DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Parmi les études que je rassemble sous ce titre : Histoire et Philosophie religieuse, je crois pouvoir placer un discours prononcé à Montpellier, dans une des séances annuelles où les facultés réunies inaugurent leurs travaux. Il y a trois facultés à Montpellier : faculté de médecine, faculté des sciences, faculté des lettres, — et chaque année l'une d'entre elles désigne l'orateur qui doit porter la parole dans la séance solennelle de rentrée. Au mois de novembre 1857, c'était le tour de la faculté des lettres; je fus chargé de la représenter et je prononçai le discours qu'on va lire. La place de ce discours était marquée dans ce recueil. 11 est impossible de penser à la mission intellectuelle et morale du dix-neuvième siècle sans s'élever à des méditations religieuses. Ces pages contiennent d'ailleurs un exposé des principes qui dirigent mon enseignement, et bien que je n'eusse à parler alors que de mes travaux de professeur, elles font connaître aussi aux lecteurs qui veulent bien me suivre les principes de l'écrivain. Cet essai sur la mission de notre siècle forme donc un lien entre mon enseignement et mes écrits. Les études que j'ai imprimées étant toutes différentes de celles qui m'occupent dans ma chaire, je suis heureux de pouvoir montrer la conformité d'inspirations qui rattache les unes aux autres; je suis heureux aussi de donner un témoignage de reconnaissance à mes amis de Montpellier. Si, par ma col-
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laboration déjà ancienne kla. Revue des Deux-Mondes, j'appartiens à la littérature de mon pays et au mouvement intellectuel de mon temps, je ne puis oublier que, depuis seize années, confiné dans une ville de province, j'y expose l'histoire littéraire de la France devant un nombre considérable d'auditeurs, et que ces auditeurs, plus bienveillants qu'on ne l'a été ailleurs pour moi, me dédommagent des plus cruelles injustices par leurs sympathies et leurs encouragements.
Messieurs
Appelé à porter la parole dans cette réunion solennelle, devant m'adresser à la fois aux maîtres du savoir et de l'enseignement, à la studieuse jeunesse de nos écoles, à tant d'hommes d'élite, dignitaires de l'Église, de la magistrature, de l'administration et de l'armée, j'ai considéré comme un devoir de ne pas redouter les matières les plus hautes. Vous venez d'entendre le résumé de nos travaux pendant l'année dernière; c'est, si je puis ainsi parler, la réalité avec ses détails indispensables; mais ici, comme dans toutes les choses de l'esprit, la réalité ne suffit pas et doit être complétée par l'idéal. Je voudrais, messieurs, vous entretenir du but que nous poursuivons, des croyances qui nous animent, de l'idéal qui guide et soutient nos efforts. Cet idéal, on l'oublie quelquefois dans l'ardeur ou les distractions du travail : l'étoile pâlit, elle s'efface, on n'y songe plus, et il faut les heures de recueillement et de silence pour en retrouver la bienfaisante clarté. Quel sujet pourrait mieux convenir à cette séance où nous inaugurons nos travaux ? Veuillez, messieurs, vous recueillir avec moi; je viens vous soumettre quelques méditations sur ce qui nous touche le plus, sur nous-mêmes, sur notre œuvre, sur le mouvement général auquel nous sommes
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tous associés : je viens vous rappeler la mission intellectuelle et morale de notre dix-neuvième siècle.
