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tement la doctrine historique de M. Guizot quand il complétait ainsi sa pensée : « En travaillant à faire avancer notre civilisation, n'oublions jamais que la justice, la moralité, la publicité, la liberté, sont les conditions nécessaires de son existence. » C'était avant 1830 que M. Guizot, étudiant à ce point de vue supérieur l'histoire des nations chrétiennes, montrant les rapports de la royauté, de l'Église et de la féodalité au moyen âge, suivant de siècle en siècle l'éducation et les progrès de l'esprit public, faisait apparaître en quelque sorte, comme une promesse de l'avenir, l'idéal d'une société prospère et libre, à laquelle concourraient toutes les forces du pays. Après juillet 1830, et sous l'émotion de ces brûlantes journées, un esprit de feu, une intelligence subtile, ardente (j'ai nommé M. Michelet), se crée tout a coup une forme inconnue avant lui, l'histoire idéaliste et symbolique. Il ne cherche pas seulement les idées sous les faits, non; il peint les faits, mais il leur impose une sorte de transfiguration mystique; les faits, dans son récit, se métamorphosent en symboles, les événements deviennent des idées qui se meuvent et qui combattent. Ou bien, modifiant tout à coup sa manière, l'auteur s'inocule, si j'ose ainsi parler, avec une sorte de divination fébrile, la vie et les passions des âges qu'il nous représente; procédés périlleux qui peuvent fournir à un écrivain de génie d'éblouissantes inspirations, mais qui peuvent aussi l'entraîner aux abîmes! Le bien et le mal se heurtent dans les pages de M. Michelet comme dans la mêlée des choses humaines, les contradictions y abondent. Qui a plus aimé, qui a mieux compris le moyen âge ? On peut dire qu'il nous l'a révélé. Il a pénétré par la science, par la poésie, par le cœur, dans cette confuse et riche enfance des
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sociétés modernes que poursuivait la malédiction du dixhuitième siècle. Ce qui n'empêche pas que, plus tard, devenu l'homme de la renaissance comme il avait été le contemporain de saint Louis et des ouvriers de nos cathédrales, il jettera l'injure à ces vieux âges qui lui inspiraient jadis de si suaves paroles, de si mystiques effusions. Ces contradictions passionnées et sincères, cette âme qui évoque le passé et se livre à lui comme une proie, peuvent être un objet d'enthousiasme pour les uns, de scandale pour les autres ; pour moi, ne considérant ici que mon sujet, je dirai simplement : Il y a là un spectacle émouvant, douloureux, et qui n'a été possible que depuis cette ardente rénovation de l'histoire au dix-neuvième siècle. A l'autre extrémité du groupe (car les figures les plus dissemblables y sont réunies, et cette variété est pour l'école nouvelle un signe de fécondité et de force), voici un talent viril, une plume sobre, énergique, habile à résumer les événements dans une formule, un écrivain qu'on a pu comparer à Salluste, M. Mignet, l'auteur du vigoureux Essai sur la révolution française, l'auteur de tant de beaux fragments sur les trois derniers siècles, le peintre de Calvin, de Luther, de Charles-Quint, de Philippe II, de Marie Stuart, l'historien de la diplomatie française sous Louis XIV, le biographe de Sieyès, de Lakanal et de Destutt de Tracy. Quand le passé le plus lointain est interrogé avec tant de précision, quand des Mérovingiens à la révolution française toute la série des siècles est éclairée d'une lumière si vive, la période dont nous sommes les héritiers immédiats pouvaitelle être moins nettement ' élucidée ? Un esprit pénétrant, exercé et rompu aux affaires, un écrivain d'une merveilleuse clarté nous fait assister en ce moment même à la glorieuse
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épopée du consulat et de l'empire. M. Thiers a tout vu, tout compris dans les complications sans nombre de cette immense histoire. Il en sait le détail et l'ensemble; les archives les plus secrètes lui ont révélé leurs mystères. La guerre et la paix, les négociaiions diplomatiques et les péripéties des batailles, l'administration intérieure et les hardis remaniements de l'Europe, rien ne lui échappe. Avec quelle lucidité sans efforts il expose les plus profondes conceptions du génie! Comme il a le sentiment de la grandeur nationale ! Comme il aime à la fois et la liberté et la gloire ! Quelle émotion, quelle tristesse, et -aussi quelle indépendance de jugement quand les fautes entraînent les fautes, et qu'une année d'héroïques désastres renverse l'œuvre de vingt années de triomphe I
