SA VIE ET SES OEUVRES
Dans le mouvement littéraire qui signala les dernières années de la restauration, quand une brillante phalange entra si vaillamment en campagne avec l'ambition de renouveler la poésie française, ce fut surtout l'inspiration lyrique qui profita de cet enthousiasme; les deux autres formes de la haute poésie, le drame et l'épopée, ne partagèrent pas ses triomphes. Le théâtre, cependant, ne resta pas inactif; on sait quel espoir enflammait la jeune école, et avec quelle confiance elle nous promettait un Shakespeare. Tandis que les Méditations de Lamartine ouvraient aux âmes les sphères de l'infini, tandis que l'auteur des Orientales célébrait dans les Feuilles d'automne la poésie du foyer domestique, et qu'Alfred de Musset, au milieu de ses fantaisies étincelantes, écrivait les plus belles élégies de notre langue, tandis que les rêveries idéales du chantre d'Éloa, les analyses pénétrantes de Sainte-Beuve, les cris sublimes d'Auguste Barbier, le
suaves peintures de Brizeux, complétaient ce merveilleux concert où chantaient toutes les notes de l'âme, le théâtre ftEernani, d'Henri III et de Chatterton avait aussi la prétention déclarée de travailler à la régénération de l'art. Certes toutes les batailles livrées sur la scène ne furent pas des victoires; on ne saurait du moins reprocher à la littérature nouvelle d'avoir méconnu l'importance du théâtre. Une poésie lyrique saluée avec enthousiasme, accueillie à la fois de la foule et des artistes, une poésie dramatique insuffisante, inégale, trop souvent superficielle ou puérile, en tout cas trèsviolemment contestée, voilà le spectacle que présentaient les lettres françaises dans la période qui précède et suit immédiatement 1830. Quant à l'inspiration épique, il n'en était pas question. Aucun de ces poètes, si ardents à innover, ne s'était porté de ce côté-là ; la poésie lyrique et la poésie dramatique occupaient à elles seules tout le programme de la révolution.
Cette richesse de talents et d'œuvres a prouvé en effet que les circonstances étaient particulièrement favorables à l'épanouissement de la poésie lyrique : est-ce à dire que l'inspiration épique n'aurait pu y réussir également? Je ne le pense pas. Les mêmes causes qui ont produit tant de strophes éclatantes auraient pu aussi produire une épopée. Ces causes sont très-complexes sans doute, comme le sont d'ordinaire celles qui expliquent le caractère dominant d'une époque; il est permis cependant de les ramener toutes à cet ébranlement des âmes qui avait suivi les catastrophes de la révolution et de l'empire. 89 avait renouvelé le monde en le couvrant de ruines; la vieille société s'était écroulée, et avec elle les croyances dont elle semblait le soutien; de telles
chutes n'ont pas lieu sans que la conscience des peuples en éprouve longtemps le contre-coup. Les guerres de la république et de l'empire empêchèrent les âmes de sentir tout d'abord le vide immense fait dans la vie morale du genre humain; mais, une fois que ces distractions tumultueuses furent passées, une plainte sourde et profonde commença de retentir. « Que nous reste-t-il du grand naufrage? Où est le dieu nouveau pour un nouveau monde? où sont ses dogmes et ses symboles ? Sa lumière tarde bien à paraître. » Cette préoccupation, vaguement conçue ou nettement formulée, était au fond de tous les esprits, et soit que la poésie s'élançât vers les cieux avec les strophes de Lamartine, soit qu'elle prît un sombre plaisir aux amertumes du doute, on en retrouve partout la trace. Il était naturel que les poètes exprimassent une telle situation sous la forme individuelle qui est propre à l'inspiration lyrique.
Ces craintes, ces troubles de l'âme, ces aspirations inquiètes vers Dieu, tous ces sentiments qui inspirent si bien la voix lyrique de l'âme, ce sont aussi des sentiments épiques. Si le poëte ne ressent que des émotions individuelles, il les exprimera dans des strophes; s'il parle au nom de l'humanité entière, il» aura conçu une des formes de l'épopée. L'épopée, sous quelque forme qu'elle se produise, est l'interprétation poétique de ces événements où des peuples, des nations, le genre humain lui-même, sont engagés. La peinture du monde moral après les bouleversements de l'ère nouvelle était certainement un des plus grands sujets que le génie épique pût concevoir. Découvrir ce sujet, c'était déjà faire œuvre de poëte épique; mais que devait être cette épopée du dixneuvième siècle? Avant tout, la poésie épique de nos jours
exigeait une singulière hauteur de vues ; elle ne pouvait naître que du spectacle intelligent des siècles assemblés et des nations en marche; la préface de l'épopée du dix-neuvième siècle, c'est la philosophie de l'histoire. Et quel est le grand fait que la philosophie de l'histoire découvre à un observateur attentif? L'avènement toujours plus marqué d'un plus grand nombre d'hommes à la vie morale et politique, c'est-à-dire l'inévitable développement de la démocratie et la nécessité, pour tout homme qui peut agir sur ses semblables, de travailler à l'éducation de cette force tumultueuse. Ainsi un poëte épique, un historien philosophe, un publiciste passionné pour toutes les questions qui intéressent l'éducation morale de la démocratie, voilà ce que sera cet écrivain, s'il comprend toute sa tâche. N'ai-je pas tracé en quelques mots l'idéal que s'est proposé M. Edgar Quinet?