On peut l'affirmer hardiment : si l'histoire a un sens, si la vie du genre humain n'est pas une succession fortuite d'épisodes incohérents, chaque siècle a sa mission particulière, chaque âge a son rôle distinct que la Providence et la marche des idées lui assignent. Quelle est donc la mission intellectuelle et morale. du dix-neuvième siècle? Telle est la question que je m'adresse. Et d'abord, à première vue, avant d'entrer dans le détail du sujet, je réponds sans hésiter : cette mission est par-dessus tout une mission réparatrice. Le dixhuitième siècle, époque de lutte et de destruction, a renversé bien des choses condamnées par les décrets d'en-haut, et qui ne se relèveront pas. Mais, dans ce bouleversement, que de choses saintes outragées ! que de trésors enfouis sous les décombres ! Sans sortir du domaine intérieur de l'homme, que de précieuses facultés altérées ou perdues ! L'intelligence avait contracté des habitudes fatales; défiante, ironique, agressive, elle n'avait plus le sentiment de la grandeur; l'imagination était frappée de mort et le respect n'existait plus. Eh bien! messieurs, les innovations originales de notre temps portent précisément sur ces deux points. Le dix-neuvième siècle a vengé l'imagination et retrouvé la grande poésie; il a ranimé le respect du passé, et par là il a régénéré l'histoire. Poésie, histoire, voilà, dans l'ordre littéraire, la double création de notre temps. Et remarquez bien ce qui fait l'importance extraordinaire de ce travail d'esprit que je vous signale : cette double création se rattache à un seul et même principe, à une seule et même inspiration qui gouverne depuis cinquante ans la société européenne, et que
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j'appelle l'inspiration du dix-neuvième siècle. Cette inspiration, en quelques mots, la voici :
Au dix- huitième siècle, messieurs, le développement excessif de la philosophie et l'abus de la raison avaient fini par détruire ce qui est à la fois le fond de la poésie et de l'intelligence historique, je veux dire le sentiment, le sentiment individuel et le sentiment national. L'homme était devenu un être abstrait : de là une poésie dont l'esprit, dont la raison seule faisait tous les frais, et où nulle part on ne sentait battre le cœur ému de l'écrivain. L'humanité aussi était devenue une abstraction; on l'aimait, on défendait ses droits; mais elle était pour l'intelligence comme une idée pure, comme un être sans réalité. De là aussi l'histoire telle que la comprend le dix-huitième siècle, une histoire convenue, factice, où la réalité ne se fait pas sentir, où l'on voit toujours en scène je ne sais quelles figures abstraites et non pas l'homme, l'homme vrai, l'homme de tel siècle et de telle contrée, l'homme qui doit à son temps, à son pays, aux mille influences du monde réel, une physionomie vivante que l'histoire doit reproduire. Voilà, messieurs, l'héritage, et par suite la tâche inévitable que nous léguait le siècle précédent : aux abstractions il fallait substituer la réalité; à l'esprit, l'homme tout entier; à la fausse poésie, la poésie qui naît des profondeurs de l'âme; à l'histoire convenue, l'histoire vivante
Est-ce en France, en France seulement, que cette réaction féconde a éclaté? Non, messieurs, ce fut, on peut le dire, un mouvement universel. Une même littérature régnait au dixhuitième siècle d'un bout de l'Europe à l'autre, la littérature ingénieuse, raisonneuse, belliqueuse, mais sans poésie, dont
Voltaire était le chef. Une fois l'esprit artificiel du dix-huitième siècle vaincu par l'esprit nouveau, le sentiment de chaque peuple devait aussitôt se faire jour; les traditions nationales devaient reparaître dans leur vérité naïve; la poésie et l'histoire étaient assurées de refleurir librement avec leur grâce originale. Tel est le spectacle qui a été donné à l'Europe dans la première moitié du dix-neuvième siècle.
Si j'avais à peindre cette révolution littéraire en son développement complet, je vous montrerais l'Allemagne se levant la première et protestant, par la voix de ses poètes, contre le joug des beaux esprits de la France. Un puissant écrivain de nos jours, dans un poëme sur Napoléon, ayant à peindre l'Allemagne de 1813 et ce grand soulèvement national qui fut le commencement de nos désastres, nous montre ces peuples de Germanie se cherchant eux-mêmes à travers les ténèbres. L'épée de l'empereur les avait violemment séparés; ils se relèvent, ils veulent se réunir, ils s'appellent à voix basse. Ce n'est d'abord qu'un murmure; mais le bruit s'accroît, la voix monte, c'est bientôt une clameur immense, formidable :
Ah ! frères du Tyrol, Souabes, Bavarois, Électeurs palatins, Grands-Ducs, Comtes et Rois, Nous n'avons tous qu'un nom : Allemagne,Àllemagne, Et notre père à tous s'appelait Charlemagne !
