Voyez la Revue des Deux Mondes du 1er décembre
Cependant Ahasvérus ne seuievaiMl pas les objections les plus graves ? Au milieu de cette ivresse de la philosophie de l'histoire, où était le sentiment de la liberté, de la responsabilité humaine? L'humanité jouait bien son rôle en cette mystique épopée; les cités, les nations, les siècles, allaient se faire juger dans la vallée de Josaphat; où était l'homme, l'homme individuel, l'homme qui a une conscience et qui doit rendre compte de ses actes? Ces objections, un autre critique très -autorise les adressa au poëte avec une singulière vigueur. Tandis que M. Magnin jugeait Ahasvérus au nom de la philosophie et de l'art, M. VineMe jugeait au nom de la théologie chrétienne. Chrétien évangélique avant tout, M. Vinet allait droit à la pensée religieuse du livre, et il était sans doute injuste pour l'inspiration de l'auteur lorsqu'il la résumait ainsi : « Le monde n'est selon lui qu'une improvisation hâtée et téméraire, une phrase mal rédigée, un non-sens dont une rature va faire justice, un caprice que va remplacer un autre caprice peut-être; ce qui revient à dire que ce monde n'est point l'ouvrage de Dieu, à moins encore que tout ceci ne soit un rêve de l'esprit universel qui s'individualise en chacun de nous, que sais-je? de l'éternité qui a le cauchemar... » Quoi qu'il en soit, il faut lire cette critique, même après les excellentes pages de M. Magnin. Obsédé dès sa jeunesse par les inspirations du panthéisme, M. Quinet les combattra sans cesse, et il s'élèvera bientôt au sentiment le plus viril de la liberté morale; on ne peut nier toutefois que ces inspirations ne fussent trop visibles dans son Ahasvérus, et quand on vient de fermer son livre, encore tout troublé par cette poésie tumultueuse où Phumanité-semble supprimer l'individu, on écoute avec plaisir les éloquentes
réclamations de M. Vinet. M. Quinet lui-même, j'ose le dire, ne les a pas lues sans profit. Au reste, la vivacité, la colère même qui éclatent chez l'écrivain protestant, la vigueur et l'insistance de sa dialectique, prouvent l'estime particulière qu'il fait de l'auteur. Il l'appelle une noble intelligence, un cœur exalté, une imagination puissante. Impitoyable sur le fond des choses, M. Vinet a des sympathies d'artiste pour la poésie d'Ahasvérus. «D'autres, dit-il, la loueront plus dignement, mais je ne sais s'ils l'admireront davantage... Jamais on n'a prodigué avec une nonchalance plus superbe de plus superbes images. Et comment à tant de somptuosité tant de grâce peut-elle être mêlée ? Le sentiment ne se répandit jamais avec un abandon si tendre que dans les entretiens de Rachel et de son malheureux Joseph. M. Quinet a jeté une chance de plus pour la prose poétique dans le défi qu'elle soutient depuis un temps contre la langue des vers. Rien ne peut sembler plus menaçant pour la poésie versifiée que cette prose si énergiquement rhythmique, qui paraît, en certains endroits, avoir pris tout des vers, excepté la contrainte. Pour n'être pas tenté à l'hérésie, il faut bien vite ouvrir les Feuilles d'automne et les Harmonies; on trouve cependant que des vers sont toujours des vers. »
On ne saurait mieux dire: les réserves si finement insérées dans l'éloge en font un jugement définitif. Cette grâce, cette suavité de certains épisodes, qui ont séduit M. Vinet luimême, expliquent le succès d'un livre qui semblait ne convenir qu'à un public d'initiés. Des âmes poétiques et tendres ont subi le charme: comment ne pas dire ici que le noble artiste à qui l'on doit la Jeanne d'Arc du musée de Versailles a été une de ces âmes ? La princesse Marie d'Orléans a com-
posé d'après Ahasvérus deux bas-reliefs qni rappellent avec originalité les idéales peintures de M. Ary Scheffer.