Quand on prétend juger un écrivain comme M. Edgar Quinet, quand on veut suivre dans toutes ses entreprises une pensée si active, si audacieuse, qui a touché à tant de choses et soulevé tant de passions, le meilleur moyen d'être juste, c'est d'avoir sans cesse présent à l'esprit le but idéal que l'écrivain s'est efforcé d'atteindre. Le simple exposé des faits devient alors un jugement; son programme l'absout ou le condamne, suivant qu'il a marché vers son but ou qu'il s'est détourné de sa voie. Je veux appliquer cette critique à un homme que j'ai beaucoup connu, qui m'a inspiré un tendre respect, et que les plus graves dissentiments ne m'empêchent pas d'appeler mon maître et mon ami. Me sera -t- il possible d'être impartial? J'ose le croire; la critique dont je viens de parler est la seule équitable comme elle est la seule féconde.
L'autorité qu'elle invoque ne saurait être contestée, le poëte est son propre juge, et c'est pour ainsi dire sa conscience qui s'interroge elle-même.
On a publié tout récemment les œuvres complètes de M. Edgar Quinet *. Des mains amies se sont chargées de ce travail et l'ont accompli avec soin. Je regrette seulement que des préoccupations particulières aient un peu altéré dans cette édition le caractère général de la pensée de l'auteur. On a interverti les dates; on a suivi un ordre de matières plutôt que le développement à la fois logique et passionné de ce rare esprit. D'après la distribution des ouvrages de M. Quinet dans ces dix volumes, l'impression qui résulte de la lecture n'est pas conforme à la vérité; le publiciste, et surtout le publiciste de la dernière période, y domine le philosophe et le poëte. En un mot, cette publication, qui survivra sans doute à bien des choses de ce temps-ci, emprunte à des sentiments ou, si l'on veut, à des passions récemment développées chez l'auteur un certain caractère de circonstance. Pour moi, qui depuis les premières heures de la jeunesse ai suivi d'un œil attentif la progression de sa pensée, je ne retrouve pas ici les émotions si diverses que sa parole a éveillées dans mon âme. Les premiers écrits de M. Edgar Quinet ne sont pas ceux que contient le premier volume de l'édition nouvelle. L'auteur d'Ahasvérus, de Napoléon et de Prométhée n'a pas débuté par le Génie des religions; les premiers élans de sa pensée, ce sont ces curieuses interrogations, moitié poétiques, moitié philosophiques, adressées par lui à l'Allemagne, c'est cette éloquente préface aux Idées sur la philosophie de VEis-
1. Œuvres complètes de Edgar Quinet. 10 vol. Paris, 1857-1858.
toire, c'est cette belle étude sur Herder, où une âme ardente, religieuse, mystique même, déploie un peu confusément de merveilleuses richesses; ce sont enfin ces pages inspirées où il provoque avec impatience l'idéalisme créateur de l'Allemagne : « Dormez- vous ou veillez- vous, ma sœur? » Si vous n'assignez pas aux œuvres de cette active pensée la place qui leur appartient, si vous brouillez les dates et les périodes, vous ne pouvez avoir une fidèle image de la destinée du poëte. Je veux rétablir cet ordre, je veux suivre M. Edgar Quinet depuis ses débuts jusqu'à ses derniers travaux, et marquant avec précision les trois périodes de sa vie, trop confondues dans la publication récente de ses œuvres, j'interrogerai tour à tour le poëte, l'historien philosophe et le publiciste démocratique.
M. Edgar Quinet est né à Bourg, dans l'Ain, le 17 février 1803. Sa famille était établie dans la Bresse depuis le seizième siècle. Son père, Jérôme Quinet, fut commissaire des guerres sous la république et l'empire. Les premières années d'Edgar Quinet se passèrent à l'armée du Rhin; son père se trouvait alors à Wesel avec le quartier général. C'est là, sur ces bords du grand fleuve devenus pour lui une patrie, au milieu du bruit des armes et de l'écho de nos victoires, que l'enfant éprouva ces vives émotions que rien n'efface. La grandeur de la France, la mission de l'empire considéré comme la révolution conquérante, ces idées entrèrent dans l'âme d'Edgar Quinet avec les premières impressions des sens, et devinrent
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en quelque sorte la substance de sa pensée. Bien longtemps après, en écrivant son poëme à'Ahasvérus, il était assailli par ces souvenirs, et il exhalait ses confidences dans l'intermède de la seconde journée : « Mon Dieu! France, douce France! fleur du ciel semée sur terre, que tu m'as déjà, sans le savoir, coûté de larmes que personne ne me rendra!... Tout petit enfant, j'ai suivi pieds nus, à la pluie, plus loin que la frontière, du côté de Cologne, tes grands bataillons, et tes soldats m'ont pris dans leurs bras pour me faire toucher, sans peur, la crinière de ton cheval de guerre. Ah! pourquoi eux m'ont-ils donné, quand j'avais faim, à manger de leur pain, mieux que mon père, mieux que ma mère, si c'était pour entendre plus tard, de l'autre côté de la barrière : Holà! ces bourgeois de la ville, est-ce vraiment le peuple qui hier vendangeait dans sa cuve son sang à Rivoli, et qui fit vingt pas sans trembler sur le pont d'Arcole? »
Ce furent surtout les désastres de 1814 et de 1815 qui lui laissèrent une impression ineffaçable. Il avait onze ans à l'époque de la campagne de France, il en avait douze quand l'empereur fut vaincu à Waterloo; l'invasion fut l'événement de sa jeunesse, et il en ressentit la honte comme un affront personnel. J'emprunte aux intermèdes d'Ahasvérus l'expression de ce sentiment si vif encore chez le poëte après plus de vingt années. La seconde journée du mystère vient de finir, et le chœur prend la parole, s'adressant surtout aux bourgeois de France pour leur donner des conseils, à la façon d'Aristophane, sur les affaires de la patrie. « Véritablement, leur dit-il, rien ne m'agrée tout à fait parmi vous, hors vos chevaux de bataille. Quand on les touche de la main, ces vieux coursiers, qui se rappellent quelle herbe san-
glante ils ont rongée, crient encore : Menez -moi paître un champ de gloire! Mais vous, sans rien dire, vous les conduisez par la bride dans un chemin où croît une moisson de honte dont ils ne veulent ni le chaume ni l'épi. Hommes de Lodi, de Castiglione, de Marengo, où êtes-vous? Sortez de terre. Vous vous êtes couchés une heure trop tôt. Venez faire la tâche que vos enfants n'ont pas le cœur d'achever. Si froids que vous soyez, si pales que vous ait faits la mort, c'est bien le moins que vous valiez vos fils, car, à mon avis, votre plus grand tort, le voici : qui est d'avoir laissé deux fois environner, fouailler et fourrager ce grand pays par vos
méchants ennemis Et encore je vous dirai que j'aimerais
mieux, pour ma part, voir la bonne moitié de vos villes désertes encore à ce jour et renversées par la flamme et la bataille, mais avec des âmes cuirassées et bardées d'espérance dans le peu qui en resterait, que toutes vos cités debout avec force bastions et murailles bien alignées, mais avec tant de cœurs navrés de mort, qui s'en vont sur les places affichant leur affront et pavanant leur défaite. » Si le poëte parlait ainsi en 1833, vous devinez ce qu'avait ressenti l'enfant en 1815. Le même cri éclate, et avec bien autrement de vigueur encore, dans le poëme de Napoléon.