A ce cri, les peuples allemands sont debout; ils entraînent la Russie, la Suède, la Hollande, les voilà unis à l'Angleterre, et il ne fallait pas moins que cette coalition de l'Europe pour abattre un instant la France et sa fortune. Un événement analogue s'était passé dans le domaine des idées. D'honnêtes esprits avaient protesté tout bas contre l'imitation française.
Lessing paraît, il lance ses éclatants manifestes, il réveille le génie national, et bientôt les plus poétiques voix lui répondent : c'est Herder, c'est Goethe, c'est Schiller, c'est Jean Paul; l'Allemagne s'est retrouvée elle-même, et désormais elle possède une poésie qui lui appartient. Une fois commencé, ce mouvement ne s'arrêtera plus; d'Allemagne il passe dans les États Scandinaves, et il y produit la brillante école nationale dont Oehlenschlaeger, Tegner et Geijer sont les chefs; enfin, continuant toujours sa marche, traversant le Danemark, la Hollande, où il laisse des traces brillantes de son passage, il éclate en Angleterre et y suscite Shelley, Godwin, Woodsworth, Byron et Walter Scott. L'Italie aussi prend part à ce concert avec Monti, Manzoni, Giovanni Berchet et Ugo Foscolo; car ce n'était pas trop de tons ces grands noms, ce n'était pas trop du réveil simultané de toutes les littératures nationales de l'Europe pour ébranler quelque temps la domination littéraire de notre pays. Mais, dans ces luttes de l'esprit, dans ces vicissitudes de la poésie et de l'art, il n'y a pas de vaincus, il n'y a que des transformations fécondes. Ce mouvement, commencé en Allemagne contre nous, a produit chez nous quelques-unes de ses plus belles inspirations, principalement cette poésie lyrique, cette merveilleuse musique de l'âme dont les accents ont révélé à notre idiome des ressources de grâce, de force, de souplesse, de puissance, d'audace, en un mot des richesses familières ou sublimes qu'on ne lui soupçonnait pas.
L'histoire de cette révolution dans le domaine de l'imagination et de la poésie, cette histoire que personne .n'a écrite, dont les sources mêmes n'ont pas été encore indiquées, serait sans doute aussi un sujet digne de vous, digne de la solen-
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nité qui nous rassemble; mais ce n'est pas le mien aujourd'hui, et si je l'ai signalé en quelques mots, c'est qu'il est l'introduction nécessaire du sujet dont je dois vous entretenir, sujet plus grave encore, plus élevé, mieux approprié à notre tâche, et d*où jailliront les plus vives lumières sur la mission confiée à notre siècle. Ce sujet est celui-ci : la rénovation de l'histoire au dix-neuvième siècle, c'est-à-dire la révolution accomplie de nos jours dans la conscience de l'humanité et dans les jugements qu'elle porte sur ellemême.
