Dante, l'Enfer, \e chant, traduction de M. Brizeux
Les peintures de Tristan et Yseult ne sont pas moins enivrantes que celles de Lanceïot du Lac, et ici, — voyez ce qui rend la situation si douloureuse et si comique ! — ici le rôle de Tristan est expliqué, commenté, justifié philosophiquement par celui qui, dans la Divine comédie, arrive tout à coup l'épée au poing et perce le cœur des deux amants. Tristan est le héros de Robert; Tristan, selon le docteur hégélien, a sur l'épouse du roi Marc le droit que donne l'amour partagé; c'est le roi qui est le vrai coupable. Assurément, dit-il, le roi n'a pas tout à fait tort d'être jaloux et altéré de vengeance. Il obéit à ses idées, il veille à sa manière sur l'honneur de sa race. Et c'est précisément là ce qui rend la situation si tragique : il a raison à son point de vue; mais Yseult aussi est dans son droit, et ni l'un ni l'autre ne peuvent agir autrement qu'ils ne font.
« Elisabeth sentait son cœur battre avec violence, mais Robert était dans un accès de fièvre philosophique; il venait d'attaquer sa note favorite, et il poursuivit de plus belle, oubliant tous les parallèles possibles:
« —11 est clair que ces deux êtres avaient été créés l'un pour l'autre. Ils brillaient d'une lumière éclatante au milieu de tous ceux qui les entouraient. C'est Tristan qui était le véritable roi; son bras était le soutien du royaume, il avait conquis l'amour d'Yseult, elle lui appartenait par la volonté de Dieu et selon l'ordre du droit. Mais que Tristan fut forcé de se barrer à lui-même le chemin qui devait le conduire à la possession du trône et à la possession d'Yseult, oui, qu'il fût forcé d'agir ainsi pour déjouer la jalousie des courtisans et du souverain, cette tragique péripétie vient du désordre social
qui place si souvent un être nul, absurde, méchant même, au faite de la puissance, tandis que l'esprit sublime reste en bas, sans droit, sans pouvoir, condamné à gémir, à se tourmenter toute sa vie, et forcé de lutter contre l'indigne dépositaire de l'autorité, lequel, appuyé sur des serviteurs aussi vulgaires que lui-même, poursuit ce rival moralement si supérieur à eux tous, et l'écraserait avec joie dans la poussière.
«—Mais, Robert, dit Elisabeth, si c'est là une vérité terrible, c'est une vérité cependant, et qui subsistera toujours.
«—Oui, elle subsistera, cette vérité odieuse, jusqu'à ce que le règne de Dieu soit établi sur la terre, jusqu'à ce que le jour de la liberté ait lui; alors celui-là seulement sera le maître qui aura mérité d'être le maître. •
« — Et tu crois que ce jour-là viendra?
« — Oui, il viendra, au moins dans le domaine de la pensée; alors le prolétaire idéal, aujourd'hui sans droit et sans possession, l'homme desprit, l'homme de cœur, Tristan, pour tout dire, Tristan ne sera plus au dernier rang, mais au premier. Il jouira de son droit, il possédera le royaume et la femme qui lui appartiennent, et la paix sera établie.
« — La paix I dit Elisabeth, et son regard vague et rêveur attestait le trouble de son âme. La paix!... N'y aurait-il donc plus de droits opposés, plus de prétentions rivales sur un même terrain?
« —Oh! certes il y en aura encore, dit Robert en souriant, et la paix absolue dont je parlais tout à l'heure n'appartient qu'au domaine de la transcendance, au domaine purement idéal où notre esprit aperçoit la fin de toutes es oppositions et l'harmonie de tous les contraires. Dans ce monde où nous sommes, il y aura toujours des contrastes, toujours des luttes;
et pourquoi s'en plaindre ? C'est précisément là ce qui fait le prix de la destinée humaine. Sans ces luttes il n'y aurait pas de poésie, et la vie même n'existerait pas.
« — Ainsi l'amour de Tristan et d'Yseult reste bon, et juste, et légitime, jusqu'au dernier instant? demanda Elisabeth, le regard toujours plongé dans une vague rêverie.
« — Oui, sans doute, considéré en lui-même, cet amour est juste et légitime, bien que les circonstances extérieures en fassent un amonr coupable. Pour qui était créée Yseult, si ce n'est pour Tristan? et pour qui Tristan, si ce n'est pour Yseult? Ce qu'il y a djs beau dans le poëme de Gottfried, c'est que cet amour s'empare d'eux si complètement qu'il devienne leur unique pensée, qu'ils n'aient là-dessus aucun doute, aucun scrupule, qu'ils obéissent enfin avec cette incomparable naïveté à la toute-puissance du sentiment qui les domine. Assurément ils ne peuvent agir de la sorte sans commettre une faute, mais la faute est dans les circonstances encore plus qu'en eux-mêmes. Si l'on veut leur faire un reproche, qu'on fasse donc reproche à Dieu, qui avait organisé leurs natures et disposé leur vie de telle manière qu'ils devaient nécessairement faillir. Concluons donc, c'est notre seule ressource, que le péché est dans les desseins éternels de Dieu. Les borm s que Dieu assigne maintenant aux droits et aux forces opposées amènent les conflits de ces forces, et de ces conflits naît la vérité idéale, qui est l'identité des contraires. La passion des deux amants était noble et pure; nobles et pures aussi sont les lois du mariage : comment réconcilier ces deux vérités ? au sein d'une vérité plus haute qui se formule ainsi : il n'y a de vrai mariage que dans l'union de deux êtres qui s'aiment et qui furent créés l'un pour l'autre.