Au milieu de ces émotions, les études de l'enfant avaient été assez irrégulières. Commencées d'abord à Bourg, poursuivies à Charolles, elles furent interrompues maintes fois par les événements. Ce fut seulement après 1815 qu'il put se mettre sérieusement à l'œuvre. Ses parents venaient de l'envoyer au collège de Lyon. Les impressions militaires de son enfance, un vague souvenir de la république et de l'empire, le poussèrent vers l'école polytechnique. Il s'y prépara
avec ardeur, puis, ses examens passés, comprenant que la vie de la France n'était plus désormais dans les camps, attiré par la philosophie et les lettres, il changea de plan et vint faire son droit à Paris. C'était en 1818. Il resta cinq années plongé dans ces graves études, demandant surtout à la science le génie des nations et des siècles, interrogeant les lois non en elles-mêmes, mais dans leurs rapports avec le mouvement continu de l'humanité. Ces études, que M. Quinet n'a pas jugées dignes de voir le jour, montreraient bien, si elles étaient publiées, quelle préparation laborieuse a précédé chez lui les plus mystiques ivresses de l'imagination.
La philosophie l'attirait de plus en plus. C'était le moment où M. Cousin passionnait la jeunesse pour le spiritualisme, et entr'ouvrait à l'esprit de la France les horizons de l'Allemagne. Un jour, en 1828, dans une de ces leçons où il tenait un auditoire immense suspendu à ses lèvres, à propos des Idées sur la philosophie de l'histoire de Herder et de la Science nouvelle de Vico, il s'écriait : « Voilà de ces ouvrages que je recommande à mes jeunes auditeurs; ils ne les étudieront pas sans y contracter un amour plus éclairé de l'humanité et de la civilisation, de tout ce qui est beau et de tout ce qui est honnête, et je me félicite moi-même d'avoir encouragé mes deux jeunes amis, MM. Michelet et Quinet, à donner à la France Vico et Herder. » C'était là en effet le premier fruit de cette juvénile ardeur qui poussait M. Edgar Quinet vers les travaux philosophiques. Si on parlait beaucoup de l'Allemagne, on en parlait un peu sur ouï-dire. M. Quinet alla droit au centre de ces mystérieux domaines. Au milieu de tous ces philosophes occupés de leurs systèmes et enfermés dans leurs formules comme dans une forteresse, il alla droit
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à celui qui avait été avec Lessing Je grand promoteur de la culture germanique. Si Lessing contient en germe toute la poésie des maîtres auxquels il a donné le signal, Herder est le précurseur de tous les critiques, de tous les historiens philosophes qui ont porté si haut la gloire scientifique de l'Allemagne. Que d'idées neuves dans ses écrits! quels sillons de lumière ! Comme il a tout renouvelé, tout fécondé sur ses pas, la critique littéraire et la philologie, la théologie et l'histoire, l'antiquité hellénique et l'étude de l'Orient! Parmi tant de travaux, M. Quinet choisit celui qui offrait le plus de rapports avec sa propre pensée, celui qui enchantait Goethe pendant son voyage d'Italie comme l'évangile de la patrie allemande, les Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité.
Traduire un tel livre n'était pas chose facile. M. Quinet y consacra toutes ses forces pendant plusieurs années. Une œuvre longue, laborieuse, qui aurait pu décourager les plumes les plus patientes, devint une source de joies pourcette âme enthousiaste. « Pour moi, s'écrie-t-il, je puis dire que depuis l'âge où l'on commence à être ému par le génie et à souffrir par son cœur et par celui des autres, ce livre a été pour moi une source de consolations et de joies... Jamais, non, jamais, il ne m'est arrivé de le quitter sans avoir une idée plus élevée de la mission de l'homme sur la terre, jamais sans croire plus profondément au règne de la justice et de la raison, jamais sans me sentir plus dévoué à la liberté, à mon pays, et en tout plus capable d'une bonne action. » Ce sentiment d'amour si vivement exprimé ici, cet enthousiasme de la vertu, respirent dans toutes les pages de cette traduction et leur communiquent une beauté originale. On n'y sent
nulle part l'effort et la fatigue; c'est la langue souple et forte d'une œuvre librement inspirée. Un pareil travail suffisait pour révéler un écrivain. Quant à l'introduction, elle est plus remarquable encore. Ce premier écrit de M. Quinet, ce premier élan de son âme ardente, contient déjà toutes les inspirations du poëte. N'y cherchez pas un système, des principes logiquement enchaînés; mais que de richesses confuses dans ces pages éloquentes !