Quel est, messieurs, le principe qui domine cette régénération de l'histoire et de la critique générale? Signalons-le tout d'abord et éclairons ainsi la route que nous devons parcourir. Ce principe, je le dirai d'un seul mot, c'est le respect de l'humanité. Au mois de mai 1791 un généreux orateur, Duport, à la tribune de l'Assemblée constituante, parlait contre la peine de mort. Robespierre venait de parler aussi dans le même sens; mais le discours de Robespierre est froid, languissant, c'est une fastidieuse déclamation académique; on sent que l'orateur soutient une thèse pour le besoin du moment, et la suite des choses l'a tragiquement prouvé. Au contraire Duport est ému, et des accents prophétiques jaillissent de ses lèvres frémissantes; il pressent les jours qui vont venir; il voit de loin les guerres civiles, les proscriptions, les massacres; il voit l'échafaud et voudrait le renverser. Son discours, le dernier et le plus beau qu'il ait prononcé, est plein d'éclairs; le sentiment de l'humanité s'y fait jour avec une irrésistible émotion, et tous ses pressentiments, toutes ses craintes se résument dans cette belle et suppliante formule, qui est vraiment un cri de l'âme : « Ren-
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dons l'homme respectable à l'homme! » Profonde parole, messieurs, qui ne s'applique pas seulement aux circonstances où elles furent prononcées, mais à tout le dix-huitième siècle. Le dix-huitième siècle n'avait pas respecté l'homme. Il l'ou- ' trageait surtout dans l'histoire; il le bafouait; il prenait plaisir à mutiler, cà détruire ses travaux séculaires, à le couvrir de confusion et de honte. Mettez à part Montesquieu, l'histoire au dix-huitième siècle est un long et cruel pamphlet contre le genre humain. Voltaire écrit une philosophie de l'histoire, et cette philosophie de l'histoire, qui sert d'introduction à l'Essai sur les mœurs, est la diatribe la plus joyeuse, la plus bouffonne, par conséquent la plus triste, contre tous les hommes de tous les siècles. Il y a des milliers d'années que l'humanité creuse son pénible sillon; elle marche, elle marche laborieusement à travers mille obstacles; elle souffre, elle pleure, elle s'égare, elle revient sur ses pas. Que d'efforts ! que de tentatives perdus ! Combien de fois il faut recommencer la tâche de la veille ! Touchant spectacle et bien propre à éveiller le respect au fond des âmes ! Voltaire n'y trouve qu'une occasion de gaieté; il rit de ce voyageur séculaire, il rit de ses fautes, il rit de ses mécomptes, il rit ! Ainsi riait Cham aux premiers jours du monde, lorsque, rencontrant son père endormi dans l'ivresse, il raillait sa nudité au lieu de le couvrir de son manteau.
Messieurs, le sujet que je traite est délicat et périlleux; il touche à des intérêts très-divers également sacrés pour moi. J'ai besoin que ma pensée soit bien comprise; j'ai besoin de termes précis pour expliquer loyalement ce que je veux dire. Permettez-moi donc ici une digression nécessaire à la suite de ce discours.
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Je viens de prononcer des paroles sévères pour le dixhuitième siècle. Est-ce à dire que je condamne une époque dont nous sommes les fils, une époque à laquelle nous devons l'émancipation de l'esprit et les principes de 89? Je vous supplie de ne pas le croire. Malgré des erreurs désolantes,' malgré les impiétés et les délires que nous n'avons désormais aucun mérite à repousser, tout mis en balance, ce fut un grand siècle, un siècle qui a bien servi le genre humain. Il ne convient pas, aujourd'hui moins que jamais, de méconnaître ce que nous devons à nos pères. Lorsque j'ai eu à juger le dix-huitième siècle, et je l'ai fait dans une autre enceinte, je l'ai montré naissant au milieu de la corruption des dernières années de Louis XIV, au milieu des insolents scandales de la régence; j'ai montré la France pervertie par la démoralisation d'en haut, abandonnée de la royauté, de la magistrature, de l'Église elle-même, abandonnée sur le penchant de l'abîme et se redressant par ses seules forces; j'ai montré que le dix-huitième siècle, à travers ses impiétés et ses audaces, est surtout une restauration morale de la patrie; j'ai montré que de Voltaire à Montesquieu, de Montesquieu à Buffon, de Buffon à Rousseau, de Rousseau à Turgot, de Turgot à tous ces hommes illustres ou obscurs qui signèrent le serment du Jeu de Paume, il y a sans cesse un progrès, un retour au bien, un nouvel essor de la vie morale, une nouvelle aspiration vers le spiritualisme. Mais tout est-il fini , môme avec 89 ? La victoire est-elle complète ? Non, certes; il s'en faut bien. Ces aspirations vers le bien sont ardentes, mais confuses et mélangées de sophismes; on sent que Dieu n'est pas là. Pour compléter cette progression morale que j'ai essayé de peindre, il faut remettre 1 aine de
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l'homme en possession des mondes supérieurs, il faut réveiller chez lai le sens des choses divines. Un de nos poètes l'a bien compris, lorsque, dans un recueil de chants sur la république du premier consul, au milieu de tant de prodiges, au milieu de ces triomphes qui peuvent donner le vertige à l'homme, il s'arrête tout à coup et s'écrie :
Seigneur ! fais que ton nom jusqu'à nous retentisse ! Sous les pieds des chevaux que l'herbe reverdisse ! Relève les épis foulés !