« Elisabeth n'avait rien à répondre à cela. Elle restait là, perdue dans ses réflexions. — N'es-tu pas de mon avis? lui dit Robert. — Oui,, oui, cela est ainsi, dit-elle impétueusement; oui, cela est vrai, et cependant n'auraient- ils pu résister à leur amour?
« — S'ils eussent résisté, répondit Robert en riant, nous n'aurions pas Tristan et Yseult ; le beau poëme de Gottfried nous manquerait tout entier. Eh bien, il en est de même dans toutes les choses de ce monde. S'il n'y avait ni conflits, ni péripéties, ni péchés, il n'y aurait pas de poésie non plus, pas de monuments de l'art pour satisfaire notre sentiment esthétique. Et la vie aussi, quoique les lois qui la gouvernent diffèrent très-souvent de celles de l'art, c'est par la faute, par le péché, par la chute qu'elle devient tout ce qu'elle doit être, qu'elle devient une vie d'un ordre plus élevé, une vie supérieure. L'âme troublée par le péché, purifiée par la souffrance, transfigurée enfin par sa réconciliation avec ellemême, n'est-elle pas placée infiniment plus haut que celle qui n'a pas traversé toutes ces phases? C'est là, dans la vie comme dans l'art, ce qui doit nous réconcilier avec le péché, puisque le péché est inévitable d'après les lois intérieures et organiques du monde.
« Elisabeth regarda son mari; elle avait quelque chose d'égaré et comme un éclat humide dans les yeux. Robert l'attira vers lui et la baisa au front. Étourdie par le bruit toujours plus sonore de cette philosophie, Elisabeth ne voyait, ne sentait plus le doigt levé et menaçant de Dieu. »
Ainsi c'est Robert lui-même qui détruit les scrupules et apaise les troubles d'Elisabeth. On voit quel chemin il a fait
depuis le jour où il refusait de lui enseigner brusquement les derniers résultats de la science nouvelle. Il a beau parler encore de Dieu, on comprend de quel dieu il s'agit, et vraiment ce n'est plus là qu'une précaution de style. A travers les voiles de cette argumentation, à travers les subtilités du langage et de la forme, la pensée est suffisamment claire. C'est la morale de la jeune école hégélienne dans toute son effronterie, c'est-à-dire la déification de tous nos instincts et la glorification du péché. L'initiation a commencé; Elisabeth est attirée et repoussée tout ensemble. Tantôt elle prête l'oreille aux conseils de sa passion, tantôt elle s'attache à l'Évangile avec le désespoir du naufragé, et le journal qu'elle trace pour son amie est tout rempli de ses incertitudes et de ses angoisses. Toute cette partie du roman est une étude psychologique traitée avec une rare finesse. Que de combats î que de victoires intérieures suivies d'un profond abattement ! Elle se relève pourtant, elle puise dans la noblesse naturelle de son cœur la force que sa foi religieuse ne lui donne plus; mais l'orgueilleux Robert est toujours là, rallumant le feu criminel qu'elle vient d'éteindre, et semblant se faire un plaisir de suspendre l'infortunée sur le penchant de l'abîme. On dirait une perversité vulgaire; c'est simplement affaire de pédantisme.
J'ai signalé ce qu'il y avait à la fois de douloureux et de burlesque dans la situation du commentateur de Tristan et Yseuît; l'auteur s'en aperçoit et se met à bafouer son héros. « C'était, dit-il spirituellement, c'était le destin de notre Robert, qu'il donnait toujours le ton pendant que les autres jouaient la musique, et nous serions presque tenté de l'appeler le maître de chapelle sans le savoir. » Que vous dirai-je
enfin? Les choses en viennent à ce point que Bertram, enivré de son amour, enivré aussi des leçons du philosophe, va les retourner contre lui avec une logique effrontée. Un jour il a vu couler les pleurs d'Elisabeth, à la suite d'une discussion passionnée entre elle et Robert. C'est à Robert qu'il s'adresse, c'est à lui qu'il demande compte du trouble de la jeune femme. La scène, ce me semble, est originale.
« — Dis-moi ce qui fait pleurer cette femme! s'écria soudain Bertram avec une fureur qu'il ne contenait qu'à peine.
« — C'est un point sur lequel je n'aurais pas de compte à te rendre, répondit Robert avec hauteur, si je n'avais un avertissement à te donner à ce sujet.
« — Tu n'aurais pas de compte à me rendre au sujet des pleurs d'Elisabeth ! s'écria Bertram, saisissant avec fougue la première partie de sa réponse et ne faisant pas attention aux derniers mots. En vérité, le crois-tu bien?
« — Elisabeth est ma femme, et un léger différend qui fait couler quelques larmes des yeux d'une femme ne donne pas le droit à un tiers d'intervenir entre les deux époux.
« — Ne donne pas de droit à un tiers ! un léger différend ! quelques larmes des yeux d'une femme ! —Le peintre répétait ces mots comme s'il n'avait pu en pénétrer le sens. — Ah! sais-tu bien ce que pèsent ces larmes d'Elisabeth? Elles pè. sent plus qu'un monde... plus que ta propre vie, ajouta=t-il à voix basse. — Et en disant cela, il prenait le philosophe au collet et lui serrait violemment la gorge.