Deux inspirations surtout y éclatent, le sentiment de la communauté humaine et le sentiment de la liberté de l'individu. J'appelle sentiment de la communauté humaine ce besoin qu'éprouve une âme d'élite non- seulement de prendre une part active à la vie de son siècle, mais de s'unir aussi aux siècles évanouis, aux nations disparues, à toutes les influences mystérieuses qui ont préparé notre existence actuelle, et de retrouver pour ainsi dire, dans le fond le plus lointain des âges, la primitive substance de notre être. Ce respect filial de l'humanité, nul ne l'a ressenti plus pieusement que Herder; c'est là l'originalité de son génie. M. Quinet à son tour a recueilli ce sentiment dans le livre des Idées, et il faut croire qu'il en avait le germe en lui-même, puisque du premier coup il a égalé son maître en interprétant ses doctrines. On s'aperçoit bien vite que ce n'est pas ici un commentateur qui explique un texte, mais un cœur ému qui tressaille. II vit si intimement, comme Herder, au milieu des générations évanouies, il les sent si bien s'agiter et revivre en sa conscience, qu'il a peur un instant de voir sa personnalité disparaître. Écoutez ces confidences du rêveur : « A mesure que se développait cette longue suite d'aventures, je recueillais épars les éléments dont se compose mon indivi-
dualité. Pour comprendre le secret de mon être, il me fallait aller interroger les débris de l'Orient, les oracles muets de la Grèce, les bruyères des Gaules, les forêts silencieuses de la Germanie. Ainsi je m'arrêtais pour écouter au fond de mon âme le sourd retentissement des siècles passés; je vivais non plus en moi, mais dans cette masse confuse de nations et d'existences diverses qui m'ont précédé, et je me livrais si bien à elles, que je crus quelque temps que ma personnalité allait être absorbée dans la conscience universelle du genre humain. » Mais non, la seconde inspiration de M. Quinet le défendait contre la première; le sentiment de la liberté était trop puissant chez lui pour s'effacer et se fondre dans l'idée de la solidarité humaine. Ce sentiment de la personne, cette conscience de la monade, pour parler le langage de Leibnitz, pourra s'affaiblir dans un esprit allemand; il restera intact chez une intelligence française. C'est même par cet attachement naturel à la liberté de l'individu que le traducteur de Herder, sans y prétendre, rectifiera son maître. Dans les tableaux du philosophe allemand, l'humanité s'épanouit comme une fleur; dans l'introduction de M. Quinet, elle agite librement toutes ses forces. Sa vie est une lutte; elle conquiert pied à pied tous ses domaines, le domaine physique où s'exerce son corps, le domaine moral où se déploie son esprit. Elle n'a pas reçu, à l'origine des choses, la révélation du langage et de la pensée; elle n'a pas recueilli une règle, une loi, une tradition primitive et merveilleuse, qu'elle se bornerait à répéter de siècle en siècle. Le don que lui a fait le Créateur est bien autrement précieux : elle a reçu cette impatience du repos, ce besoin de mouvement, cette aspiration vers le mieux, inquiétude sublime ou plutôt énergie fé-
conde et libre d'où sortent toutes les manifestations de la vie, et sans laquelle l'histoire entière, avec son agitation perpétuelle, serait un effet sans cause. Cette conception si vive de la liberté de l'individu, jointe à un sentiment presque mystique de la communauté universelle, est un point très-important de la philosophie de l'histoire de M. Quinet; elle est exprimée avec beaucoup de force et d'éloquence dans une page que je ne puis me dispenser de citer ici.