Oui, le cri est beau et vrai : Seigneur! fais que ton nom jusqu'à nous retentisse! Oui, le spiritualisme complet, le spiritualisme chrétien, voilà le but d'un nouveau siècle, et puissions-nous accomplir notre mission comme ce grand dixhuitième siècle a su accomplir la sienne !
Je ne répète donc pas contre le siècle de Voltaire des inveetives puériles et inintelligentes. Mais je suis bien forcé de dire, au nom de la science, que, sur cette question de la vérité historique, le siècle de Voltaire, chargé dune mission destructive, devait nécessairement méconnaître et défigurer le passé. Je sais forcé de dire qu'il a été entraîné par là à des contradictions flagrantes, puisque, passionné pour la réforme des abus, pour l'abolit:on des lois iniques, pour l'amélioration du sort de l'humanité, il dégradait son client dans le passé et déchirait ses titres de noblesse. Je me borne ici à constater des faits, à exposer une situation; et si j'emploie avec sévérité le nom de Voltaire, ce n'est pas pour satisfaire des passions que je ne partage pas, c'est simplemeiij parce que Voltaire est la plus complète personnification de son époque. Voilà, messieurs, l'explication que je vous devais;
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je l'ai faite avec franchise, avec loyauté; je puis continuer sans crainte. Ma pensée, vraie ou fausse, sera fidèlement comprise.
Or, messieurs, je le répète, il n'y a peut-être pas de révolution d'idées plus vive et plus féconde que la réaction de notre siècle contre le siècle de Voltaire, dans le domaine de la haute critique et de l'histoire générale. Voltaire avait détruit l'histoire, nous l'avons relevée et agrandie ; Voltaire méprisait les annales de l'humanité, nous les glorifions; Voltaire ne voyait dans les archives du monde qu'un amas de folies incohérentes et de risibles misères, nous y avons vu, en caractères lumineux, la loi divine du progrès; Voltaire avait dispersé au vent les cendres des générations, nous, selon la belle formule de Duport, nous voulons que l'homme soit respectable à l'homme. Si Noé s'enivrait, Voltaire éclatait de rire; nous, pieusement, nous le voilons de notre manteau, nous rappelant de quelles destinées a été chargé ce navigateur diluvien i, et quel avenir est promis à sa race.
Messieurs, cette haute conception de l'histoire est toute nouvelle. Sans doute elle est contenue dans le christianisme; PaulOrose, Salvien, saint Augustin, l'ont soupçonnée. Mais il ne suffisait pas que le christianisme eût apporté l'idée de la solidarité des peuples, il fallait un nombre de siècles assez considérable pour que la pensée du progrès se dégageât d'une multitude d'exemples, et que la figure vénérable de l'humanité apparût, emplissant nos cœurs d'ane respectueuse tendresse. Bossuet, Bossuet lui-même, n'est pas complet sous ce rapport; il promulgue magnifiquement la loi de
1 . Expression de Chateaubriand dans son Étude sur Shakespeare.
l'histoire ; il affirme que les événements se déroulent selon un plan divin; il amène tour à tour sur la scène les peuples de l'Orient et de l'Occident, et les fait grandir ou choir, au gré de la volonté suprême; mais où est le lien d'un peuple à un autre ? où est l'enchaînement des révolutions ? où est l'unité? où est le genre humain et sa longue vie à travers les âges ? Il était réservé à notre temps de concevoir cette pensée et de chercher à en réaliser le tableau.