« —Lâche-moi!— cria Robert. Et se débattant avec Bertram, il échappa à son étreinte. — Tu es une nature violente' ajouta-t-il, il y a longtemps qu'on le sait.
« — Oui, rien de plus logique ! répliqua Bertram avec un sauvage éclat de rire. Je dois te sembler violent, à toi qui ne saurais t'élever à l'amour véritable.
« — L'amour que je ne connais pas, c'est l'amour aveugle; le mien est clairvoyant.
« — C'est pour cela qu'il ne voit que lui-même et son intérêt propre. Dis-moi, philosophe, de quelle école ou de quelle époque tiens-tu le droit d'arracher à cette créature charmante des larmes dont personne ne doit se soucier ? Est-ce du temps de l'esclavage antique ou du monde féodal ?
« — Cette créature charmante est ma femme, et, comme telle, elle a ses droits et ses devoirs.
« —Parfait! parfait! répliqua Bertram amèrement. Et pourquoi est-elle ta femme? Parce que le personnage que voilà a comparu avec elle devant un autel, et que là, en présence d'un Dieu qui n'est nulle part, ou bien en invoquant ces puissances morales que l'on peut tourner et retourner comme l'on veut, il lui a fait prêter serment de fidélité ! C'est pour cela qu'elle a le droit de le servir et le devoir de se laisser tyranniser par lui !
« — Tu te trompes, dit Robert, — il était pâle, mais froid et hautain,— tu te trompes; j'ai conclu cette alliance avec une foi profonde dans la beauté et la nécessité de l'institution du mariage; je l'ai conclue avec le plus tendre amour pour mon Elisabeth, et pleinement convaincu aussi de l'amour qu'elle me porte. C'est dans ces sentiments que je lui ai juré fidélité et que je veux tenir mon serment. Elle est ma femme, et aussi longtemps qu'elle le sera, j'ai le droit de jeter à la porte quiconque s'ingère sans mission dans les affaires de mon ménage.
m LE ROMAN, RELIGIEUX EN ALLEMAGNE.
«—Oui, certes, les larmes d'Elisabeth témoignent assez clairement de ton amour pour elle et du bonheur que tu lui donnes ! répliqua impétueusement Bertram. Dès qu'il y a contrainte, où est l'amour ? Dès qu'on exige, où est la liberté? Et s'il n'y a plus ni liberté ni amour, si la sympathie est détruite, le mariage n'est plus qu'une immoralité; c'est dans cette phase-là que tu es entré, ce me semble.
« Robert était ébranlé. N'y avait-il pas quelque chose de vrai dans les accusations de son rival ? n'avait-il pas souvent proclamé lui-même que le mariage, avec ses droits et ses de-, voirs, n'était pas un lien absolument impérieux, que le libre accord des âmes lui donnait seul sa consécration, et que, cet accord une fois rompu, la contrainte une fois substituée à la sympathie réciproque, le mariage continué était une violation des lois morales ? C'était là sa propre théorie. Et de plus n'était-il pas incertain en ce moment même des sentiments de sa femme à son égard? Savait-il si ses droits d'époux reposaient encore sur une base vraie, ou seulement sur une formalité extérieure et par conséquent tyrannique ? Son adversaire ne lui avait-il pas enlevé déjà le cœur d'Elisabeth? Ces doutes venaient de traverser son âme comme un coup de foudre, et il resta là un instant si abattu, si atterré, que Bertram le mesurait déjà d'un regard triomphant. Enfin, d'une voix profondément émue et les lèvres tremblantes : — Bertram, dit-il, j'aime ma femme du fond de mon cœur; elle m'est chère... oh! plus chère que tu ne penses, — ajouta-t-il en élevant la voix, comme pour répondre au sourire ironique de Bertram.
« — Qu'importe! s'écria le jeune homme; c'est l'amour de la femme qui fait le droit de celui qui l'aime. Nous voici donc
sur le même terrain. Tu n'as pas de droits, je n'ai pas de droits non plus, sans l'amour d'Elisabeth. Du côté où sera son amour, de ce côté là sera le droit. Viens, allons trouver Elisabeth; c'est elle qui décidera entre nous.
« ... Le philosophe se leva, il voulait gagner la porte et se précipiter dans la chambre de sa femme; mais le peintre, plus agile que lui, lui barra le chemin : —Tu ne verras plus Elisabeth, si ce n'est en en ma présence. Veux-tu que ce soit tout de suite? Allons. — Robert revint sur ses pas le désespoir dans le cœur; il n'acceptait pas ce défi; il s'avouait, en frémissant de colère, que son rival pourrait bien remporter la victoire. Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est qu'il était forcé de reconnaître la loyauté de Bertram; il ne pouvait voir en lui un misérable, un suborneur; il savait bien que Bertram n'avait pas eu de secrètes intrigues avec Elisabeth. — Oui, cependant, oui, tu es un misérable! s'ëcriat-il en continuant sa pensée, oui, un misérable! tu as marché vers ton but en suivant un plan tracé d'avance, tu avais résolu et combiné ma perte, la perte d'un homme qui ne se défiait de rien.