« En un mot, l'histoire, dans son commencement comme dans sa fin, est le spectacle de la liberté, là protestation du genre humain contre le monde qui l'enchaîne, le triomphe de l'infini sur le fini, l'affranchissement de l'esprit, le règne de l'âme; le jour où la liberté manquerait au monde serait celui où l'histoire s'arrêterait. Poussé par une main invisible, non-seulement le genre humain a brisé le sceau de l'univers et tenté une carrière inconnue jusque-là, mais il triomphe de lui-même, se dérobe à ses propres, voies, et, changeant incessamment de formes et d'idoles, chaque effort atteste que l'univers l'embarrasse ou le gêne. En vain l'Orient, qui s'endort sur la foi de ses symboles, croit-il l'avoir enchaîné de tant de mystérieuses entraves; sur le rivage opposé s'élève un peuple enfant qui se fera un jouet de ses énigmes et l'étouffera à son réveil. En vain la personnalité romaine a-telle tout absorbé pour tout dévorer; au milieu du silence de l'empire, est-ce une illusion décevante, un leurre poétique, que ce bruit sorti des forêts du Nord, et qui n'est ni le frémissement des feuilles, ni le cri de l'aigle, ni le mugissement des bêtes sauvages? Ainsi, captif dans les bornes du monde, l'infini s'agite pour en sortir, et l'humanité qui l'a recueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, en présence de
l'univers muet, cheminant de ruines en ruines sans trouver où s'arrêter. C'est un voyageur pressé, plein d'ennui, loin de ses foyers; parti de l'Inde avant le jour, à peine s'est-il reposé dans l'enceinte de Babylone qu'il brise Babylone, et, restant sans abri, il s'enfuit chez les Perses, chez les Mèdes, dans la terre d'Egypte. Un siècle, une heure, et il brise Palmyre, Ecbataneet Memphis, et, toujours renversant l'enceinte qui l'a recueilli, il quitte les Lydiens pour les Hellènes, les Hellènes pour les Étrusques, les Étrusques pour les PiOmains, les Romains pour les Gètes, les Gètes... Mais que sais-je ce qui va suivre? quelle aveugle précipitation ! qui le presse? comment ne craint-il pas de défaillir avant l'arrivée? Ah ! si dans l'antique épopée nous suivons de mers en mers les destinées errantes d'Ulysse jusqu'à son île chérie, qui nous dira quand finiront les aventures de cet étrange voyageur, et quand il verra de loin fumer les toits de son Ithaque? »
Nobles paroles, fier sentiment de la libené morale de l'homme auquel s'associe vers la fin une mélancolie toute virile ! Lorsque Chateaubriand écrivait la préface de ses Études historiques, frappé de cette page, il la détacha tout entière, et dans cette préface étincelante de noms glorieux et de citations éloquentes, la page d'Edgar Quinet brille comme un diamant. Pour moi, ce n'est pas seulement le philosophe et l'orateur que j'admire ici, c'est le poëte. Je sens que les Aventures de l'étrange voyageur se combinent déjà dans une imagination puissante. Ahasvérus, Napoléon, Prométhée , m'apparaissent de loin dans cette première vision.
Ce n'était pas assez pour M. Edgar Quinet d'avoir pénétré
en Allemagne par les livres, il voulut visiter ses maîtres. L'université de Heidelberg était alors dans l'éclat de ses meilleurs jours. C'est là qu'il s'établit. Avec quelle ardeur il interrogeait les gardiens des mystères de la science! Tout poëte qu'il était, les plus austères travaux ne l'effrayaient pas. Il étudiait la philologie, il commentait Homère, et Frédéric Creuzer l'initiait au symbolisme religieux du monde antique. L'illustre Creuzer, que l'Allemagne vient de perdre, nous a laissé avant de mourir de curieux mémoires sur sa vie. Or ces Notes d'un vieux professeur (c'est le titre même de l'ouvrage dont je parle) contiennent d'intéressants détails sur le premier séjour de M. Edgar Quinet à Heidelberg. On voit par le témoignage du grand philologue quel était le zèle du disciple et quelle confiance il inspirait à son maître. Au milieu de ces paisibles études d'université, au milieu de ces savantes méditations le long des rives du Necker et sous le balcon des électeurs, tout à coup des bruits de guerre retentissent; la France va conquérir en Morée l'indépendance de la Grèce, et une commiss'on de jeunes savants y accompagnera nos soldats. Le disciple de Creuzer n'était pas tellement épris de l'Allemagne qu'il n'éprouvât maintes fois le désir d'une existence plus active. Le monde entier l'attirait. Voyageur dans le domaine des idées, son rêve eût été de refaire un bâton à la main le long voyage de l'humanité, d'Orient en Grèce et de Grèce en Occident. Quelle occasion que cette guerre de Morée! Une commission de l'Institut était chargée de désigner les membres de l'expédition scientifique : Creuzer, associé étranger de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, réclama de ses collègues une place pour son élevé, et peu de jours après M. Quinet reçut une lettre de la main même de
M. de Martignac, qui lui annonçait officiellement sa nomination *.
Ce voyage à été raconté dans un livre qui offre une vive peinture de la mort et de la résurrection d'un peuple, la Grèce moderne et ses rapports avec l'antiquité. Pendant tout le printemps de 1829, les Turcs occupant Athènes et une partie de la contrée, l'ardent voyageur parcourt à cheval cette terre sainte de l'art et de l'héroïsme, encore marquée des stigmates
1. Voici la note que je trouve dans les Mémoires de Creuzer : « Parmi mes auditeurs se trouvait alors M. Edgar Quinet dont j'ai parlé, et qui est connu de tout le monde aujourd'hui comme écrivain et comme professeur. Dans son enthousiasme pour la Grèce, il me pria de le proposer à mes amis de l'Académie pour une des .places à donner dans l'expédition scientifique. Je le fis, et j'eus le bonheur de réussir, comme l'atteste la lettre suivante de M. Hase :
«Paris, 10 décembre 1828.»
