SA VIE ET SES ÉCRITS
La préoccupation constante et le secret tourment de l'Allemagne au dix-neuvième siècle c'est le désir, disons mieux, c'est le besoin de quitter la vie contemplative pour les épreuves de l'action et de marquer enfin sa place parmi les nations viriles de l'Europe. Que de fois, depuis quarante ans, n'at-ellepas espéré que l'heure de cette transformation était venue! Que de fois aussi, hélas ! emportée par une sorte d'excitation fébrile, on l'a vue faire violence à ses traditions séculaires, se révolter contre son propre génie et rejeter avec injure l'héritage de ses ancêtres, au lieu de l'enrichir d'acquisitions nouvelles ! Ces folles équipées ont toujours une conséquence inévitable : on abandonne bien vite les principes qui ont trompé notre attente, et de l'exaltation à l'abattement la distance n'est pas longue. Espoir, impatience, découragement, voilà les trois phases qu'a traversées de nos jours la vie publique de ce grand pays, et qui expliquent trop bien sa situation présente.
Voyez l'Allemagne vers 1815 : encore toute remplie des émotions de cette guerre qu'elle appelle fièrement la guerre de délivrance, heureuse d'avoir brisé son joug et vengé son honneur, agitée par mille projets de régénération politique et civile, elle vit surtout par l'espérance. En vain les gouvernements ont-ils ajourné les réformes promises, en vain quelques explosions démagogiques viennent-elles par instants troubler sa quiétude et justifier cette politique timorée , il y a au fond de la pensée générale une confiance naïve que rien ne peut ébranler. Le présent est triste, mais que l'avenir est souriant! D'habiles écrivains ont commencé déjà dans l'ordre des travaux de l'esprit cette rénovation qui passera un jour dans la réalité; ils ont inventé un style tout nouveau, vif, brillant, ingénieux, un style plein de légèreté et d'allégresse, qui exprime merveilleusement l'attente universelle et entretient chez tous l'ardeur de la pensée. On est bien loin de la gravité doctorale et de la prudente réserve des anciennes écoles; l'esprit public est éveillé et ne s'endormira plus. C'est Louis Boerne, dans son journal, qui charme et stimule ses lecteurs; c'est Henri Heine, dans ses Reisebilder, qui continue la prédication de Louis Boerne, et par un mélange inespéré de verve poétique et de railleries étincelantes, introduit en Allemagne l'esprit de la révolution sans mettre encore en péril les traditions particulières de son pays. Heureux moment dans l'histoire des idées germaniques ! premier essor d'une vie nouvelle ! Si les publicistes commettent çà et là plus d'une faute, si les poètes se laissent entraîner à des témérités blâmables, on excuse volontiers leurs erreurs, tant elles sont protégées par les grâces naïves de la jeunesse!
Mais bientôt, à force d'attendre, l'esprit public est devenu
exigeant; 1830 a ranimé chez les peuples allemands le désir d'une régénération politique, en même temps qu'il a redoublé les appréhensions des hommes d'État. Voici l'heure de la crise. Au milieu de ces excitations fiévreuses et de cette résistance obstinée, l'Allemagne commence à s'imputer à ellemême cet ajournement continu de ses espérances ; elle s'en prend à son génie, aux traditions de sa littérature et de son histoire, à l'amour des contemplations et de la rêverie métaphysique. C'en est fait; elle a juré de rompre avec tout son passé. On dirait un esclave révolté qui brise sa chaîne. Plus d'idéalisme, plus de spéculations sublimes : Goethe et Hegel sont relégués parmi les inutiles représentants d'une époque disparue, et c'est à peine si leur panthéisme audacieux les défend contre l'insulte. II y a une jeune Allemagne qui veut faire régner dans les lettres germaniques je ne sais quel mélange de désinvolture et de matérialisme; il y a une jeune école hégélienne qui prétend avoir réduit en poussière les théories de son maître, afin d'établir sur les ruines de toutes les doctrines philosophiques et religieuses la négation définitive d'un Dieu personnel et la religion de l'égoïsme. Ce délire va croissant d'heure en heure. Quand la Jeune Allemagne se disperse, les poètes politiques s'empressent de prendre sa place. « Quel sabbat ! s'écrie Henri Heine, — et notez qu'Henri Heine les connaissait bien, car naguère encore il leur donnait le signal et tenait l'archet du maître d'orchestre, — quel sabbat! quel piaillement! on dirait les oies qui ont sauvé le Capitole. » Cependant le sabbat des jeunes hégéliens fait bien autrement de vacarme ; ce ne sont plus des incartades littéraires, c'est une invasion furieuse dans les domaines de l'âme. On avait rejeté l'idée de Dieu pour ado-
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rer l'humanité ; on rejeta à son tour l'humanité pour n'adorer que le moi. Ici le fond de l'abîme est atteint, et l'esprit de destruction est forcé de s'arrêter.