Si j'avais, messieurs, à tracer la généalogie exacte de ce mouvement d'idées, je franchirais nos frontières. Nous l'avons dit en commençant, les créations originales de ce temps -ci tiennent à une grande révolution intellectuelle et morale, dont le théâtre a été l'Europe entière. Tout y marche et s'y développe simultanément. Je vous montrais tout à l'heure la rénovation poétique se préparant en Allemagne à la voix ardente de Lessing, suscitant Goethe, Herder, Schiller, passant de là en Danemark, en Suède, en Angleterre, en Italie, où elle se continue par Tegner, Walter Scott, lord Byron, Manzoni, et enfin pénétrant en France pour y produire ce qu'on a appelé le romantisme, c'est-à-dire un épisode particulier dans une transformation européenne. Dans la rénovation des sciences historiques, c'est de l'Allemagne encore que le mouvement est parti. L'histoire philosophique, celle qui embrasse l'humanité dans sa majestueuse unité, Herder la donne à l'Europe; et quant à l'histoire pittoresque et vivante, quant à celle qui veut reproduire le drame de chaque temps avec les couleurs qui lui sont propres, cette dramatique histoire inspire à Jean de Mùller de généreuses peintures. Quels historiens, messieurs, Herder et Jean de Millier, les premiers qui aient frappé de mort le faux système du dix-
huitième siècle ! Herder, plein de respect et d'amour pour l'humanité, plein d'une tendre sollicitude, écrivant comme l'odyssée de ce voyageur éternel, baisant la trace de ses pas, recueillant ses sueurs et ses larmes, ses soupirs et ses chants, sentant se réveiller et revivre en son âme des émotions éteintes depuis des milliers d'années, ouvrant son cœur à toute voix qui lui arrive du fond des siècles à travers les plaines de l'Orient et les forêts de la Gaule, attentif à tout, sympathique à tout, et illuminant toujours son tableau des sublimes clartés du ciel; Jean de Mùller, opposant aux récits décolorés du siècle de Voltaire la peinture vivante des cantons helvétiques, habile à retrouver les mœurs, le costume, le langage, la vie de ses ancêtres, conteur ardent, abondant, passionné, artiste plein d'enthousiasme et de feu. Pourquoi faut -il que sa vie politique ait donné de si étranges démentis aux plus belles pages de ses livres ? Tous deux ont commis des fautes. Herder, dans son enthousiasme de l'humanité, sacrifie trop aisément le patriotisme; Jean de Millier, dévoué au peuple dont il raconte la vie, donne souvent trop d'importance aux petites choses et tombe dans la déclamation J. Qu'importe? Ces fautes inévitables attestent l'ardeur d'innovation qui les anime, et ils légueront à leurs successeurs, je ne dis pas des modèles à imiter, mais des indications lumineuses dont profitera la science. Le champ est ouvert, les
1. Jean de Mùller a été très-diversement apprécié en Allemagne et en France. Un jugement impartial a été porté sur ses œuvres par M . Joseph Hillebrand dans son Histoire de la Littérature allemande depuis Lessing. (Biedeutsche National ïiteratur, besonders seit Lessing, 3 vol. Hambourg et Gotha, 1845-1846.) Voyez aussi la belle étude de JVL Julien Schmidt dans le recueil littétaire intitulé Grenzbotèn.. 1858.
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historiens vont venir. Vous citerai -je, messieurs, en Allemagne, Jacob et Wilhelm Grimm, Savigny, Niebuhr, Ranke, Gervinus, Gustave Droysen; en Angleterre, Carlyle, Macaulay, George Grote; chez les Slaves, Palacky; en Amérique, William Prescott? Ce serait étendre bien loin un sujet déjà trop vaste et qu'il faut plutôt circonscrire. Qu'il me suffise d'avoir indiqué ces premières origines, ces premiers signaux éclatants de la révolution opérée dans l'histoire : c'est en France qu'il faut revenir pour y borner nos recherches.