« — Ah ! ah ! ah ! la perte d'un homme qui ne se défiait de rien! s'écria le peintre en éclatant de rire; voyez l'innocent et naïf personnage! il oublie qu'il m'a enseigné, le verre en main, la vérité de ce principe, que tout est indifférent ici-bas.
« — Excepté la fidélité, répliqua Robert, le cœur serré d'angoisses.
« — Oui, je l'espère bien. Quand Elisabeth sera ma femme, j'ai l'intention de lui être fidèle... »
« Atterré par tant d'audace, épouvanté de cette obstination
indomptable, le philosophe sentait presque ses forces l'abandonner. Les yeux fixés à terre, il lui semblait que le sol tremblait et s'enfonçait sous ses pas. Enfin, se remettant de son trouble et se levant subitement :— Mon droit est plus ancien que le tien, cria-t-il d'une voix brusque, et je suis sûr qu'Elisabeth n'a pas encore rejeté la foi de son cœur. Je suis le maître chez moi; allons, qu'on sorte d'ici.
«... Ils se prirent au collet. Le peintre en boxeur habile, fit tourner le philosophe comme une balle, puis il le jeta sur le coin du canapé. Robert avait le vertige; il tomba là, à moitié évanoui et ne sachant où il était. Alors le peintre s'assit sur un tabouret placé devant le canapé, et posa doucement la tête sur la poitrine de son ancien ami, le visage tourné vers son visage. — Robert ! lui disait-il d'une voix caressante, ah ! Robert, sommes-nous assez insensés de nous haïr ainsi, nous qui nous aimions tant! —Le philosophe rouvrit les yeux, et oubliant la critique situation du moment pour se plonger dans ses pensées, il se mit à caresser les boucles de cheveux sur le front du jeune homme. D'étranges émotions agitaient son cœur. Ce mélange de violences soudaines et de gracieuses défaillances, d'énergie sauvage et de douceur virginale qui formait le caractère particulier de Bertram, avait toujours exercé une singulière fascination sur le sentiment esthétique de Robert »
Cette lutte philosophique dont une femme est l'enjeu, cette revendication adressée au mari par l'amant, ces cris, ces fureurs, cette scène de pugilat terminée par des tendresses inattendues et par jla fascination du sentiment esthétique hez Robert, c'est là, on peut le dire, le point culminant de
cette étrange histoire. On a vu quel mélange douloureux et comique dans le rôle de ce philosophe hégélien qui fait sur une épouse aimée de si singulières expériences ; désormais ce sont les violences grotesques qui vont prendre le dessus. Il y a encore de belles scènes, lorsque Elisabeth, attirée dans un piège par Bertram, résiste à la passion du jeune gentilhomme et triomphe elle-même de son amour, lorsqu'elle s'efforce de ranimer sa foi, de recommencer une nouvelle vie, de relever de ses mains l'édifice détruit de son amour légitime et de son tranquille bonheur. Toutes ces peintures sont excellentes ; mais que dire de Robert et de son incurable manie? Ce n'est plus le brillant esthéticien qui substituait l'art à la morale et se faisait illusion à lui-même par ses subtilités. Il est fou, et, dépouillée peu à peu de son prestige, sa folie devient plate et vulgaire. A peine délivré des craintes que lui inspirait l'exaltation amoureuse de Bertram, il est tenté de trouver sa femme trop résignée, il regrette ces luttes morales qui mettaient en jeu toutes les puissances de l'âme, il regrette ces représentations de Don Juan et de Roméo où tant de passions s'agitaient sous le voile de la poésie; il regrette, non pas la chute peutêtre, mais tout ce qui précède la chute. Décidément le fanatisme de l'art a étouffé le sentiment moral au fond de cette âme, et il est temps que Robert subisse sa peine. Sa peine, ce sera de quitter le théâtre de ses succès philosophiques et de ses fantaisies d'artiste. Il vient de scandaliser Punivertisé par un discours d'ouverture où l'athéisme de l'extrême gauche hégélienne étalait ses hideuses violences. Le sénat de l'université se rassemble, le professeur athée est suspendu, et Robert, qui a déjà dépensé en caprices philosophiques la
meilleure part du patrimoine de sa femme, est obligé d'accepter pour vivre un très-modeste emploi dans le gymnase d'une petite ville.
Adieu à la brillante cité universitaire ! Nous voici dans une de ces villes où les passions démagogiques ne se déguisent pas sous de séduisantes formules. Accueilli comme une victime des tyrans, Robert deviendra, bon gré mal gré, le chef de je ne sais quelle milice grossière et ténébreuse. Toute cette fin du roman est une effrayante peinture. Il y a là des coquins de toute espèce, depuis l'avocat hautain, cupide, débauché, tartufe de démocratie, jusqu'à ce théologien de cabaret qui injurie le Christ en vidant sa bouteille. Et les propos ne sont rien encore : quelles mœurs! quel dévergondage! Çà et là même, quels crimes cachés dans l'ombre! L'auteur tombe ici dans des exagérations fâcheuses; entraîné par le besoin du contraste, il charbonne au lieu de peindre, et ne s'aperçoit pas qu'il substitue des scènes de mélodrame à l'étude des passions.