N'y a-t-il pas du moins, au milieu de ce délire de la philosophie et des lettres, un public sérieux que la fièvre n'a pas gagné? Oui, certes; le spiritualisme ne saurait disparaître tout entier dans la patrie de Leibnitz. Il y a encore des écoles graves, savantes, bien inspirées, quoique trop timides et réduites à protester dans l'ombre; mais il semble que l'impatience générale ait saisi aussi ce public d'élite. La révolution de février ouvre à l'Allemagne cette carrière active où elle brûlait d'entrer; dans ce désarroi des gouvernements, et grâce à l'initiative hardie de quelques hommes, l'Allemagne entière est à Francfort, représentée par ses mandataires au sein d'un parlement national. Que vont faire tant d'esprits éminents, publicistes, philosophes, historiens, divisés, il est vrai, sur bien des questions essentielles, mais inspirés par un même désir de régénérer l'Allemagne ? Ils voudront se passer du temps, ils voudront réaliser par des articles de loi ce qui ne peut être que le résultat du travail des siècles; pleins de mépris pour l'expérience, ils prétendront violenter la réalité et les faits au nom de la raison absolue; ils décréteront impérieusement l'unité. Et que produiront ces solennels débats? De nouvelles antipathies de peuple à peuple, un antagonisme nouveau du nord et du midi, de l'Autriche et de la Prusse, de l'Église catholique et des communions protestantes. Irrités -de cet échec, ces impatients réformateurs iront jusqu'à oublier leurs principes libéraux; ils tendront la main à la démagogie. C'est toujours, comme on voit, cette même impatience qui est le secret de toutes leurs fautes : soldats de
l'unité allemande, amis de la liberté politique, ils ont affaibli l'ancienne unité et mis la liberté en péril! Vienne maintenant une réaction trop facile à prévoir, vienne la revanche des gouvernements, amenée par les excès démagogiques, ce grand et infructueux effort aura épuisé l'ardeur de l'Allemagne. Morne, abattue, découragée, elle renoncera — on le dirait du moins — aux espérances généreuses qui la soutenaient au commencement du siècle, et ce peuple, qui appelait si ardemment les épreuves et les agitations de la vie "active, pourra se résigner sans trop de peine à l'immobilité au milieu d'une crise où l'Europe entière est en jeu.
Ce tableau est triste assurément; il est triste surtout pour les hommes qui ont été mêlés à cette histoire, et qui, n'ayant pas pris part aux fautes que je viens de signaler, sont obligés pourtant de subir la peine commune. Ces hommes -là, il faut le dire à l'honneur de l'Allemagne, sont plus nombreux qu'on ne pense. Leur grande faute, c'est de ne pas avoir assez nettement protesté contre les aberrations dont ils sont punis aujourd'hui. Dans tous les te.nps de vive excitation sociale, les sages ont tort de baisser la tête et de laisser oublier qu'ils sont là, heureux du moins quand ils peuvent encore élever une voix respectée au lendemain de la déroute universelle !