Messieurs, le champ est immense encore; afin de nous y reconnaître, marquons les points principaux, traçons les routes, indiquons les grandes lignes. Il y a dans notre sujet trois divisions essentielles : d'abord l'histoire proprement dite, l'histoire politique; — ensuite l'histoire littéraire, et je comprends sous ce titre, comme Bacon, l'histoire de tous les grands produits de la pensée ; — enfin, une science à peine formée, une science hypothétique, mais dont les efforts et les divinations soutiennent l'esprit de l'homme et le nourrissent des plus sublimes espérances, cette science née du christianisme, soupçonnée par saint Augustin, par Paul Orose, par Salvien, éloquemmenî inaugurée par Bossuet, continuée à différents points de vue par Vico, Montesquieu, Herder, et qui a produit de nos jours tant de systèmes dignes d'une sérieuse étude, la philosophie de l'histoire !
L'histoire, messieurs, l'histoire proprement dite, l'histoire politique, l'histoire des institutions, des mœurs, des événements, cette histoire a été régénérée de nos jours par des maîtres supérieurs. A leur tête nous placerons celui dont Chateaubriand a dit : « L'histoire aura son Homère comme
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la poésie! » L'auteur des Lettres sur l'histoire de France, de la Conquête de l'Angleterre par les Normands et des Récits mérovingiens, M. Augustin Thierry, domine tout le groupe des historiens modernes. La rénovation des études historiques parmi nous est en partie son œuvre. Le premier en France il a déblayé le terrain, renversant les fausses théories et discréditant à jamais les écrivains qui remplaçaient la vérité des faits par une rhétorique insipide; le premier il a compris que chaque pays, chaque siècle devait avoir un caractère particulier, et à force d'érudition et de sagacité, il a entrepris de retrouver ces vieux siècles dans leur rudesse et leur éclat barbare. L'auteur du Génie du christianisme a eu raison de le proclamerai. Augustin Thierry est l'Homère de l'histoire. Un critique éminent, M. Magnin, a bien fait aussi de le comparer à Milton. Ces noms glorieux, Milton, Homère, conviennent bien ici. Ils conviennent non pas seulement parce que M. Thierry avait perdu la vue comme le chantre de l'Iliade et le chantre de VÉden, parce qu'il avait, c'est lui-même qui emploie ces termes pleins d'une touchante éloquence, parce qu'il avait fait amitié avec les ténèbres; non, messieurs, si ces rapprochements sont de mise, c'est que M. Augustin Thierry a su joindre à la sagacité de l'investigateur l'imagination du peintre et l'enthousiasme du poëte. Ce don de sentir, cet art de peindre, il les possédait en maître, et c'est pour cela qu'il a été un si grand historien. L'érudition ne fait que rassembler les matériaux de l'histoire; il faut que l'imagination, non pas certes une imagination capricieuse et fantasque, mais une imagination droite, nourrie par la science, soutenue par une continuelle étude, fasse revivre le passé et permette au peintre de le reproduire
sur sa toile dans sa vérité complète. Que signifie ce mot histoire? Histoire, historia, cela vient du grec istôr^ témoin. Oui, témoin ! Il est nécessaire que par la science et l'imagination, par l'érudition qui amasse les matériaux et par le souffle poétique qui les fait vivre, l'historien soit le témoin, le témoin sympathique et passionné des âges qu'il nous représente. Sans ces deux conditions, l'histoire est bien vite défigurée; elle perd tout caractère, elle n'a plus de vie, toutes les époques se confondent dans une terne uniformité; on est ramené infailliblement à l'histoire des Velly, des P. Daniel et des Anquetil. Combien il est difficile d'être un historien complet, et que le nombre est petit de ceux qui méritent ce nom ! M. Thierry mérite ce nom, ce grand nom, M. Thierry est un historien complet. Rappelez-vous d'abord ses premiers essais, ses marches hardies et victorieuses à travers les origines tourmentées de la France, ses conquêtes chez les barbares. Les barbares ! Il sera leur témoin et leur poëte. Écoutez! Voici les Danois, les rois de la mer, qui vont chanter aux Saxons la