Ahasvérus avait paru en 1833; deux ans plus tard M. Quinet publiait son poëme de Napoléon. Apres le symbole épique du passé , le poëte avait voulu chanter le symbole épique du présent et il avait choisi naturellement la figure prodigieuse que les événements ont placée au seuil du monde nouveau. On devine bien quel sera le Napoléon de M. Quinet : ce ne sera pas assurément le Napoléon réel, le politique, le législateur, le Napoléon du Moniteur et de M. de Talleyrand, comme l'a dit spirituellement M. Sainte-Beuve. M. Quinet s'attache au Napoléon populaire, et il revêt ce type d'une poésie qui lui est propre, poésie métaphysique, poésie inspirée de Herder, de Hegel et de la philosophie de l'histoire. Aux yeux du peuple comme aux yeux d'un Hegel, les détails de la réalité disparaissent; le peuple fait la légende de l'imagination naïve., le philosophe fait la légende de l'imagination métaphysique: ces deux légendes sont réunies dans le poëme de M. Quinet. En un mot le héros de M. Quinet est le Napoléon des premières chansons de Béranger, le Napoléon révolutionnaire, démocratique , mais sous les lueurs étranges de cette philosophie d'où est sorti Ahasvérus. A ce Napoléon transfiguré on peut aisément opposer, même comme sujet d'un poëme épique, le Napoléon de l'histoire. M. Sainte-Beuve a indiqué cette autre épopée, il en a marqué l'esprit et les conditions avec une finesse supérieure : « Ce mélange d'imagination et d'histoire, d'enthousiasme et de sévérité, de récit idéal et de prophétie sensée, de personnification symbolique en Napoléon et de réafité vivante, de carnage des camps, de ruse dans les conseils et d'équité démocratique, demanderait, pour
être réduit en œuvre et conduit à bien, la vie entière d'un Virgile, d'an Dante ou d'un Milton. » M. Quinet, avec son tour d'esprit, ne pouvait songer à une telle œuvre; bien loin de se proposer pour modèles les poètes d'une culture ingénieuse et savante, il se croyait vis-à-vis de son héros dans les conditions del'épopée primitive, à peu près comme les trouvères du moyen âge vis-à-vis de Charlemagne. Ce point de vue, éloquemment exposé dans la préface, contesté avec beaucoup de sens par M. Sainte-Beuve, conduisait nécessairement l'auteur au Napoléon de la légende populaire. L'éminent critique que je viens de citer le suivait encore sur ce terrain, et opposait à son goût de transfiguration métaphysique le bon sens de Béranger. On savait que l'auteur des Souvenirs du peuple préparait une épopée en chansons sur l'homme de Waterloo; M. Sainte-Beuve l'attendait avec confiance, espérant que l'exagération populaire, comme il dit, serait tempérée par cet esprit si fin. L'éminent critique avait trop présumé de l'auteur du Roi d'Yvetot; les Dernières chansons ont mal répondu à son attente. Sous le coup de 1815, Béranger a chanté les émotions de la France, il a consolé la patrie, voilà sa gloire. Quand il a voulu combiner ses inspirations, quand il a essayé de réaliser l'idéal de Napoléon empereur et chef d'une démocratie, maintes considérations particulières l'ont gêné: son œuvre est froide et contrainte. On sent le diplomate, l'homme qui manœuvre entre les partis et ménage sa popularité. Rien de pareil chez M. Edgar Quinet; une fois son point de vue arrêté, il se livre à son inspiration avec une généreuse imprudence.
Si je rassemble, comme des témoignages, les jugements prononcés par les maîtres, c'est pour mieux marquer la place
de M. Edgar Quiuet dans le mouvement littéraire de 1830. Ces choses -là sont loin de nous, les traditions s'évanouiSsent; la génération qui s'avance, déjà vieille en naissant, ne comprend plus la poétique adolescence du dix-neuvième siècle; ceux qui ont vu la dernière heure de ces brillantes journées sont tenus au moins d'en protéger le souvenir. Certes il y a plus d'un défaut dans ce poëme de Napoléon. L'écrivain, si à l'aise jusque-là dans sa prose souple et flottante, souffre visiblement de la contrainte du vers : maintes pages sont obscures, confuses, le style manque d'imité, l'auteur ayant mêlé souvent les allures de nos vieux poèmes carlovingiens à la fermeté du langage moderne; mais en revanche que d'inspirations vraiment épiques! Je signale surtout les confidences de Napoléon sur son propre génie. Ces hardis monologues, où l'on voit se déployer la pensée du conquérant, reviennent de loin en loin dans le poëme, et tout le bruit des chants qui suivent, chocs de nations, écroulements d'empires, n'est que le contre-coup de cette pensée solitaire et souveraine. M. Quinet a rencontré là des accents cornéliens. « Il pénètre, dit Gustave Planche, dans la conscience même du héros, et il épie ses plus secrètes angoisses; il recueille avidement tous les rêves dont l'image passe comme une ombre sur le front du guerrier victorieux; il explique à sa manière, et souvent avec un hardi bonheur, les douleurs comprimées que la foule contemple dans un muet effroi. » Il y a une scène rapide et singulièrement expressive sur le champ de bataille d'Essling, lorsque Lannes, frappé à mort, dit adieu à l'empereur et lui révèle des vérités terribles :
Le monde, croyez moi, n'est pas ce qu'il parait. Quand on dit : il vous aime, on vous trompe; il vout hait.