Il en est d'autres qui n'appartiennent pas à ce groupe de stoïciens impassibles, qui se sont jetés au contraire dans le feu de la mêlée, qui ont partagé les émotions et par moments les fautes de la patrie, qui ont essayé toutefois de garder fidèlement leur poste, malgré l'entraînement des passions, et qui, à l'heure des défaillances publiques, se relèvent aussi jeunes, aussi confiants, aussi intrépides qu'au début, brûlant de rattacher le passé à l'avenir et tout prêts à recommencer auj ourd'hui
la partie qu'ils ont perdue hier. Tel est, ce semble, M. Gervinus, le peintre sévère de la littérature allemande, le politique et le publicisteun peu chimérique du parlement de Francfort, et en ce moment même le confiant historien de notre dix-neuvième siècle. Il m'est arrivé, en maintes rencontres, sur maintes questions de détail, de contredire ouvertement les vues de M. Gervinus; jamais je n'ai refusé une vive et cordiale estime à la vaillante ardeur de sa pensée. L'heure est venue d'apprécier dans son ensemble sa laborieuse carrière. Sous le jour nouveau que répand la situation présente, je crois apercevoir plus distinctement cette forte et grave physionomie. Si les considérations qui précèdent sont exactes, elles nous aideront à marquer avec précision la place qui lui appartient dans le mouvement confus des lettres germaniques. M. Gervinus s'est associé à toutes les espérances que je signalais tout à l'heure; il a cédé, comme tous ses compagnons d'armes, à l'impatience qui a fait commettre tant de fautes, il y a cédé même un des premiers, et la passion qui l'animait lui a dicté dès le premier jour d'incroyables erreurs historiques; mais du moins il n'a pas été vaincu par le découragement, et presque seul, au milieu de la dispersion de l'armée, il garde sa foi et tient son drapeau d'une main ferme.
L'ardent esprit dont je vais parler n'a été encore apprécié, si j'ose le dire, que d'une manière incomplète. En Allemagne môme, c'est sur des pièces insuffisantes qu'on l'a jugé; les documents, non pas les plus considérables sans doute, mais
les plus expressifs, ont été négligés par la critique. Pour un grand nombre de lettrés, M. Gervinus est uniquement l'historien de la poésie allemande, un historien sévère et passionné qui veut arracher son pays aux séductions du mysticisme et qui, écrivant l'histoire de la poésie comme on trace une épitaphe sur un tombeau, scelle dans ce tombeau les vertus contemplatives de la vieille Germanie et ordonne aux générations nouvelles de ne plus vivre que par l'action. Rien de plus juste; mais oî est le secret de cette passion qui anime son tableau de la poésie allemande? Comment s'est-il préparé a cette prédication vraiment extraordinaire? Quelle est, selon lui, la mission particulière de l'Allemagne? quelle place donne-t-il aux peuples germaniques dans les révolutions du monde ? Quelle est en un mot sa philosophie de l'histoire ? Il en a une, on a oublié de l'interroger. Je la chercherai dans les premiers écrits de sa jeunesse. Arrêtons-nous ici avec curiosité, étudions le premier épanouissement de cette vive intelligence; l'Histoire de la poésie allemande et tous les ouvrages qui l'ont suivie nous offriraient trop d'énigmes sans ce vivant commentaire.
M. George Gottfried Gervinus est né à Darmstadt le 20 mai 1805. Destiné par sa famille aux travaux du commerce, il reçut l'éducation spéciale qui devait suffire à sa carrière. Ses études terminées il fut placé chez un négociant de sa ville natale; mais les goûts et les aptitudes de son esprit ne tardèrent pas à se déclarer. Je me figure, derrière ce comptoir, celui qui voudra être un jour non pas seulement un historien littéraire, mais le juge et le guide du génie germanique. Quelque chose de ce premier emploi lui restera. Je ne dirai pas, comme ceux qu'a si souvent froissés la rigueur un
peu dédaigneuse de ses arrêts, qu'on retrouve toujours en lui le commis du négociant de Darmstadt, que le sentiment poétique lui manque, qu'il estime les choses de l'esprit au taux de l'utilité immédiate, enfin qu'il a écrit l'histoire littéraire du pays de Schiller et de Goethe comme on tient un livre en partie double; pardonnons ces spirituelles injustices aux rancunes de la Jeune Allemagne, et ne répétons pas une condamnation que M. Henri Laube ne signerait plus aujourd'hui. Il est bien certain cependant, et je le dis sans le moindre sentiment d'ironie, que plusieurs des qualités et des défauts de M. Gervinusnous rappellent involontairement les premières impressions auxquelles son esprit s'est ouvert. Il y a chez lui l'exactitude et la solide probité du vieux commerce allemand. D'assez graves inconvénients s'alliaient parfois à ces honnêtes vertus d'une société qui disparaît chaque jour, par exemple une sévérité un peu rogue, une espèce de solennité pédantesque, un certain entêtement de l'intelligence, un patriotisme exclusif et jaloux, sans parler du manque presque absolu de grâce, de lumière, de légèreté, de ce molle atque facetum qu'a célébré le poëte latin. Si quelques-uns de ces défauts nous arrêtent chez l'historien des lettres germaniques, combien ils sont rachetés par le zèle d'une science laborieuse et l'ardeur d'une conviction forte ! Qu'on lui refuse les dons aimables de l'esprit, j'y consens volontiers, pourvu qu'on reconnaisse en même temps que cette rudesse de la pensée a été plus salutaire que nuisible à l'Allemagne du dix-neuvième siècle. C'est ainsi que la conscience publique l'a jugé. Passionné comme il l'est pour les devoirs et les espérances de la société moderne, c'est peut-être un bonheur qu'il ait pu recueillir tout d'abord dans l'humble emploi de sa jeunesse le
sentiment et le goût de la tradition bourgeoise. Avec son ardente foi littéraire et sociale, avec son désir obstiné de renouveler l'esprit de son pays, le commis du négociant de Darmstadt, devenu historien et publiciste, est certainement une figure bien allemande.
