CHAPITRE VIII
Mais une bien autre tragédie , en moins d'actes que la mienne et marchant plus vite , venait d'être terminée. Déjà , dans les dernières semaines de mon séjour à Vologda , ma situation s'était modifiée par l'arrivée de plusieurs compagnons de mon infortune. Ce furent entre autres MM. Deschamps et de La grange , l'un major de cavalerie , l'autre colonel et aide de camp de Murât. Avec quelle impatience je provoquai leurs récits des événements dont j'étais séparé depuis tant de tristes jours ! Toutefois ils ne m'apportaient rien de décisif. Leur présence même était la preuve de la
continuité d'une lutte que ma position et notre habitude des guerres courtes et à coups de foudre me faisaient paraître déjà bien longue. Celle-ci ne devait pourtant avoir que trois actes : Pultusk, Eylau, et Friedland. Je connaissais le premier; mes nouveaux compagnons de malheur avaient été pris dans Tintervalle du second au troisième ; c'était donc du second seulement qu'ils pouvaient me rendre compte.
On a vu que le premier effort, en Pologne, de Na-» poléon contre Alexandre , celui de Pultusk , avait été trahi par la fortune , l'hiver qui lui devait livrer l'armée russe lui ayant manqué. C'était le lendemain du jour où cette armée avait échappé à nos colonnes embourbées , et quand il n'en était plus temps, que la saison avait commencé à raffermir le terrain de^ nos manœuvres. Napoléon était revenu à Varsovie. Il y avait appris, presqu'à la fois, la déclaration de guerre du Sultan contre Alexandre , les succès des Russes en Moldavie, la prise de Belgrade par Czerni-George, la marche de Mikelson sur Bukarest, et que ce général s'était affaibli de vingt mille hommes pour renforcer Beningsen, à Ostrolenka, contre l'invasion de la Grande Armée française.
Dès lors, et dans ce repos forcé, pour lui contre nature, au milieu d'une expédition commencée, après avoir assuré contre la faim, l'ennemi et le climat ses quartiers en avant de la Vistule , depuis Siérock sur le Bug jusqu'à Elbing, par Makow, Neidenburg et Osterode , toute l'activité de son génie s'était tournée vers l'Orient. Ses instructions, à Marmont en Dalmatie , à Sébastiani dans Constantinople , avaient em-