Vaines paroles, couvertes par le bruit du canon et le tumulte de la victoire! Le vertige qui saisit le vainqueur, l'anathème qui vient le frapper, les clameurs de Saragosse éveillant des échos jusqu'au pied de l'Oural, l'incendie de Moscou, la tour de Saint- Y van se balançant comme une sorcière au-dessus de de la fournaise immense, toutes ces peintures grandioses prouvent que l'enthousiasme du poëte na pas affaibli chez lui l'amour de la liberté et du droit. C'est une belle idée d'avoir mis dans la bouche du pape ces protestations solennelles :
Partout, tu dédaignas comme une arme émoussée Le seul glaive qui dure, esprit, âme., pensée.
Qu'importe que ce soit le poëte qui parle ici et non le souverain pontife? Tous ces avertissements, proférés par tant de bouches éloquentes, par les morts de Marengo, par les mourants d'Essling, par les rois, par les peuples, par la conscience même du conquérant, font la moralité de ce livre.
J'ai dit la moralité du livre; il y a là en effet un progrès évident sur Ahasvérus. L'homme y apparaît libre, responsable, et le poëte, comme le chœur antique, y proclame la loi du juste. De là aussi une impartialité bien rare en un tel sujet. Tant que Napoléon grandit et s'enivre de sa fortune, le poëte fait retentir à ses oreilles ces mots que Bossuet emploie si bien : vanité, misère, néant de la gloire et de l'empire î Quand de nobles vaincus succombent ou se redressent pour une lutte à mort, il a pour eus. des tendresses héroïques. Rien de plus beau que son chant de Leipzig. Ces grandes levées d'armes du patriotisme insulté ont trouvé en lui un chantre enthousiaste. Enfin à l'heure où commencent nos
désastres, quelles émotions dans l'àme du poëte ! Il se multiplie, il est partout, il ressent à lui seul tout ce qu'a ressenti la France. Tantôt il interpelle les morts, si les vivants sont las ; il évoque les vieux soldats de la république, Desaix, Kléber, et toutes les batailles d'Italie et d'Egypte, pour arrêter l'ennemi sur la frontière :
On dit qu'à la frontière arborant leurs linceuls, Trois nuits, le glaive au poing, ils la gardèrent seuls.
Tantôt il apostrophe la France, cette France trop tôt vaincue et satisfaite du joug; il la presse, il l'aiguillonne, il lui adresse sa généreuse insulte. Tantôt enfin, quand tout est perdu, le soir de Waterloo, il entonne tout à coup cette prière désolée : « Grand Dieu! tu l'as voulu, que ta volonté soit faite! Mais prends pitié de notre France ; relève-nous, Seigneur! Rendsnous la vie, rends-nous l'avenir ! »
Le Napoléon de M. Quinet signifiait, par-dessus toute chose, l'avènement de la démocratie. Cette démocratie aurat-elle un dieu? Voilà le- sujet de la troisième épopée du poëte. Ahasvérus représentait le passé, Napoléon le présent, il fallait maintenant célébrer l'avenir comme le chantre de Pollion. Or de toutes les questions de l'avenir, la plus grande pour une âme d'élite, c'est la question religieuse. Quel sera le dieu de l'avenir? M. Quinet, je le dis à sa louange, ne pouvait détacher son esprit de ces problèmes. Il croyait alors à une transformation du christianisme, peut être même àla possibilité d'une révélation nouvelle. Sans se rendre un compte exact des aspirations de son âme, il appelait un Verbe, un fiât lux, qui dissipât ses ténèbres. « Si c'est être impie, disait-il, de penser que le christianisme du dix-neu-
vième siècle est différent du christianisme du douzième, alors, pour ma part, je mérite l'accusation dont mon obscurité ne m'a pas toujours défendu. Si au contraire c'est être religieux de reconnaître en chaque chose la puissance de l'infini, si c'est être croyant de garder le culte des morts et la foi dans l'éternelle résurrection, si c'est être ami de Dieu de le chercher, de l'appeler... alors celui qui écrit ces lignes est tout le contraire de l'impie. » Cette aspiration vers Dieu, cette espérance d'une nouvelle révélation religieuse, cette foi en l'éternelle résurrection, il entreprit de les personnifier dans un symbole, et il composa Prométhée.