Si je prétendais, messieurs, déployer devant vous toutes nos richesses, il me resterait encore bien des œuvres à citer et je n'aurais garde d'oublier le patriotique tableau de M. Henri Martin; j'ai voulu seulement vous montrer, depuis les Mérovingiens de M. Thierry jusqu'à Napoléon, l'histoire entière de la France renouvelée par l'esprit de notre siècle. Il y a, en effet, des caractères communs à toutes ces œuvres, malgré la variété des talents et des systèmes : c'est, d'un côté, la précision des recherches et le sentiment de la vie du passé ; de l'autre, la préoccupation de l'histoire générale, l'art de placer chacune de ces époques au rang qui lui appartient dans le mouvement continu de l'humanité.
Voilà pour l'histoire politique. Le mouvement créateur est peut-être plus grand encore dans l'histoire littéraire. Bacon, dans le Nwum organum, a tracé un magnifique programme de l'histoire littéraire universelle; il comprend sous ce titre toutes les œuvres de la pensée, les lettres, la philosophie, l'é*
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loquence, la poésie, les arts, les sciences même, et cette histoire doit raconter leur naissance et leurs progrès, leurs défaites et leurs triomphes. Bacon devance l'avenir, et semble indiquer aux siècles futurs cette tâche immense, cette tâche qui exige le concours de tant d'ouvriers et pour laquelle son siècle n'était pas encore prêt. Sans l'histoire littéraire, il ne craint pas de le dire, l'histoire politique n'est rien; ce n'est qu'une masse de faits incohérents. Dans le tableau du genre humain, l'histoire littéraire est ce que sont les yeux dans le visage : sans le regard, point d'expression, point de physionomie vivante. Telle est aussi l'histoire du monde, sU'histoire des lettres ne l'illumine pas : une figure morte. Bacon la compare à Polyphème, après que l'œil du cyclope a été crevé par Ulysse : Historia mundi si hac parte fuerit destituta, non absimilis censeri possit statuœ Polyphemi, eruto ocuîo. Vous le voyez, c'est l'œil du monde ; sans elle, point de lumière, point de vie ; le visage ne parle pas, l'humanité n'est qu'un géant informe.
Messieurs, cette histoire littéraire, à laquelle Bacon attachait tant de prix, nous l'avons vue naître et grandir depuis un demi-siècle. Chateaubriand et madame de Staël, Baynouard et Fauriel ont ouvert la route. Que de points de vue nouveaux ! que de perspectives profondes ! On répétait autrefois la phrase consacrée : Sunt temporum sicuti locorum eremi atque vastitates. Ces déserts, ces solitudes, c'étaient les époques intermédiaires qui séparaient les époques glorieuses. Voltaire compte quatre siècles, quatre périodes : les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV. Hors de ces périodes privilégiées, c'est le désert : Temporum eremi atque vastitates. Comme l'horizon s'est agrandi depuis
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que ces théories étroites ont été renversées! Pour les maîtres de la grande critique inaugurée de nos jours, il n'y a plus d'époques déshéritées. Il y a sans doute (qui pourrait le nier?) des époques brillantes et des époques obscures; il y a les époques justement appelées classiques, parce que, ayant approché plus que les autres de l'idéal du beau, elles ont donné au monde d'impérissables modèles, et il y a les époques moins heureuses où s'est préparée laborieusement cette majestueuse grandeur; mais, brillantes ou obscures, ces périodes si différentes nous montrent toujours l'humanité, l'humanité qui travaille, qui cherche, qui brise ses liens, qui s'avance sans cesse, qui accomplit sans cesse sa destinée providentielle. A ce point de vue supérieur tous les siècles sont remplis d'enseignements, tous ont droit au respect de l'historien. Voilà le principe, le grand et fécond principe qui domine les travaux de la critique moderne. Dès lors le moyen âge se relève, nos origines les plus lointaines acquièrent un prix inattendu; les littératures étrangères, mieux connues, sont des conquêtes qui reculent nos frontières, et partout la figure du genre humain nous apparaît.