« Epea pteroenta. très honoré monsieur et ami, je laisse tout de côté pour vous apprendre sans retard que la commission de l'Institut chargée de désigner les savants et artistes destinés à aller en Morée, et qui se compose de MM. Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire pour l'Académie des sciences, de M. Rochette et de moi pour l'Académie des des inscriptions, de MM. Huyot et Percier pour l'Académie des beauxarts, dans sa séance d'hier soir, mardi, sur la proposition de M. Rochette et la mienne a désigné à l'unanimité M. Edgar Quinet poulie philologue associé à cette mission scientifique. J'ai devant moi la lettre que nous adressons tous les six à M. le ministre de l'intérieur; je viens d'y intercaler cette phrase : «Et surtout M. Quinet, jeune savant français, qui a perfectionné à l'école du professeur Creuzer à Heidelberg des talents et des connaissances dont il trouvera sans doute en Morée les moyens de faire l'application la plus utile...» Communiquez, je vous prie, cette nouvelle à votre jeune ami. Il recevra sa nomination officielle dans quelques jours... » L'illustre professeur de Heidelberg est tout heureux de ce succès; il raconte
de la servitude, Quelle misère! quelle uudité! Ce ne sont que scènes d'angoisses, images d'avilissement « sur le fond immortel et béni des scènes de Y Odyssée, en face des grèves où s'étendaient les festins, les vases d'or, les tapis paresseux et les discours sans fin de Nestor à son hôte. » M. Quinet en vrai poëte est tout d'abord frappé de ces contrastes et il les rend avec une singulière vigueur; philosophe, il songe au rôle de la Grèce dans le drame épique du genre humain, et l'histoire des migrations des races s'éclaire à ses yeux d'une lumière toute nouvelle; publiciste, âme libérale, il admire ces Klephtes, ces Pallikares, ces soldats de Tripolitza et de Missolonghi, si fiers si ardents encore, au milieu de la désolation de leur patrie, comme si des siècles d'esclavage n'avaient point passé sur l'héroïque sol des Messéniens et sur les champs de bataille de Philopœmen. La Grèce et la philosophie de l'histoire, la Grèce morte et relevée par ses fils, ces trois sujets sollicitent tour à tour l'attention du poëte voyageur, et se croisent avec art dans la trame éblouissante de son récit. Oa a beaucoup écrit sur la Grèce depuis la révolution hellénique. Les écrivains européens en parlaient, il y a trente ans, avec l'exaltation irréfléchie de la jeunesse, comme
ensuite ses rapports avec l'Académie des inscriptions au sujet de l'expédition scientifique de Morée, il mentionne les questions géographiques et archéologiques adressées par lui aux voyageurs sur la demande expresse de l'Institut, puis il ajoute : «Du 5 février au 24 avril 1827, j'ai reçu de M. Quinet une série de lettres datées de Toulon, de Modon, de Mavromati, d'Égine, et si je n'en dis rien ici, c'est que M. Quinet lui-même dans son livre sur la Grèce, a raconté en détail tous les événements de son voyage. Je possède aussi un recueil d'ins-. criptions manuscrites qu'il a copiées pour moi en Grèce, et quelques médailles antiques dont il m'a fait présent. »
ils en parlent aujourd'hui avec un dénigrement de vieillards. Au milieu de tant d'ouvrages en sens contraire, le livre de M. Quinet à gardé un singulier caractère d'impartialité. Composé sur les lieux, inspiré par une âme enthousiaste, mais sans parti pris, il donne l'image vive et sincère des choses. La misère et les trésors cachés de la Grèce, l'avilissement de son génie et les ressources morales qui lui restent, en un mot, tous les aspects de la réalité sont décrits par l'auteur à mesure qu'ils s'offrent à ses yeux.
Un célèbre écrivain allemand, homme d'une imagination vive et d'une science originale, M. Fallmerayer, a vu aussi la Grèce vers l'époque où M. Quinet l'a visitée. M. Fallmerayer a un cœur de poëte, et le rapprochement de la Grèce nouvelle avec la Grèce d'Homère lui a inspiré, comme à M. Quinet, des peintures éclatantes. Ses principaux ouvrages, l'Histoire de Morée et les Fragments de l'Orient, peuvent rivaliser, à certains égards, avec le voyage dont nous parlons. Que de différences pourtant entre les deux écrivains! M. Fallmerayer était persuadé que la race hellénique n'existe plus en Grèce, excepté dans quelques îles de l'Archipel, et que la race slave s'est partout substituée aux anciens habitants du sol ; c'est dire qu'il ne croyait pas à cette résurrection de la Grèce, pour laquelle se passionnait l'Europe libérale et lettrée. Cette opinion, trèsconsciencieuse chez le savant écrivain, appuyée sur de longues recherches, et qui devait être scientifiquement réfutée, lui a valu d'odieuses et sottes persécutions dans sa patrie; les derniers événements, si on s'arrête à la surface des choses, semblent donner raison à M. Fallmerayer, et ceux qui soutiendraient aujourd'hui que les Grecs ont du sang slave dans les veines ne s'exposeraient plus sans doute aux
disgrâces qui frappèrent M. Fallmerayer ii y a une trentaine d'années. Je m'en tiens pourtant à la Grèce de M. Quinet. Son tableau est vivant. J'y vois le bien et 3e mal, des signes de mort et des germes de vie. Tout affaissé qu'il est, ce peuple peut se relever encore. L'histoire des Hellènes depuis trente ans a-t-elle démenti ces pronostics du voyageur ? Je ne le pense pas. Si les Grecs d'aujourd'hui nous paraissent un avant-poste des Slaves, c'est que ce grand monde slave, avec sa souplesse tortueuse, les enveloppe, les presse, et que la communauté de religion a noué des liens qui se resserrent d'heure en heure entre Athènes et Saint-Pétersbourg. Opprimés longtemps par les Turcs, les frères de Botzaris se tournent naturellement vers l'ennemi des Turcs, et l'ennemi des Turcs, c'est le tzar. Que l'Europe libérale s'occupe donc de la Grèce, qu'elle protège les chrétiens d'Orient, elle déjouera ainsi les intrigues de la Russie et sauvera la Grèce de ses propres entraînements. C'est la politique de M. Quinet; elle ressort manifestement de son livre. Observateur impartial, il n'a pas dissimulé cette empreinte du caractère slave qui apparaît çà et là dans la physionomie de la Grèce moderne. A propos des rapsodes populaires et de ces fragments d'épopée ignorés de la plus grande partie de la nation, il dit expressément : « La révolution grecque étant contenue dans le mouvement de la race slave, ne peut avoir pour son poème national qu'une forme épisodique. » Ce trait une fois indiquéj il se garde bien d'insister comme M. Fallmerayer. Sont-ce des Slaves, en vérité, ces héros de la guerre de l'indépendance? M. Quinet en a vu plusieurs, et sous l'impression de cette rencontre il les peint avec une précision énergique. Je recommande cette scène si belle, si simple, vraiment antique, où tout à coup,
le, M. EDGAR QUINET.
