talent d'imitation : mon père, à son retour de Russie, nous en avait rapporté des preuves, mais toute mon attente fut surpassée. Confondu de ce que je voyais, je voulus, dans ces artisans que je me fis montrer, en chercher la cause. J'étais tenté de supposer une exception, un hasard, quelque phénomène, et parmi ces ouvriers qu'il se trouvait quelqu'homme de génie, caché sous les vêtements grossiers d'un pauvre esclave , mais point du tout ; rien en eux n'annonçait l'imagination ; ces mougiks en paraissaient dépourvus. Et cependant rien n'est plus commun en Russie que ces miracles. C'est un peuple de copistes; l'imitation est son génie! Est-ce un effet de servilité, de la patience qu'elle exerce, de l'habitude d'obéir à la volonté, de se conformer aux caprices, de se ployer enfin aux idées d'autrui? Privés depuis tant de siècles de la liberté de penser, toutes leurs facultés se sont-elles tournées à l'accomplissement matériel et visible de la pensée étrangère qu'on leur impose? Je ne sais; mais il est certain que, en ce peuple-là , les plus grands comme les moin*
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dres ont la même faculté d'imitation ; dans des genres , différents tous y excellent.
"Lorsque, en vingt-cinq ans de règne, Pierre l€r, le •plus vigoureux génie qui peut-être ait existé, pensant pour son peuple tourné tout entier vers l'immobile Asie, l'en arracha si violemment pour le retourner vers l'Europe active et intelligente , il ne put que lui donner d'abord à imiter ce nouveau modèle. Ce fut une autre servilité mieux choisie qu'il leur imposa. Mais nul autre peuple, dans cette direction nouvelle, n'eut pu faire des progrès aussi rapides. C'est un calque trop souvent superficiel, mais d'une merveilleuse imitation* Est-ce donc parce que généralement ce peuple a peu d'idées à lui, et parce que moins on a d'idées mieux on imite?
Les Russes sont encore, ce qu'on les fait; plus libres un jour, ils seront eux-mêmes. Alors malheur à l'Europe , si leur vaste Empire , plus peuplé et mieux pourvu de voies de communications plus rapides, ne se divise pas ! Comme ils doivent à leur longue supériorité sur l'Asie, à leur foi superstitieuse, et à la concentration de tous les pouvoirs dans une seule main, la personnalité nationale la plus orgueilleuse et la plus exclusive, et qu'en même temps leur dur climat leur fait facilement supporter la douleur, et leur vie pénible affronter la mort, ils iront loin !
Mais j'approche enfin du jour de ma délivrance, et je m'empresse d'adresser un dernier hommage à l'esprit hospitalier des Nobles de Vologda. Le gouverneur lui-même, il est vrai, et MM* Volkofî et Barnavolokoff , l'un maître de police, l'autre chef de justice