Vous rappellerai-je tant de beaux travaux sur l'histoire des littératures? C'est un des représentants les plus fins de la tradition française, M. Villemain, qui donne le premier exemple de la grande critique cosmopolite. Nourri de l'antiquité païenne, il nous révèle des trésors d'éloquence chez les Pères de l'Église, et par là il pose de sûrs fondements pour l'histoire des littératures de l'Europe; car l'esprit antique et l'esprit chrétien sont les deux éléments inséparables qui composent le génie moderne, et ceux qui veulent supprimer l'un au profit de l'autre ne s'aperçoivent pas qu'ils ont contre
eux les dix-huit siècles de notre ère. Cette base établie, il peut inaugurer parmi nous la science des littératures comparées. Il monte dans sa chaire, il raconte à un auditoire ébloui les destinées de l'esprit français, et l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, appelées en témoignage, agrandissent son tableau. C'est lui, un des premiers, qui nous fait apprécier les maîtres les plus opposés à notre génie : Shakespeare etMilton, Dante et Pétrarque, l'auteur du poëme du Cid et les chantres du romancero sont expliqués, commentés, glorifiés par cette même bouche qui sait si bien parler de Joinville, de Froissart, de l'Hôpital, de Bossuet et de Fénelon, de Montesquieu et de Buffon, de Voltaire et de J. J. Rousseau. L'Allemagne est le seul pays où n'ait point pénétré cette vive et rapide intelligence; mais cette Allemagne, que M. Villemain ne connaît pas, était attentive à ses paroles : Goethe l'écoutait du fond de sa retraite de Weimar et saluait en lui un des initiateurs du nouvel esprit littéraire.
Parmi ces maîtres de la critique et de l'histoire littéraire, il y aurait de l'ingratitude à oublier M. Sainte-Beuve. Ceux qui enseignent l'histoire des lettres françaises le rencontrent sans cesse sur leur chemin; et quel guide plus ingénieux, plus aimable, quel esprit mieux initié à toutes les délicatesses de la langue et de la société d'autrefois ? Poëte original et exquis, intelligence lumineuse et prompte à saisir toutes les nuances, chaque fois qu'il parle de nos . poètes, de nos grands écrivains, ou bien de ces personnes éminentes qui ont été un lien entre la société et les lettres, on retrouve en lui le poëte et le peintre. Un des prestiges de son art, c'est son habileté à se transformer sans cesse afin de tout comprendre ; faculté singulière, don brillant et périlleux, que la France
lui a reproché plus d'une fois avec amertume, mais où les critiques étrangers ont reconnu quelque chose des procédés et de l'inspiration de Goethe lui-même. Sa philosophie, sérieuse au fond, et très-française, sous un air de curiosité qui s'amuse, n'échappe pas aux esprits amoureux de la finesse et de la vérité délicate. S'il faut une certaine initiation pour apprécier à la fois le détail et l'ensemble de son œuvre, combien de jouissances il réserve à ceux qui ont pénétré, à travers les savantes subtilités de son style, jusqu'au fond de ses analyses morales! Il instruit toujours, il n'est jamais banal; là même où il vous est impossible de conclure comme lui, il vous oblige encore à penser, et la contradiction qu'il provoque est salutaire et féconde. Que des censeurs chagrins ou passionnés lui reprochent maints caprices d'artiste, qu'on signale tant qu'on voudra certaines complaisances regrettables ou des contradictions plus apparentes que réelles, il n'en reste pas moins le premier peintre de portraits qu'ait produit notre littérature. Des lectures immenses, d'effrayants labeurs d'érudition, dissimulés avec grâce sous la trame légère ou poétique de ses récits, lui ont permis d'écrire sur bien des sujets des pages définitives. Quel graveur du seizième siècle a dessiné des physionomies plus vivantes ? Vandyck a-t-il une touche plus lumineuse et plus fine ? Ses personnages se déploient sous nos yeux avec la souplesse de la vie; nous connaissons leurs pensées secrètes, leur tour d'esprit, leur inspiration familière, les changements divers qu'ils ont subis; et en même temps ces figures, objets d'une étude si particulière, ces portraits, exécutés, ce semble, avec un égoïsme d'artiste, éclairent parfois d'un jour inattendu les tableaux de la grande histoire. Merveilleuse fécondité de l'école histo-