Quel est le véritable but du Prométhée d'Eschyle? quelle était la pensée du poëte lorsqu'il portait sur le théâtre d'Athènes cet étonnant spectacle? Chaque époque y a vu ce qui la préoccupait elle-même. De toutes ces explications, la moins exacte, mais la plus poétique, est celle qu'ont indiquée plusieurs des Pères de l'Église. La fable de Prométhée enchaîne par Jupiter, puis délivré par un dieu supérieur, a paru à saint Augustin, à Lactance, à Tertullien, la figure de l'humanité courbée sous le joug du polythéisme et affranchie par le Christ. M. Quinet s'empare de cette interprétation et en tire toutes les conséquences. Prométhée représentera l'âme de l'homme altérée de l'infini. Au delà de l'Olympe, le Titan aperçoit des cimes plus hautes, plus saintes, et c'est pour cela que Jupiter le cloue sur les rochers du Caucase. Le dieu qu'il a entrevu brise ses chaînes, et tous les dieux de l'Olympe s'évanouissent comme des fantômes. Le supplice est-il fini? Non; ce dieu lui-même, ce libérateur, un jour viendra où il ne suffira plus à l'âme agrandie du Titan. Nouveau supplice, nouvelles chaînes plus pesantes que celles du Caucase,
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jusqu'à ce qu'une divinité supérieure vienne encore délivrer le captif! Telle est l'audacieuse conception de M. Quinet, et c'est ainsi qu'avec une légende du paganisme antique il peint d'avance toutes les évolutions possibles de l'avenir.
Le poëte a conservé la forme du drame, du drame épique à la façon d'Eschyle. Prométhée inventeur du feu, Prométhée enchaîné, Prométhée délivré, voilà les trois parties de son œuvre. La joie virile du Titan quand il crée l'homme et dérobe pour lui le feu divin remplit le premier tableau ; mais c'est dans le second et le troisième que le poëte déploie les richesses de son invention. Le supplice de Prométhée; ce ne sont pas ces chaînes de fer qui l'attachent au rocher, ce n'est pas le vautour qui lui déchire le cœur, c'est l'ingratitude des hommes, c'est la raillerie des faux sages, c'est le doute surtout quand le prophète, si fort tout à l'heure contre la violence, commence à désespérer de lui-même et du dieu qu'il invoque. Toutes ces péripéties du drame de la conscience sont exprimées avec une netteté qui attestait chez l'auteur d'Ahasvérus un progrès inattendu; le rêveur cependant n'avait sacrifié aucune de ses inspirations; son âme éclate dans la prière qui termine le second tableau. Prométhée a retrouvé sa foi; les sibylles, les oracles, c'est-à-dire toutes les voix supérieures de l'humanité, entonnent avec lui l'invocation au dieu inconnu.