Au milieu de ces tableaux grotesques ou horribles, la figure d'Elisabeth, il faut le reconnaître, est presque toujours traitée par l'auteur avec une délicatesse exquise, avec une compassion profonde, car l'heure du châtiment a sonné et les catastrophes se précipitent. L'abîme s'est creusé de plus en plus entre l'athée et sa victime. Pour ranimer sa foi éteinte, Elisabeth a recours aux devoirs de la charité pratique. Elle visite les malades des hôpitaux, elle s'impose des privations pénibles, et va distribuer ses aumônes dans la masure du pauvre. Cette fraternité que son mari prêche avec tant de fracas dans la fumée des clubs et des tavernes, c'est elle qui sait l'exercer dans l'ombre. Ah! malheur à
Elisabeth si Robert découvre son secret ! Quoi ! cette femme dont il avait déjà si bien transformé les croyances, c'est une sœur de charité, une sœur des pauvres, une des diaconesses de M. Wichern ! Les railleries de ses amis du club le pousseront à des fureurs bouffonnes, et il menacera Elisabeth d'une éternelle séparation.
La pauvre femme est-elle assez forte pour supporter la pensée du divorce ? Ce Robert, si dégradé qu'il soit, est encore le dernier appui qui lui reste contre les entraînements de sa propre passion. Déjà folle de douleur et d'épouvante, elle s'humilie devant Robert et promet de lui sacrifier tout; oui, tout, sa vie nouvelle, ses œuvres de charité, ses efforts, ses dernières croyances, sa foi au Dieu personnel et vivant, qui n'est pas seulement le Dieu de l'Évangile, mais le Dieu de la conscience humaine dans tous les siècles, elle rejette tout avec une fureur insensée ! Robert a dit vrai : il n'y a pas de Dieu au-dessus de l'homme. Ainsi elle s'exalte, ainsi elle s'étourdit elle-même et répète, presque sans les comprendre, les formules du docteur hégélien. Hélas! la punition sera terrible; Elisabeth était folle de crainte, la vraie folie s'abattra bientôt sur ce beau front et le meurtrira de ses sanglantes épines. Un jour, en conduisant l'enfant à la promenade, la servante tombe tout à coup au milieu d'une émeute; on se bat, les pierres volent, l'enfant d'Elisabeth en reçoit une à la tête. Avec quelle tendresse éplorée la pauvre mère passe les jours et les nuits auprès du pauvre petit blessé! Une nuit qu'elle l'avait couché auprès d'elle, elle l'étouffé pendant son sommeil. Ébranlée par tant de coups, sa raison succombe. Il semble alors que Robert soit ému, et que tout ce qu'il y avait de meilleur en lui se réveille mira-
culeusement. Il se rappelle cette belle jeune fille qu'il a tant aimée, il songe à ce qu'elle est devenue entre ses mains, il s'attache à elle, il veut lui rendre sa sérénité d'autrefois, il lui parle de Dieu; mais quel peut être dans sa bouche l'effet d'un tel langage? Gomme ce personnage de la ballade de Goethe qui a déchaîné les agents démoniaques et qui ne sait plus les conjurer, il est accablé sous le sentiment de son impuissance. Dieu, pour la pauvre malade, savez-vous ou il est? C'est Robert, tel est le délire qui la possède, et ce Dieu, elle en a peur, elle l'implore avec épouvante, elle le supplie d'avoir pitié de sa faiblesse et de lui rendre son enfant. C'est là une des scènes les plus fortes de cette navrante peinture. Qu'ajouter après cela ? Dégoûté d'une cure impossible, Robert retourne à sa propagande, et l'auteur accumule encore ici les scènes burlesques, les satires charivariques , jusqu'à l'heure où la pauvre folle, après avoir donné du poison à son mari pour s'assurer s'il est véritablement Dieu, est comme guérie ou réveillée par le sentiment de son crime. Alors elle a horreur d'elle-même, elle s'enfuit au hasard à travers les faubourgs, et là elle est recueillie par de pauvres gens qu'elle a secourus autrefois dans leur détresse. Qui donne aux pauvres prête à Dieu; Dieu va acquitter la dette, et le pasteur du voisinage, un homme simple, dévoué, fervent, assisté de Bertram repenti et du fidèle Eberhard, ranimera la vie morale dans l'âme si cruellement éprouvée. Quant à la vie du corps, trop de souffrances ont épuisé ses forces. A peine réconciliée avec elle-même, à peine rendue à sa sérénité première, la belle âme s'est envolée vers Dieu.
« Les rayons du soleil couchant illuminaient la chambre.
On entendait au dehors de sauvages refrains démagogiques; ici, des amis désolés entouraient ce corps immobile, enviant tout bas le sort de l'âme qui venait de trouver la juste voie. Ëberhard, les yeux pleins de larmes, tenait la main gauche de la morte; le baron avait saisi sa main droite et la couvrait de ses sanglots. Il pensait à cette scène de minuit, alors qu'Elisabeth, attirée dans son piège, gisait aussi, comme il la voyait là, évanouie, à demi morte; il remerciait Dieu de l'avoir sauvée alors, de ne pas avoir laissé peser sur lui une responsabilité si terrible. Il renouvelait aussi son vœu d'une vie nouvelle, afin d'être digne un jour de ces régions célestes où elle venait d'entrer.
« La dépouille mortelle d'Elisabeth avait conservé une beauté merveilleuse qui semblait d'heure en heure resplendir davantage; aussi le baron, qui partageait la répugnance de Goethe contre l'usage d'ensevelir les corps sous la terre, s'opposait-il de toutes ses forces à ce que l'on creusât la fosse. Le pasteur dut intervenir pour combattre cette erreur et rectifier encore une fois les sentiments du jeune artiste. L'enterrement eut lieu; avec quel recueillement, avec quel silence solennel on confia au sein de la terre, comme un germe périssable, ce qui doit en sortir un jour et s'épanouir à une vie immortelle !