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rique moderne, qui, parmi tant de vastes toiles où se déroule l'histoire universelle, a pu produire une telle galerie de portraits ! Heureux artiste qui, tout en gravant ces fines estampes, a pu tracer aussi des tableaux de l'inspiration la plus large et donner dans son Port-Royal toute une peinture littéraire et morale de notre dix-septième siècle!
L'histoire de la philosophie, l'histoire du droit, l'histoire des arts, toutes ces parties de l'histoire générale de la culture intellectuelle ont présenté de nos jours la même ardeur conquérante. Pour la première fois, l'histoire des systèmes ne se développe plus au hasard, mais suivant des lois manifestes et dans un enchaînement continu. Le dix-huitième siècle n'avait pas été moins cruel pour Fhistoire des doctrines philosophiques que pour l'histoire des générations; il aimait à railler toutes les écoles, à bafouer les plus sérieux efforts de l'esprit, à saccager, comme une ville prise d'assaut, ces temples de la science dont parle le poëte Lucrèce : Edita doctrina sapientum templa serena. Voltaire a- écrit à sa façon une histoire de la philosophie; c'est la pièce si vive, si spirituelle, trop spirituelle, hélas! qu'il a intitulée: les Systèmes. Dieu convoque devant lui tous les grands métaphysiciens : hommes du moyen âge, de la scolastique, de la renaissance, du dix-huitième siècle, les voici tous: saint Thomas, saint Bonaventure, Duns Scott, Descartes, Spinosa, Leibnitz, Malebranche, les plus grands et les plus glorieux de tous les noms, les voici ! l'assemblée est complète. Que fait Voltaire ? Il les introduit l'un après l'autre; il les fait parler; il met dans leur bouche un exposé de leurs systèmes, et cet exposé n'est qu'une parodie. La parodie est charmante, mais songez, messieurs, combien le sujet est sérieux ! Rappe-
lez- vous qu'il s'agit des plus grands esprits de l'humanité î Tel est donc le dernier mot du dix-huitième siècle sur les prodigieux efforts de ces hommes, théologiens, philosophes, penseurs respectueux et hardis, qui, s'élevant au-dessus des vulgaires intérêts d'ici-bas, ont passé leur vie, comme disait le moyen âge, sur les sommets de la contemplation. Qui a retrouvé le sens perdu de ces grands travaux, le lien dès systèmes, l'enchaînement des doctrines, leurs rapports avec la société où ils se sont produits? Bien des écrivains, sans doute, depuis Brucker et Tennemann, ont concouru à cette tâche ; mais il en est un surtout que nous ne saurions oublier sans nous renier nous-mêmes, c'est celui qui, il y a trente ans, dans l'enthousiasme de la jeunesse, maître d'un auditoire immense suspendu à ses lèvres, passionnait une génération d'élite pour la cause du spiritualisme, et déroulait, comme un magnifique programme, les destinées de la pensée humaine dans le cours des âges! M. Cousin ne s'est pas contenté de nous restituer les maîtres du dix-septième siècle et de réveiller ainsi dans les intelligences le goût de la grande philosophie; tous les travaux publiés depuis trente ans sur les systèmes philosophiques de l'Orient et de la Grèce, du moyen âge et du monde moderne, sont le produit de l'impulsion qu'il a donnée. Traducteur de Platon, éditeur de Proclus, d'Abélard, de Descartes, interprète et juge d'Emmanuel Kant, en suivant à travers l'histoire les efforts continus de la spéculation métaphysique, il nous a enseigné à réaliser ce vœu d'un ancien, si conforme à la mission de notre époque : Ni rire, ni pleurer, mais comprendre : Neque flere, neque ridere, sed intelligere.