messe des lances ! Sur leurs barques couvertes de peaux d'ours, ils voguent à travers l'orage, et demain commencera la bataille. Aux Danois succèdent les Normands, aux guerres des pirates la grande invasion. M. Thierry en sait tous les détails. Il a retrouvé cette histoire perdue dans les mélodies nationales , dans les chroniques poudreuses, dans les chants des trouvères. Saxons et Normands se redressent à sa voix. Que de figures sinistres, sauvages ! et au milieu des scènes de sang combien d'apparitions charmantes: Mathilde, Ethelswithe, fille de Godwin, et cette jeune femme qui, seule, put retrouver sur le champ de bataille d'Hastings le cadavre du roi Harold, la belle
Edith au col de cygne ! Puis l'auteur reviendra en France; il nous peindra nos barbares à nous, non pas les premiers, non pas la première période de l'invasion germanique, mais la seconde, celle où les barbares et les Gallo-Romains se sont déjà fondus ensemble, et où naît de ce mélange un résultat extraordinaire, un monde plein de raffinements bizarres et de tragédies sanglantes. Quels tableaux, messieurs! Et dans ces pages si vives, si dramatiques, il y a toujours une mâle et haute inspiration, le respect du droit, la sympathie pour l'opprimé, la haine de la violence et de la tyrannie sous tontes ses formes; généreuse inspiration qui ira sans cesse s'épurant chez ce noble maître, et qui, sur ce lit de douleur où la paralys;e enchaînait son corps sans pouvoir vaincre son esprit, lui dictait ses dernières pages, le couronnement de ses études, le testament de sa pensée, l'Histoire du tiers état en France !
Je devais cet hommage à la mémoire de M. Thierry. Je ne me suis pas souvenu, en l'écrivant, de l'amitié si indulgente dont il voulait bien m'honorer; je l'ai jugé comme la postérité le jugera, car vous le savez, messieurs, la postérité a commencé pour lui : il y a plus d'un an déjà que la France a perdu ce rare et courageux esprit; son nom appartient à l'histoire. Ce douloureux privilège n'existe pas pour les autres ouvriers éminents de la rénovation historique de notre âge. Mais pourquoi hésiterais-je à prononcer des noms qui sont déjà sur vos lèvres? Le premier des maîtres qui s'offrent à nous, préoccupé seulement des idées, triomphe par la profondeur des vues et l'intelligence des lois qui régissent les sociétés humaines. M. Guizot n'est pas un peintre à la manière de M. Thierry; il aime surtout l'his-
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toire abstraite; il démêle avec la science du politique les transformations progressives des idées, des mœurs, des institutions, et dans ce domaine des choses invisibles, il nous conduit de résultats en résultats avec une sûreté magistrale. Quels monuments que ces leçons de la Sorbonne, YHistoire de la civilisation en Europe, l'Histoire de la civilisation en France ! Il semble que nous les comprenions mieux aujourd'hui, après toutes les déceptions que nous ont infligées des crises funestes. Nous y admirions autrefois l'impartialité des jugements; nous y goûtions, comme dit M. Guizot lui-même, les nobles souvenirs de 1828, ces souvenirs d'une activité intellectuelle si vive et si sereine, où nous ne portions tous qu'une passion, celle de la vérité; mais peut-être ne sentions-nous pas assez la beauté politique et morale de cette philosophie de l'histoire. La libérale Angleterre l'appréciait avec un sens plus juste. « C'est un ouvrage de paix, » s'écriait à Oxford, en 1837, un des traducteurs de M. Guizot *, et il résumait ainsi les principes de l'historien : « Les nations existent, et chacune d'elles, par cela seul qu'elle existe, a'une constitution, — ce mot étant pris dans son acception la plus large. Le législateur ne doit toucher à cette constitution [qu'avec la lime, jamais avec la hache. C'est son devoir de la rendre toujours plus appropriée au perfectionnement et au bonheur de l'homme; mais qu'il prenne garde de compromettre dans cette constitution la vie même qu'il ne pourrait lui rendre, et qui dépend peut-être de tel organe qu'il prétend rectifier, ou peut-être même retrancher. » Le traducteur anglais ne rendait pas moins exac-