La prière est si pressante, que le dieu apparaît enfin. C'est le sujet de la troisième partie et la peinture de l'homme moderne. Voilà bien M. Quinet tout entier, voilà le secret de sa perpétuelle inquiétude. Deux archanges, Michel et Raphaël, sont descendus des cieux auprès du Titan enchaîné. Ils l'interrogent, ils écoutent son histoire, ils lui annoncent que
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Jupiter n'est plus, et, brisant ses fers, ils l'emmènent avec eux dans les sphères supérieures. Hélas ! il a si longtemps attendu, il a si cruellement gémi sous les étreintes du doute, que le doute le poursuit encore. Peut- il croire à cette félicité que les célestes messagers lui promettent ? Sera-ce bien là le dernier terme? Pendant qu'il monte vers l'infini, il entend le chœur des dieux vaincus qui prédisent en ricanant la mort future du dieu nouveau. Cruelle obsession qui corrompt son bonheur ! Il en triomple pourtant, il arrive régénéré au sein de Jéhovah, et le poëme se termine par les concerts des séraphins, qui chantent la présence éternelle de Dieu et la sainte joie de l'humanité.
En relisant ce poëme après bien des années, je me demande si M. Quinet y annonçait la fin du christianisme, comme Prométhée avait annoncé la mort des dieux païens ? Je ne le pense pas Prenons garde de nous laisser tromper par les idées toutes différentes que le poëte a pu concevoir plus tard. Le principe de M. Quinet, principe vraiment philosophique, était celui-ci : tant que l'humanité n'aura pas à se prosterner devant un idéal plus beau, plus humain, plus divin que la vie et la mort de Jésus, le christianisme est à l'abri de toutes les attaques. Seulement la loi du Christ ne se prête- t-elle pas à des développements nouveaux, à des applications plus étendues? M. de Lamartine a dit :
Les siècles, page à page, épellent l'Évangile; Vous n'y lisiez qu'un mot, et tous en lirez mille.
Cette pensée suffisait alors à M. Edgar Quinet, qui se contentait volontiers d'aspirations généreuses et indécises; ce serait se tromper gravement que d'attribuer à l'auteur de
Prométhée une pensée plus nettement formulée, et surtout une pensée hostile au christianisme. Il y a même, dans ce drame épique, un retour marqué à l'inspiration chrétienne, de même qu'il y a dans la forme un effort évident vers la sobriété des maîtres. En étudiant Racine, il n'avait pas respiré en vain a pure fleur du spiritualisme chrétien et cartésien du dix-septième siècle. L'espoir d'une renaissance religieuse, d'une nouvelle résurrection du Christ, pour employer son langage, voilà quel était le résumé de ses trois poèmes. Ahasvérus, Napoléon, Prométhée, forment donc tout un cycle dans la vie de M. Edgar Quinet; ils resteront comme le plus pur témoignage de sa pensée au moment où, loin des luttes et des excitations troublantes, elle suivait librement son inspiration et sa voie.
D'Ahasvérus h Prométhée le progrès est manifeste. Ahasvérus était la peinture collective du genre humain; Prométhée, sans cesser d'être une personnification générale, présente l'étude d'une âme et de ses combats. On craignait, et M. Quinet avait craint lui-même que cette communion ardente avec l'humanité n'affaiblît chez lui le sentiment de la vie individuelle; ce danger n'existait plus. La vie morale, la liberté, la responsabilité, trop absentes des premières compositions du poëte, occupaient de plus en plus sa généreuse pensée. Il eut conscience de ce progrès. Voici toute une période où cette transformation de son esprit sera plus décisive encore, le philosophe terminant ce qu'a ébauché l'artiste.