Et l'histoire du droit, si abandonnée en France depuis l'école de Cujas et de Dumoulin! Et l'histoire des arts! l'his-
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toire des sciences ! Qui les a réveillées ou créées ? Qui a cherché partout le développement, les transformations, les vicissitudes de l'esprit de l'homme? Qui a rattaché toutes ces histoires partielles à la grande et unique histoire qui domine toutes les autres, à l'histoire du genre humain, depuis les bégayements de son enfance jusqu'aux triomphes de sa virilité ? Qui a fait cela ? Une foule d'hommes, messieurs, en France, en Angleterre, en Allemagne; ou plutôt c'est l'esprit, c'est l'inspiration même de notre siècle.
Cet esprit d'impartialité et tout ensemble d'enthousiasme historique est si manifestement la mission de ce temps-ci , qu'il a paru même chez les hommes les plus étrangers à de telles études, ou bien, chose plus extraordinaire encore, chez des héritiers de Voltaire, frappés soudain des rayons de l'esprit nouveau. Il y en a un exemple bien remarquable que j'emprunte au domaine de la pure et sévère érudition. Dans la première moitié du dix-huitième siècle, quelques bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, dom Rivet, dom Clément, dom Clémencet, dom Taillandier, hommes laborieux et modestes, entreprennent une tâche effrayante. Ils entreprennent une histoire littéraire de notre patrie, où tous les écrits, imprimés ou non, de tous les auteurs seront analysés et jugés. Pas un nom ne doit être omis, pas un manuscrit ne doit être oublié dans la poussière où il dort. Ils commencent, ils remontent aux premières origines, à l'époque gauloise, à la littérature gallo-romaine, un siècle avant Jésus-Christ, dix siècles avant la formation de la langue française. Leur plan a de quoi effrayer les plus hardis; ils le suivent sans peur, sans ostentation , avec cette patience tranquille et dévouée qu'on n'a vue encore que chez
ces religieux enfants de saint Benoît. Dom Rivet, leur chef, publie huit volumes et meurt. Dom Clément, dom Clémencet , dom Taillandier continuent l'œuvre , et trois nouveaux volumes paraissent. Ils n'en sont encore qu'au douzième siècle, à l'entrée des grands siècles du moyen âge; les difficultés ne les rebutent pas; mais, enveloppés tout à coup dans les persécutions du jansénisme, forcés de fuir, séparés de leurs manuscrits et de leurs livres, les voilà arrêtés dans leur travail. Le premier volume avait paru en 1733, le douzième et dernier en 1763. Le gouvernement de Louis XV était trop insouciant pour s'intéresser à de telles œuvres; le dix-huitième siècle les dédaignait; l'abbé Prévost dans son journal, Voltaire dans sa correspondance, s"en moquent agréablement. Or quarante- quatre ans après linterruption de ce travail vraiment national, en 1807, Napoléon, qui avait un sentiment si vif des grandeurs de la France, Napoléon, étranger certes aux recherches des bénédictins, mais comprenant qu'un tel monument ne devait pas rester inachevé, Napoléon ordonne à l'Institut de continuer l'histoire littéraire de dom Rivet. N'est-ce pas déjà là un épisode qui parle bien haut? Ce monument national, que personne n'a daigné encourager au dix-huitième siècle, le dix-neuvième siècle le relève par la main de l'empereur. Mais où sont les hommes? . où sont les bénédictins? où est le laborieux dom Rivet? Une commission est nommée, et les deux membres les plus érainents de cette commission nous montrent, d'une manière piquante et dramatique, la transition du dix-huitième siècle au dix-neuvième. Nous n'avons vu jusqu'ici que l'opposition de ces deux siècles ^voyons-en ici le lien et l'unité représentés par ces deux hommes. L'un est un bénédictin grave,