« Le baron planta un rosier et un lis sur le sol de la fosse, Ëberhard y planta un arbre de vie, et quand ils s'éloignèrent de ce lieu, pressés dans les bras i'un de l'autre, ils s'en allaient les yeux noyés de larmes, mais les regards diriges vers le ciel, où ils savaient que se trouve la vraie patrie.
« La tombe d'Elisabeth était tout près de celle où reposait l'ouvrière qu'elle avait secourue; le mari et. la fille de la
pauvre femme promirent de cultiver les fleurs avec soin. Les roses et les lis s'épanouissent chaque année dans toute leur splendeur, et l'arbre de vie a jeté de solides racines. »
Tel est ce livre, dont le succès a été si bruyant en Allemagne. J'en ai dit assez, ce me semble, pour prouver que ce succès est mérité à plus d'un titre. L'auteur, malgré son inexpérience de romancier et d'écrivain, y déploie des qualités du premier ordre. J'avoue sans peine qu'il est diffus, qu'il manque de variété, que son invention languit en mainte rencontre; mais quel regard perçant dans les profondeurs de l'âme! quelle finesse et quelle vigueur d'analyse! Celui qui a tracé ces pages connaît admirablement les maladies intellectuelles de toute une partie de la société allemande ; il les a vues de près, il en a été ému et irrité, peut-être en a-t-il souffert lui-même. Deux inspirations dominent son récit, tantôt l'ardeur d'un zèle apostolique, tantôt la colère d'une satire à qui toutes les armes sont bonnes, indignation ou bouffonnerie. Sous l'une ou l'autre forme, la passion est toujours là, ardente et amère, généreuse et violente, et il semble vraiment qu'à côté des paroles enflammées du missionnaire on entende çà et là le cri d'une vengeance personnelle.
Cette passion qui fait lire ce livre avec une curiosité avide, en dépit de la 1 mgueur et de la monotonie, affaiblira inévitablement l'effet moral de la peinture. N'était-ce pas assez de votre indignation d'honnête homme et de vos religieuses ferveurs? Pourquoi ces épisodes qui ressemblent aux commérages d'une petite ville? pourquoi ces chapitres empruntés à la chronique scandaleuse des universités? Ce théologien marié à une chanteuse, tous vos lecteurs l'ont facilement
reconnu, et croyez-vous qu'il vous fût permis de le livrer à ces railleries suspectes au moment même où ses récents écrits nous révèlent de si nobles luttes intérieures, de si ferventes aspirations vers le vrai? Certes, quelles que soient les colères que son nom seul soulève, je n'hésite pas à dire que le biographe de Schubart et surtout l'auteur si pathétique de Christian Maerhlin * a été plus fidèle que vous, dans ces deux livres, aux devoirs de la charité, aux prescriptions de l'esprit évangélique. Convenait-il aussi d'introduire d'une façon si irrespectueuse, quoique dans un épisode rapide, la figure douce et vénérée de Justinus Kerner? Chacun a le droit de juger les vers du brillant poëte, chacun peut donner son avis sur le mysticisme du docteur illuminé qui a écrit la Visionnaire de Prevorst; le placer dans ce tableau avec tant d'irrévérence et de dédain, c'est plus qu'une indiscrétion de mauvais goût. L'auteur a eu beau sacrifier dès les premières pages de son livre le pasteur intolérant et fanatique avec lequel il ne veut pas qu'on puisse le confondre, il oublie ici les promesses de son premier chapitre; et comment ne craint-il pas d'encourir la réprobation si juste qu'il lance lui-même à ce malencontreux sermonneur ?
Il faut que les beautés de ce roman soient d'une valeur sérieuse pour racheter de pareilles fautes. Ce sont en effet de rares beautés, et partout où l'inspiration est sincèrement chrétienne, partout où la satire et le pamphlet disparaissent, l'impression que laisse le récit est aussi saine que profonde. Le caractère d'Elisabeth est tracé de main de maître; Robert,