sur la route d'Argos, il se trouve en face des principaux chefs de l'insurrection nationale, le chevaleresque Nikitas et Colocotroni, le dernier des vieux Klephtes. M. Quinet, si enthousiaste de l'antiquité grecque, n'a pas plus de vie et de couleur quand il parle des Messéniens. « Je crois, dit-il en un autre endroit, je crois comprendre mieux la figure de Philopœmen, son ardeur de dangers, son esprit de stratagème, depuis que j'ai senti sur mes joues les moustaches fauves de Nikitas. »
Peu de temps après son retour M. Quinet vit éclater la révolution de 1830, et persuadé comme il l'était que 1815 avait été l'abaissement moral du pays, il la salua comme une réparation. Il achevait de rédiger son voyage en Grèce au moment même où la vieille monarchie s'écroulait. Dans sa préface, datée du 24 septembre, il s'écrie avec allégresse : « En quelques jours une nation se renouvelle. Le voyageur qui a quitté son pays dans le deuil le retrouve dans la joie. Il s'en va pour ne plus voir dans sa ville la rougeur sur le front de chaque homme qui passe. Et voilà qu'en revenant, tout chagrin qu'il ait pu être au départ, mieux que des rayons d'or sur un golfe d'azur, mieux que les cimes empourprées du Taygète, il aime nos fleuves embourbés et leur pâle soleil. le peuple dans ses carrefours, les tombes sur les places, et nos tours gothiques qui, comme les siècles passés de notre histoire, le saluent au retour du drapeau de Jemmapes. » Des brochures politiques, l'Allemagne et la Révolution, Avertissement à la monarchie de 1830, expriment vivement la fermentation dïdées et d'espérances provoquée chez lui par la victoire des trois jours. Il ne renonce pas, croyez-le bien, à ses projets de poésie. En même temps qu'il appelle avec im-
patience Ja réparation des outrages subis par nous en 1815, il médite en silence son épopée du genre humain. Quelle forme donnera-t-il aux rêves de son imagination? Il le demande à la France et à l'Allemagne, il le demande surtout aux vieilles poésies du peuple, aux récits chevaleresques et nationaux du moyen âge, pensant avec raison que l'épopée des âges de réflexion et d'analyse est tenue de consacrer par un art supérieur les irrégulières ébauches des âges naïfs. Les chants primitifs de la Bohême, récemment retrouvés à Prague par M Hanka, faisaient grand bruit en Allemagne: M. Quinet les traduit, les commente dans une des premières livraisons de la Revue des Deux-Mondes; et ces belles pages ne révèlent pas seulement le caractère enthousiaste de ses études, elles jettent un jour subit sur le domaine des littératures primitives. Chacun des travaux de M. Quinet, en ces juvéniles années, semblait un bulletin belliqueux à la veille d'une conquête. Un rapport qu'il adresse au ministre de l'instruction publique sur les vieilles épopées françaises fut aussi une révélation littéraire. La plupart des idées produites par le hardi critique sont adoptées aujourd'hui par la science la plus sévère; en 1831, elles étaient singulièrement aventureuses, et la vieille école s'en émut. Au moment où les champions un peu superficiels du romantisme se passionnaient pour le moyen âge sans le connaître, M. Quinet y découvrait des trésors de poésie, au grand scandale de la critique routinière *. Ces manifestes, on le pense bien, brochures politiques ou
1. Des savants mêmes, et du premier ordre, repoussaient avec dédain ces innovations, qu'ils devaient accueillir plus tard et confirmer par de nouvelles recherches. M. Raynouard s'indignait qu'on pût voir de?
programmes littéraires, avaient soulevé une polémique assez vive; pendant ce temps-là M. Quinet reprenait la route de l'Allemagne, o.'i l'attiraient les plus doux souvenirs de ses idées de jeunesse et d'étude. Quelques mois après, son père est mourant, et le voilà rappelé en France^ dans sa province natale. Il couvait toujours dans sa pensée l'ébauche de son épopée philosophique. Tant de travaux amassés, tant d'idées, de rêves, de visions poétiques, formaient autour de lui comme un cortège invisible. Douloureux tourment de l'artiste ! L'écrivain sans idéal est toujours satisfait de lui-même; Edgar Quinet se demandait avec inquiétude s'il saurait donner la vie à ces fantômes, s'il réussirait jamais à trouver une forme d'art pour ces gigantesques rêveries qui embrassaient les siècles et les mondes. C'est encore au poëte lui-même que j'emprunterai ses confidences. « Tu ne sais pas, écrivait-il à un ami, du fond de la Bresse, tu ne sais pas quelle douleur c'est de n'entendre jamais d'autre écho que celui de sa pensée vagabonde. Ma jeunesse se consumait là dans un stérile amour de- la création tout entière. J'étais noyé dans un océan sans forme et sans rivages... Quand je faisais un pas le matin sur la rosée de la grande avenue, il me semblait que la terre et l'eau se lamentaient. Pendant des journées entières, sur le bord des prés, je suivais des fantômes qui n'ont point de
éléments celtiques dans les poëmes du cycle d'Arthur. M. Génin niait qu'il y eût des poëmes carlovingiens en vers de douze syllabes; l'éditeur de la Chanson de Roland a prouvé depuis qu'il avait mieux étudié, sur les indications de M. Quinet, notre vieille littérature nationale. M. Quinet, en un mot, a donné la première impulsion à ce mouvement d'études qui a débrouillé nos origines poétiques. Il a précédé même dans cette voie le docte et ingénieux Fauriel, qui a été sur tant de points l'initiateur littéraire du xixe siècle.