sérieux, appliqué; son nom est dom Brial. Agé de quarantesix ans quand éclata 89 , il continua dans la retraite les travaux de ses maîtres; impassible, étranger à toutes les luttes, il traversa cette terrible époque la plume à la main, penché sur ses vieilles chroniques, déchiffrant ses chers manuscrits, sans haine, sans passion, sans peur, sans rancune, soumis à Dieu, et- ne vivant que pour la prière et l'étude. Il ne sortit de sa retraite que le jour où il fallut répondre à l'appel de l'empereur et continuer, au sein de l'Institut, l'œuvre de dom Rivet et de dom Clément, ses guides et ses amis. Que vous semble, messieurs, de cette singulière apparition? Et n'est-ce pas une poétique image que celle de ce vieillard resté obstinément fidèle à son travail au milieu de tant d'effroyables secousses, afin de transmettre à l'école historique du dix-neuvième siècle les trésors, les conseils, les exemples des vieux bénédictins de Saint- Maur? L'autre appartenait aussi à une congrégation religieuse, mais il l'avait quittée sans peine pour se mêler aux luttes de la révolution. Pénétré de l'esprit de son temps, M. Daunou avait emporté de l'Oratoire des sentiments hostiles au moyen âge. Le voilà chargé de travailler avec dom Brial et de continuer une œuvre commencée par des moines. Rude épreuve pour un ancien prêtre, devenu plus tard président de la Convention. Il est nourri de Voltaire; on lui demande de lire, de juger les œuvres de la scolastique; il les lit, il les juge, et déjà l'inspiration grave et impartiale du dixneuvième siècle semble transformer son esprit. Daunou sourit encore, maintes épigrammes lui échappent; mais peu à peu ses rancunes s'apaisent, ses préjugés se dissipent; il atteint à la gravité de l'école nouvelle ; il écrit d'excellentes
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pages sur saint Bernard, sur saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure. Avais-je tort de vous dire qu'il y a peu de spectacles plus expressifs que celui de ces deux hommes, dom Brial et Daunou, • reprenant, par ordre de Napoléon, l'œuvre des bénédictins, et reproduisant dans leurs âmes les transformations de la conscience publique? •
J'ai indiqué rapidement, messieurs, les idées fécondes qui ont renouvelé l'histoire de la poésie, l'histoire de la philosophie, l'histoire du droit, l'histoire des arts, l'érudition exacte. Il y a une dernière partie de l'histoire littéraire qui a été illustrée de nos jours par d'incomparables découvertes ; je je veux parler de l'histoire des langues. A quoi tendent, messieurs, tous ces travaux partiels que je viens d'énumérer? A reconstruire dans sa majestueuse unité la biographie du genre humain. Une philologie patiente et audacieuse a marché au même but; elle a cherché, elle a retrouvé dans les profondeurs de l'extrême Orient la langue mère à laquelle se rattachent, de près ou de loin, mais d'une manière certaine, tous les