C'est en 1838 qu'avait paru le poëme de Prométhée; cette même année M. Edgar Quinet publiait une des plus belles
œuvres qui soient sorties de sa plume, sa réfutation de la Vie de Jésus du docteur Strauss. Ce que j'admire le plus dans cette savante étude S ce n'est pas l'érudition de l'auteur, ce n'est pas la vive lumière qu'il a jetée sur les controverses théologiques de l'Allemagne, c'est son sentiment si vif, si profond de la personnalité du Christ. Déconcertés par une attaque inattendue et sur bien des points inintelligible pour eux, nos théologiens gardaient le silence; un philosophe prit la parole, et au nom de la raison, au nom de l'histoire, au nom de la liberté morale de l'homme, il défendit contre le mythologue allemand l'existence et le rôle personnel de Jésus. Voilà vingt ans que ces pages ont paru, et depuis lors bien des écrivains en France, en Allemagne, en Angleterre, ont traité la même question; aucun, à mon avis, n'a égalé M. Quinet. Ce fut un succès pour l'écrivain et le penseur. Sa physionomie se dessinait de plus en plus. Vers la même époque, avant le travail consacré à M. Strauss, mais sous une inspiration analogue, il avait donné ces belles études sur l'épopée, qui sont le commentaire de ses poëmes. Certes, il y a là bien des richesses, bien des vues ingénieuses et profondes; la vraie théorie de l'épopée, indiquée déjà par Fauriel, par M. Magnin, par la critique allemande, est développée par M. Quinet et mise dans tout son jour. Son explication de la nécessité du merveilleux, la loi qu'il fait au poëte de placer son œuvre au sein de l'intelligence divine, ce sont là des traits de lumière qui renouvellent, la philosophie de l'art; ce que j'aime surtout à signaler dans ces pages éloquentes, c'est la haute inspiration morale de l'écrivain.. L'esthétique allemande, substituant l'humanité à l'homme, faisait disparaître le poëte pour le remplacer par un peuple; M. Quinet
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protesta victorieusement. Il fallait sans doute, (et qui l'a dit mieux que lui?) il fallait le concours de tous les sentiments,, de toutes les croyances d'un siècle pour que l'épopée fût possible; plus nécessaire encore était l'action décisive d'un génie inspiré. De môme qu'il défend la personnalité de Jésus contre le docteur Strauss, il défend Homère contre Wolf. Toute cette discussion est très-belle, vraiment digne d'un philosophe et d'un poëte. L'auteur d'Ahasvérus voulait renverser les faux systèmes qui, mettant les forces abstraites à la place de l'homme, abolissaient partout la vie dans l'histoire et dans l'art.
Cette rectification des théories allemandes se conciliait parfaitement chez M. Edgar Quinet avec l'indépendance fougueuse qui est le fond de son esprit. Passionné pour l'épopée primitive, il maltraitait l'épopée des âges cultivés, celle-là même que sanctifie, pour ainsi dire, le génie d'un Virgile. Ces strophes amères, qui terminent l'étude sur l'épopée latine, expriment, au vif le tour d'imagination de M. Edgar Quinet. La liberté de la poésie grecque ravit son âme, le méthodique esprit de Rome l'irrite, et il lui lance une ardente invective. On sait avec quelle grâce la muse latine fut défendue; M. Sainte-Beuve s'était chargé du plaidoyer dans une épître à M. Patin. Que M. Sainte-Beuve ait raison, je le crois sans peine; je regretterais cependant que M. Quinet n'eût pas écrit ces strophes : elles peignent bien l'ardent poëte, et surtout, en cette période de sa vie, elles nous montrent quel sentiment de la liberté individuelle avait succédé à ses premières inspirations panthéistiques. Ce sentiment éclate partout dans ses œuvres de cette époque, dans ses travauxsur l'épopée française, sur l'épopée allemande, sur l'unité
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des littératures modernes, dans son voyage à Venise, à Florence, à Rome, à Naples, dans ses recherches d'histoire contemporaine, le Champ de bataille d'Arcole, le Champ de bataille de Waterloo, bref, dans toutes ses fortes études d'histoire, de philosophie, de littérature, de politique, réunies par lui sous le titre ft Allemagne et Italie.
Ce livre marque une belle date dans la vie de M. Quinet. C'était en 1839. L'ardent poëte s'était dégagé de ses entraves*; sa pensée était plus nette, son style plus rapide, il était maître de son inspiration. Écrivain éloquent, libéral, spiritualiste, religieux, il pouvait servir de modèle et de guide aux âmes travaillées, comme il l'était lui-même, par le besoin de la science et de la foi. Un ministre qui cherchait à relever l'enseignement supérieur venait de créer plusieurs facultés des lettres en province; il chargea M. Quinet d'inaugurer à% Lyon la chaire de littérature étrangère. L'auteur à' Ahasvérus quitta sa résidence de Heidelberg, où il s'était initié à la philosophie de l'art et à la grande poésie; son devoir désormais était de compléter l'inspiration de l'Allemagne par le cœur et l'esprit français.