1. Voyez, sur le Christian Maerhlin de M. Strauss, la Revue des Deux-Mondes du 15 août 1853.
en maintes parties, est d'une effrayante vérité. On s'est demandé si ce n'était pas une femme qui avait écrit ce livre; une femme seule, pensait-on, avait pu lire ainsi dans le cœur de la touchante héroïne, analyser avec tant de sûreté les troubles de son âme, les peindre d'une main si délicate et si tendre. Mais quelle femme aurait décrit avec cette précision les systèmes, les fantaisies, les aberrations de la jeune école hégélienne? Si le portrait d'Elisabeth semblait indiquer la main d'une femme, le portrait de Robert révélait un homme parfaitement initié à tous les secrets de la vie intellectuelle de l'Allemagne. Ces incertitudes de la critique sont le meilleur éloge de l'écrivain anonyme. J'ai dit. qu'Elisabeth et Robert sont une personnification de la pensée allemande pendant la crise qu'elle vient de subir, et dont elle paraît se débarrasser chaque jour : d'un côté, le paroxysme de l'esprit, les subtilités d'une dialectique en délire, les tentatives grotesquement impies d'une intelligence qui a perdu sa voie, et qui, justifiant le mot de Pascal, veut faire l'ange et fait la bête; de l'autre, le souvenir des traditions élevées, puis des défaillances subites, une folie passagère, et finalement le retour à ce spiritualisme religieux qui est le fond même du génie germanique. Ce livre restera donc comme le témoignage vrai d'une période tout entière; on y cherchera un jour, dessinée en traits expressifs, l'Allemagne des hégéliens. Quelques personnes ont para regretter l'espèce de patronage accordé à cette publication par le chef de la mission intérieure. Ce philosophe, ce chrétien, cet apôtre, qui a déjà transformé en d'honnêtes gens des milliers de malheureux arrachés aux conseils de la misère ou à l'atmosphère des cachots, est-ce bien à lui de jeter ainsi ses auxiliaires au
milieu des batailles de la littérature? Ne saurait-il employer d'une manière plus efficace et moins bruyante le zèle des hommes qui se pressent autour de lui? Il m'est impossible de partager ce scrupule. Ce sont les personnalités irritantes qu'il faut blâmer, ce n'est pas l'étude et la peinture du vice. La profonde maladie morale dont l'auteur anonyme a décrit si exactement la marche et les progrès a longtemps ravagé l'Allemagne; il ne sert de rien de vouloir la dérober aux regards. L'imagination grandit en se mesurant avec ces grands sujets; l'art s'ennoblit et s'épure en se proposant une action bienfaisante. Que le romancier continue donc cette courageuse enquête sur ce qu'il y a de plus intime dans la vie morale de son siècle, et surtout qu'il n'oublie jamais les lois de la charité. Des critiques lui ayant reproché de n'avoir pas placé dans son œuvre quelque grande figure de chrétien : « J'ai fait mieux, répond-il fièrement, j'y ai placé l'âme du Christ! » Je n'admets pas Fapologie, mais j'accepte la promesse; puisse l'auteur la réaliser dans ses prochains tableaux !
Quant aux réformes religieuses dont la mission intérieure a pris l'initiative, le temps seul montrera si le protestantisme aura la force de se compléter en rivalisant de désintéressement et de zèle avec les œuvres de la charité catholique. Ces institutions toutes nouvelles, patronnées ou développées par M. Wichern, ont excité déjà bien des défiances. Établir des maisons de sœurs de charité, organiser un ordre de diaconesses, n'est-ce pas revenir à ces couvents que maudissait Luther? Malgré les précautions des novateurs, l'objection prévue a éclaté. N'est-il pas possible, en effet, de ranimer la vie religieuse sans contrarier les instincts de l'es-
prit germanique? L'idée de l'Église, c'est-à-dire d'une publique union devant Dieu, ne peut-elle être fortifiée, sans qu'il soit porté atteinte au principe du libre développement individuel? Les intentions de M. Wichern sont excellentes, la question est de savoir comment il les mettra d'accord avec les besoins de son pays. La lutte sera vive, il faut s'y attendre. Les moyens même que le vaillant missionnaire ne craint pas d'employer pourront bien étendre et compliquer la bataille. Il a appelé le roman à son aide; le roman prêtera aussi aux adversaires de la mission le secours de ses libres tableaux et de sa dramatique ironie. En voici un déjà qui, sous une forme inoffensive, contient plus d'une satire amère. La Diaconesse, de M. Gh Gutzkow, est un récit fort embrouillé, quoique très-court, dont le seul but et le seul intérêt sont la peinture épisodique de l'un de ces cloîtres protestants. Une jeune fille, que maintes circonstances bizarres empêchent d'épouser son fiancé, se fait recevoir diaconesse, et se consacre au service des malades dans un hospice de la mission intérieure. Je supprime la longue préparation de cette histoire, je supprime ces détails d'intérêts qui ressemblent au dossier d'un procès de succession, je n'indique même pas certains profils de négociants, d'hommes d'affaires et de médecins assez spirituellement dessinés; encore une fois, toute la pensée du livre est dans le curieux épisode qui le termine. M. Gutzkow n'eût pas écrit son roman, s'il n'avait eu l'intention d'y placer une trentaine de pages destinées à peindre les ennuis, les désillusions et enfin le mariage de la diaconesse. Constance (c'est le nom de la jeune fille) est donc admise à l'institut de Friedenthal, qui est à la fois un hôpital et un séminaire de sœurs de charité. Elle y apprend la théorie
et la pratique de ses bienfaisantes fonctions. Sœur Hedwige, la supérieure, enseigne aux diaconesses tout ce qui se rapporte au soin des maladies; elle leur donne des notions de pharmacie et de médecine, l'anatomie même n'est pas oubliée. Si M. Gutzkow a voulu faire une satire de l'Église protestante, il n'a que trop bien réussi. Au lieu des célestes parfums de la charité, on ne respire, dès le seuil de ce séminaire, que l'insupportable odeur du pédantisme. Constance ne tarde pas à ressentir un profond ennui ; en dépit de ses efforts et de sa bonne volonté, elle ne peut s'intéresser à sa tâche. C'est là une œuvre catholique, elle le sent. — Il faut être catholique, dit-elle, pour s'y complaire et pour y réussir. Chaque fois qu'elle parvient à triompher de sa tiédeur, elle s'aperçoit que maintes pensées et maints sentiments catholiques viennent de se glisser dans son âme. Et cependant elle est protestante, elle ne saurait cesser d'être protestante. Étrange contradiction ! elle en conclut que l'Église de Luther entreprend là une mission inutile et dangereuse, une mission qu'elle ne peut pas, qu'elle ne doit pas accomplir. Il paraît qu'elle n'est pas seule à' penser ainsi : une des compagnes de Constance, sœur Juliane, quitte le séminaire pour se marier. Le mariage de Constance est aussi le dénoûment obligé de cette histoire; les obstacles qui s'opposaient à ses vœux ont disparu, et la jeune diaconesse s'éloigne de Friedenthal, appuyée au bras de son fiancé.