idiomes parlés aujourd'hui encore dans notre Europe. Ces langues, séparées par tant de différences profondes, les langues germaniques, les langues slaves, les langues néo-latines, la science de nos jours a prouvé qu'elles étaient toutes les rameaux d"un même tronc. Ah ! qu'il y a souvent de poétiques émotions dans les découvertes de la science ! Ce tronc majestueux, vénérable, qui abrita sous son ombre les premières générations de la race humaine, nous l'avons vu, après six mille ans, cultivé par des mains pieuses, et il semblait qu'un souffle sacré faisait frémir ses feuilles séculaires. Rien de plus poétique, rien de plus grand que l'impression qu'on éprouve en lisant les travaux de M. Bopp,
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de M. Jacob Grimm et de ce maître illustre dont nous pleurons encore la perte, Eugène Burnouf. Plus jeune que ses rivaux de Berlin, MM. 'Jacob Grimm et Franz Bopp, Eugène Burnouf les surpassait déjà. Sa sagacité tenait du prodige; il portait l'enthousiasme du génie dans les recherches les plus arides; il s'avançait, son flambeau à la main, dans les ténèbres du monde primitif, et il y découvrait des civilisations évanouies. Il y avait une langue dont le sens était perdu, la vieille langue perse, le Zend; les livres sacrés de Zoroastre,' rédigés dans cette langue, étaient lettre close pour tous. On ne les lisait plus que dans la traduction en persan plus moderne; mais1 le rapport de ce persan moderne avec la vieille langue des premiers jours du monde, nul ne le savait. A force de sagacité, Eugène Burnouf le découvrit. Il tenait les clefs de l'Orient. Il faisait pour les âges primitifs ce que faisait Guvier pour les révolutions du globe. Sous des couches profondément enfouies il trouvait encore des couches nouvelles, et l'antiquité était contrainte de lui dévoiler ses mystères.
Vous voyez, messieurs, comme ce travail d'investigation, comme cette sympathique et impartiale enquête sur le passé prend des proportions immenses et peu à peu embrasse tout! En même temps que Cuvier et Humboldt retrouvaient la cosmogonie primitive, l'érudition retrouvait des sociétés, la philologie retrouvait des langues, l'histoire comparée de la philosophie, des lettres et des arts, retrouvait les systèmes, les poésies, les littératures, les monuments qui ont exprimé la vie morale de plusieurs millions d'hommes. La création de cette science nouvelle est la gloire de notre temps. Ni Cuvier, ni Humboldt, ni Chateaubriand, ni Augustin Thierry,
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ni Hegel, ni Jacob Grimm, ni Bopp, ni Eugène Burnouf, ne se sont concertés pour cela; mais sur tous les points et dans toutes les directions le même mouvement a éclaté. Enfin, de toutes les émotions produites en nous par la rénovation historique dont j*ai tracé le tableau à grands trait -, est née une science nouvelle, la philosophie de l'histoire. Bossuet, Vico, Montesquieu, en avaient posé les principes et tracé l'introduction; reprise par Herder, Schlegel, Chateaubriand, madame de Staël, Ballanche, Jouiïroy, surtout par le grand et puissant Hegel, elle a produit, non pas sans doute des systèmes complets, mais des aspirations, mais des soupçons et des conjectures sublimes qui sont le digne couronnement des travaux historiques de ce temps-ci.