Le 10 avril 1839, M. Quinet prit possession de sa chaire en présence d'un auditoire considérable. Le succès fut grand dès les premiers jours. Avant de dessiner rapidement l'histoire littéraire universelle, le professeur s'était dit : « Quelle est l'âme de toute littérature? La pensée religieuse. De la conception de Dieu dépendent toutes les formes de l'art. L'introduction à l'histoire de l'imagination humaine, c'est l'histoire des religions. » Voilà comment M. Edgar Quinet parlait des Védas et de la Bible devant la foule suspendue à ses lèvres.
Ce brillant cours de Lyon est devenu un livre; on le trouvera dans le Génie des Religions (1842). M. Quinet accomplissait un des vœux, de toute sa vie quand il traçait cette histoire religieuse du monde. Résumant les travaux de la science depuis un demi-siècle, mettant à profit les recherches des voyageurs anglais et l'érudition hardie des Allemands, il suit, de l'Himalaya au Sinaï, la longue enfance du genre humain, et montre comment sa conscience s'est élevée de la théogonie indienne au Dieu de la Bible et de l'Évangile. Le dix-huitième siècle considérait les dogmes comme une invention de la politique; M. Quinet restitue à la religion la place suprême qui lui appartient. Bien loin d'être l'œuvre artificielle d'un législateur humain, la religion, selon lui, est l'intuition spontanée, par conséquent divine, de l'âme collective de l'humanité. Dans toute religion consacrée par la foi d'une race entière, il y a quelque chose de Dieu. N'est-ce pas ce qu'ont proclamé les docteurs les plus orthodoxes, quand ils ont cru reconnaître dans tous les cultes antérieurs à la venue du Messie les débris d'une révélation primitive? Mais le sujet principal de M. Quinet, ce n'est pas tant l'origine que le génie des religions. Une fois que l'enthousiasme religieux a produit le dogme, le dogme règle tout; l'État, la science, la philosophie, les formes diverses de Part, tout dépend de là, et les grandes révolutions qui agitent le monde politique attestent qu'une révolution analogue est accomplie déjà dans la conscience des hommes.
D'après ce. résumé de ses principes, on voit tout d'abord à quelle hauteur s'est placé l'écrivain. Ce n'est jamais l'élévation qui manque à M. Quinet; mais, trop souvent, dans son extase philosophique, l'œil fasciné par l'éclat des cimes, il
néglige cette étude des détails qui aurait pu rectifier la marche de sa pensée. Que de questions laissées indécises dans ce splendide tableau ! Pour n'en citer qu'une seule, on ne sait pas bien, après avoir lu ce livre; quel caractère l'auteur assigne à la religion du Christ. Certes il est impossible de parler de l'Évangile avec plus d'enthousiasme, de mieux montrer combien le christianisme était nécessaire au monde après le long et inutile travail de l'Orient, de peindre plus vivement la lutte victorieuse qu'il soutint contre tous les dieux antiques, acharnés à sa perte. D'où venait cependant cette merveilleuse apparition? Sortait-elle de la conscience de l'humanité ? La terre avait-elle enfanté le Sauveur, comme elle avait enfanté Bouddha, Ormuzd et Apollon? Si le christianisme, selon la théorie appliquée par Fauteur aux croyances de l'antique Orient, était une manifestation spontanée de la conscience humaine, que devenait la personne du Christ? Et si le Christ avait existé, s'il avait exercé un rôle incontestable,qu'était-ce donc que ce personnage extraordinaire? Un dieu ou un homme? Un dieu fait homme ou un homme fait dieu? Les questions se multiplient et demeurent sans réponse. Dans un savant travail consacré au livre même qui nous occupe, un noble et loyal esprit trop tôt enlevé à la philosophie religieuse, M. Adolphe Lèbre, fait le reproche à M. Edgar Quinet d'avoir prématurément entrepris cette histoire des religions antiques. « Nous n'avons pas encore, dit-il, de documents assez complets pour apprécier d'une façon vraiment scientifique les différents cultes de l'Inde et de l'Assyrie, de l'Egypte et de la Perse, et M. Quinet a été amené à confondre sons un même caractère l'extrême variété des théogonies orientales. L'objection est sérieuse: celle que je propose
me paraît plus grave encore : elle ne porte pas sur l'érudition de Fauteur, mais sur le principe môme de son livre. En réfutant le docteur Strauss, M. Quinet avait proclamé le rôle personnel et divin de Jésus-Christ; d'où vient qu'il écarte ici cette question? Évidemment le principe d'où il est parti a contrarié sa marche; il n'a osé ni l'abandonner ni le maintenir; le doute qu'il avait combattu chez le docteur de Tubingue est entré dans son âme : de là le vague de ses conclusions.