Quel est donc le dernier mot de M. Gutzkow? L'indifférence et le scepticisme. Un romancier, assurément, n'est pas obligé d'avoir un système philosophique à lui et de prêcher une croyance; mais c'est une étrange idée de traiter des questions religieuses quand on n'a rien à dire. Ce livre est
élégamment écrit; il atteste non pas un conteur très-habile, mais un littérateur exercé, une plume ingénieuse et précise : qu'importe tout cela? Ces pages sont vides. La seule conclusion qu'on puisse tirer de ce singulier ouvrage, c'est un conseil d'immobilité. Toutes ces tentatives d'édification et de charité, excellentes sans doute, ne sont possibles, dit l'auteur, que dans le catholicisme. Si cela est, faut-il rentrer dans le sein de l'Église romaine? Non, répond -il, l'Allemagne protestante l'essayerait en vain. Que faire donc ? M. Gutzkow a oublié d'écrire le chapitre qui devait tirer le lecteur de cette incertitude, ou plutôt on voit trop bien que son but est de décourager la renaissance religieuse. Voilà, à coup sûr, une inspiration médiocre. Le livre est faible, je le sais, et ne fera pas grand mal à l'œuvre de M. Wichern; M. Gutzkow est bien loin de l'époque où la confusion ardente de s?s premiers romans révélait du moins une âme avide de vérité. Il obéit aujourd'hui aux conseils d'un scepticisme incolore; ce n'est pas le moyen de se faire écouter au milieu des préoccupations morales de l'Allemagne. 11 faut prendre garJe cependant de se fier trop tôt à la victoire; ce que M. Gutzkow a fait dans des pages sans chaleur et sans vie, d'autres le feront bientôt avec violence. Romanciers et poètes relèveront plus fièrement le défi de M. Wichern, et Fauteur à'Eritis sicut Beus pourra bien provoquer de cruelles représailles.
Ces attaques n'arrêteront pas sans doute le progrès de la vie religieuse en Allemagne. Pourquoi la bienfaisance, le désintéressement, le sacrifice de soi, la charité enfin, cette charité si magnifiquement célébrée par saint Paul, pourquoi toutes ces vertus ne brilleraient-elles pas sous des formes
renouvelées et vivantes au sein d'une Église qui considère saint Paul comme son premier apôtre ? Certes le détachement complet des intérêts dïci-bas prêtera toujours aux héros du catholicisme une puissance qui ne se trouve pas ailleurs ; est-ce une raison pour ne pas aspirer à ces grandes choses, même en dehors du célibat obligatoire et de la discipline des ordres? Au lieu de m'écrier avec M. Gutzkow : Vous n'avez rien à faire, vous êtes condamnés à l'immobilité! j'oserais dire à M. Wichern et à ses vaillants auxiliaires : Vous voulez réveiller la vie de l'âme, c'est une inspiration profondément humaine et nécessaire à ce siècle-ci. Ne vous laissez ébranler ni par les railleries des sceptiques, ni par le dédain superbe de vos rivaux. Dieu a permis qu'il y eût plus d'une forme religieuse; il n'a pas créé tant de peuples différents, tant de races inégalement douées, il n'a pas distribué parmi les hommes tant d'aptitudes, tant de facultés, tant d'inspirations si variées et si diversement fécondes, pour que l'unique et incommunicable vérité se produisît à l'orient et à l'occident, au sud et au septentrion, sous une apparence partout semblable. Poursuivez donc votre tâche; attachez-vous à ce qui unit les cœurs, non pas à ce qui les divise. Qu'il y ait dans toutes les Églises chrétiennes une constante émulation de bonnes œuvres. Que l'orgueil n'interdise pas les emprunts d'une communion à l'autre, partout où ces emprunts §ont possibles; et là où les routes sont différentes, que chacun, sans maudire son voisin, marche au but où toutes les dissidences s'évanouissent! Je leur dirais encore : Vous êtes en Allemagne, vous voulez agir sur un pays où la philosophie a trop souvent oublié sa mission; donnez un grand exemple, éle-
vez-vous au-dessus des mesquines passions qui corrompent ailleurs le sentiment religieux, honorez la philosophie et le spiritualisme. Soit que vous ne craigniez pas, comme M. Wichern, d'imiter certaines institutions catholiques, soit que tous vouliez flétrir, comme l'auteur à'Eritis sicut Beus, les violents désordres causés par l'athéisme, tenez compte du génie allemand, respectez les droits de l'esprit, honorez la sainte liberté de l'âme, et ne confondez pas la philosophie digne de ce nom avec le délire d'une école. Si vous êtes inférieurs à une autre Église de ce siècle pour l'efficacité de la bienfaisance pratique, par ce respect de la pensée vous lui serez un modèle.
Juin 1855.