Voilà, messieurs, les principes et les exemples qui nous guident ; je les résume ainsi en peu de mots : La tâche du dix-neuvième siècle est de reproduire les destinées du genre humain dans sa longue vie à travers les âges, et dans cette longue vie, ainsi retracée par les efforts combinés de maints esprits supérieurs, une idée lumineuse éclate : le perfectionnement indéfini des sociétés humaines. Depuis l'Inde jusqu'à nous, de l'Orient à l'Occident, la civilisation a sans cesse marché; le dix-huitième siècle bafouait le genre humain, le dix- neuvième siècle l'absout et le glorifie. A mesure que ces études conquérantes s'accomplissent et s'étendent en tous sens, nous apercevons la vénérable figure de l'humanité qui grandit, qui s'éclaire, qui se lève derrière nous, non pas pour nous retenir dans le passé, mais pour nous faire espérer dans l'avenir. C'est comme un congrès des siècles; c'est comme une assemblée des générations précédentes qui semble nous dire ; Achevez ce que nous avons commencé ! marchez vers
le but fixé à nos efforts ! Sous la conduite es idées spiritualistes et chrétiennes, marchez vers l'idéal de justice, de vérité, de liberté, que les sociétés d'ici-bas doivent réaliser chaque jour davantage ! Et un grand poëte, M. de Lamartine, traduisant leur pensée, s'écrie :
Regardez en avant et non pas en arrière : Le courant roule à Jéhovah !
Conservons, messieurs, cette foi scientifique. Notre siècle a été chargé d'une mission auguste, d'une œuvre de réparation et de paix. Demeurons -y fidèles. Élevons nos yeux vers l'idéal que les générations précédentes, en leurs meilleurs jours, ont découvert et salué. L'œuvre n'est pas terminée; défions-nous du scepticisme, du matérialisme qui font invasion de toutes parts : défions-nous de toutes les embûches. D'un côté, messieurs, ce respect de l'homme a produit chez quelques-uns une sorte d'infatuation; ces titres de gloire, pieusement rassemblés, les ont exaltés jusqu'au délire; pris de vertige, des sophistes ont divinisé le genre humain, dégradant ainsi le spiritualisme le plus pur, tandis que leurs disciples réclamaient pour ce dieu affamé l'ivresse des jouissances brutales. D'autre part, ces témoignages rendus au passé, certains esprits essayent de les tourner contre nous; parce que nous avons défendu le moyen âge contre les railleries de Voltaire, on s'efforce de nous ramener au moyen âge, on méconnaît le monde moderne, on maudit cette grande date de 89. Une accusation générale d'impiété enveloppe nos pensées et nos actes; on ne veut pas que Dieu soit avec nous et que sa lumière nous guide. C'est au dix-neuvième siècle à se défendre par ses œuvres.
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Pour moi, messieurs, j'ai toujours pensé que l'étude littéraire, lorsqu'on y entre un peu profondément et qu'on y apporte quelque élévation de cœur, était une source de réflexions religieuses. On ne peut étudier les ouvrages de l'intelligence sans aller jusqu'à l'âme de l'auteur, sans pénétrer par conséquent dans la vie spirituelle, sans devenir plus religieux. Mais quand on s'occupe des caractères d'une époque, de ses devoirs, de la mission qu'elle a reçue, ces réflexions religieuses deviennent plus pressantes encore. Au devoir individuel s'ajoute le sentiment de l'obligation collective; on se sent engagé dans le triomphe ou la délaite de li génération, de la société, du siècle auquel on appartient. Je voudrais qu'un des résultats de mon enseignement fût de ranimer cette sollicitude; je voudrais qu'il pût se traduire ainsi dans l'esprit de ceux qui m'écoutent : Aimons notre siècle, comprenons ses devoirs, ne nous séparons pas de ses intérêts et de ses périls. Tâchons, chacun dans notre sphère, chacun à la place où la Providence l'a mis; tâchons que la mission de ce temps, dont nous venons de voir une conception si belle dans la réforme de l'histoire, tâchons que cette mission ne soit pas interrompue, que ces principes ne soient pas reniés, que cette foi ne disparaisse pas, que notre œuvre s'achève... qu'elle soit achevée le jour où, notre époque ayant pris place à son tour dans la nécropole du genre humain, nous comparaîtrons tous devant Celui qui n'est pas seulement le père, le témoin, le juge de chacun de nous pris à part, — devant Celui que les livres saints appellent magnifiquement le Roi des siècles !