Je crois, pour ma part, que M. Quinet, fidèle à l'inspiration de son étude sur le docteur Strauss, pouvait affirmer le caractère surhumain du christianisme sans renoncer à son explication des religions antérieures. Quand on étudie ces choses en philosophe et non en théologien, il faut observer les faits du monde moral, comme le naturaliste observe les faits du monde extérieur; or il y a ici des faits d'une nature absolument différente : d'un côté, les religions du vieil Orient, sorties manifestement de la conscience du genre humain à l'époque de ses créations spontanées; de l'autre, un personnage unique, un personnage dont le rôle individuel ne saurait être contesté, et qui a fait son apparition dans une époque de réflexion et d'analyse, après les travaux de la philosophie hellénique, chez un peuple partagé en d'innombrables sectes. Pour des faits si opposés, une explication commune est impossible. Si M. Quinet s'était moins préoccupé de l'unité de son livre, il n'eût pas laissé une telle lacune dans son tableau.
Qu'y a-t-il donc à louer dans cette vaste et incomplète ébauche? Un grand principe et d'admirables fragments. Ce grand principe, c'est l'importance accordée à la religion, la place suprême qu'elle obtient dans la philosophie de l'his-
toire. Quant aux fragments dont je parle, il suffit de rappeler /es chapitres sur l'épopée indienne, sur la renaissance des études orientales au dix-neuvième siècle, sur le livre de Job, sur la civilisation hellénique, principalement sur le génie de l'art. Le sentiment du progrès moral, par conséquent de la liberté et de la responsabilité individuelle, proclamé à chaque page de ce livre, éclate surtout comme un hymne dans cette glorification de la beauté. Il y a là de braves paroles, comme dit Montaigne; répétons-les. Après avoir montré que l'architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie, sont les degrés par lesquels il est donné à l'imagination humaine de s'élever jusqu'à l'idéal, l'auteur s'écrie éloquemment : « Mais sont-ce là en effet tous les arts par lesquels on peut gravir vers la beauté? Je crains bien d'avoir omis le premier et le plus important êe tous. Les modernes n'y pensent guère dans leurs théories, les anciens n'avaient garde de l'oublier jamais. Et cet art souverain, quel peut-il être, si ce n'est celui de la sagesse, de la justice, de la vertu, ou, pour tout comprendre à la fois, l'art de la vie?... Je ne cacherai pas la moitié de ma pensée; oui, il y a du Phidias dans chacun de nous, parce qu'il y a du Phidias dans toute créature morale. Oui, chaque homme est un sculpteur qui doit corriger son marbre ou son limon jusqu'à ce qu'il ait fait sortir de la masse confuse de ses instincts grossiers une personne intelligente et libre. Le juste, c'est-à-dire celui qui règle ses actions sur un modèle divin, celui qui sait, quand il le faut, dépouiller la vie mortelle, comme le sculpteur dépouille le marbre, pour atteindre la statue intérieure... voilà le dernier terme et le comble de la beauté sur terre. Voilà le poème, le tableau, l'harmonieparexcellence,carc"estune harmonie vivante
on poëme vivant. L'œuvre et l'ouvrier sont intimement unis et confondus ; il n'y arien au delà, si ce n'est Dieu lui-même.» On voit quelle élévation religieuse, quel enthousiasme moral animaient la pensée de M. Quinet. Ce spiritualisme viril succédant aux inspirations un peu confuses de la jeunesse n'était pas une conversion fortuite, mais le développement naturel de son âme. Le philosophe complétait le poète; l'artiste et le penseur se soutenaient l'un l'autre. Quand l'auteur (['Ahasvérus et de Prométhée écrivait ses études sur l'épopée, le Génie des religions, et surtout la réfutation du docteur Strauss, il était en possession de toutes ses forces. Ce sont là les beaux jours de M. Edgar Quinet, c'est la période la plus complète de sa carrière; j'y trouve l'harmonie vivante dont il parle si bien.