corps, et il y avait des idées sans noms, sans images possibles dans aucun monde, qui ne me quittaient pas... De ces tours que je bâtissais dans mes songes, de ces images à demi peintes, de ces mélodies sans voix, rien ne me restait qu'une vague enchantement; mais aujourd'hui mes fantômes m'importunent, mon propre chaos m'obsède; un aveugle instinct me pousse vers la lumière: il n'y a que le soleil d'Italie qui puisse dissiper mes odieuses ténèbres. » Ce moment est décisif dans la carrière de M. Edgar Quinet; il marque la fin de ce que Goethe appelle les années d'apprentissage. Pendant cette période de préparation, le traducteur de Herder, le disciple de Creuzer, le soldat scientifique de l'expédition de Morée, a recueilli les matériaux de ses poëmes. L'heure de la rêverie est finie; l'artiste doit terminer son œuvre. Tourmenté des visions qui l'obsèdent, fatigué de ses nuages et de ses fantômes, il va chercher le jour, le soleil, le ciel radieux : il court en Italie, et une année après il en rapporte Ahasvérus.
Est-ce à dire qu'Ahasvérus relève du génie latin ? Non, certes : c'est plutôt une conception à la Jean-Paul; mais si l'on songe à l'immensité du sujet que s'était proposé le poëte, à cette multitude de faits et d'idées que devait résumer son œuvre, on comprendra ce qu'il allait chercher au pays de la forme et de la lumière. Dans ce vaste pêle-mêle il fallait introduire un ordre; ce tableau prodigieux exigeait un cadre approprié. Quelle que soit l'exubérance de ,ce langage trop feuillu, comme Diderot le disait des Confessions de Jean-Jacques, il y a là une habileté de style, un mérite de composi-
tion, un soin du détail et de l'ensemble qui donnent une physionomie française à cetle œuvre d'inspiration tout allemande.
Quel est donc le sujet d'Ahasvérus? Le pèlerinage du genre humain à travers les âges. C'est surtout pour peindre de telles idées que la poésie a besoin de symboles. Goethe, vou lant exprimer dramatiquement ses vues sur la destinée humaine, avait emprunté une tradition populaire au théâtre des marionnettes; M. Quinet trouva aussi son symbole parmi les légendes du peuple. La complainte du Juif errant se prêtait merveilleusement aux interprétations du poëte. Est-ce seulement la personnification d'Israël, ce vieillard à barbe blanche qui s'en va de contrée en contrée, de forêt en forêt, sans pouvoir jamais mourir? Quand il nous dit avec une naïveté si énergique, avec une si touchante expression de lassitude, que le dernier jugement finira son tourment, nous reconnaissons là l'humanité elle-même. M. Quinet l'avait reconnue avant nous, et cette figure qui amuse les enfants, cette figure si solennelle, si majestueuse, depuis que le poëte l'a marquée de son empreinte, ne représentera plus autre chose que la race des fils d'Adam.
Je me garderai bien de donner l'analyse à' Ahasvérus; elle a été faite ici même, il y a vingt-cinq ans déjà, par un des maîtres de la critique. La conception, le plan, le style, les images, tout était imprévu dans ce livre. Le ciel et l'enfer de Milton, les rêves apocalyptiques de Jean-Paul sont encore des hardiesses classiques auprès des imaginations de M. Quinet. M. Magnin se chargea d'expliquer au public cette création extraordinaire, et son étude sur la nature du génie poétique, à propos à' Ahasvérus, est un manifeste littéraire bien autrement décisif, à mon avis, que les programmes des der-
nières aimées de la restauration1. Pour faire apprécier une œuvre où l'imagination s'accorde toute liberté, M. Magnin y établissait, avec une raison supérieure, les droits de l'imagination. Un philosophe illustre, très-sympathique aussi à la poésie, avait été amené à la déclarer presque impossible dans un temps de réflexion et d'analyse; M. Jouffroy (c'est de lui que je parle) trouva dans M. Magnin un contradicteur armé de toutes pièces. Une psychologie non pas d'école, mais vivante, une psychologie qui tenait compte des ébranlements imprimés à l'esprit humain par les révolutions de nos jours, lui permit de rectifier les vues du philosophe. « Après le grand drame de l'empire et de Sainte-Hélène, dit M. Magnin, la France eût été la plus idiote des nations si elle se fût rendormie platement dans la poésie du dix-huitième siècle. » Qu'on relise ces belles pages, on comprendra l'impression produite par Ahasvérus. Il n'est pas donné à tous les poètes de susciter de tels critiques. Les défauts du poëme de M. Quinet. l'excès des couleurs, l'abus de l'effet, le dédain des demiteintes et des ombres, le scintillement perpétue] des images, le bouillonnement du style, tout cela est signalé avec franchise; mais aussi comme l'inspiration du poète est comprise et expliquée!... Maintes aspirations confuses, mais sincères et ardentes, le vague espoir d'une rénovation religieuse, le rêve et le pressentiment d'un grand avenir, toutes ces émotions, tous ces élans des âmes généreuses dans une période de ce siècle aujourd'hui bien éloignée de nous, avaient trouvé un interprète enthousiaste et poétique chez M. Quinet. un interprète sympathique et réfléchi chez M. Magnin.