M. Gervinus était bien jeune encore lorsqu'il sentit s'éveiller les inspirations patriotiques et studieuses qui devaient diriger sa vie, et cependant que de temps perdu déjà! que d'études à commencer ou à refaire! Use mit courageusement à l'œuvre, et, s'initiant lui-même aux secrets de la philosophie et de l'histoire, il eut bientôt acquis la solide préparation qui lui manquait. Heidelberg n'est pas loin de Darmstadt ; c'est là que tendaient les vœux du vaillant affranchi. Le jour où il arriva à l'université avec cette instruction toute vive et sans routine, avec cette curiosité immense qui est le trésor des natures bien douées, il est probable qu'il n'y avait pas au pied des chaires illustres un grand nombre d'auditeurs aussi avides et aussi intelligents que celui-là. Ce fut l'histoire qui l'attira de préférence, non pas l'histoire érudite et vainement contentieuse , mais l'histoire pratique, l'histoire qui moralise et qui enseigne.
Il y avait alors, dans cette grande école où débuta Hegel, un homme qui se souciait assez peu des théories mystiques et qui, parmi de grands défauts sans doute, avait du moins ce mérite, si rare de nos jours et si rare surtout en Allemagne, de juger les faits à la lumière du droit. La philosophie de l'histoire, si disposée à absoudre les coupables en considération de ces lois supérieures dont les rois et les peuples ne sont que les instruments, révoltait ce ferme esprit. Trèshostile à l'école des métaphysiciens et des constructeurs du
passé, il tombait souvent, je dois l'avouer, dans les erreurs contraires; l'élévation des vues lui faisait presque entièrement défaut, il manquait d'art et de poésie; n'était-ce pas cependant une nouveauté piquante et une salutaire discipline que l'enseignement de ce moraliste acerbe? Je parle de M. Schlosser, l'auteur de l'Histoire universelle et de l'Histoire du dix-huitième siècle. M. Schlosser, fidèle en cela aux anciens, voulait que l'histoire fût un tribunal où le bien reçut sa récompense, et le mal son châtiment. Il exprimait à ses risques et périls, et trop souvent, il faut le reconnaître, avec plus de bonne volonté que de talent, avec plus de colère et d'âpreté que de justice et d'éloquence, la protestation du sens commun contre les systèmes qui effacent le rôle de l'homme dans les choses d'ici-bas. Plus de théories transcendantes, plus de ces lois préconçues sur les évolutions nécessaires des sociétés : l'homme est responsable de ses actes; qu'il paraisse, et qu'on le juge! Si M. Schlosser, dans sa verte vieillesse, comprend et écrit encore l'histoire de cette manière, on devine ce qu'il y apportait de passion il y a trente ans, à l'heure où tant de doctrines contraires commençaient à enivrer les intelligences, à quelques pas de cette chaire où le puissant Hegel déroulait dans l'histoire de l'art, du droit, de la philosophie et de la religion, les étonnantes destinées de l'esprit infini. M. Gervinus fut une des conquêtes de M. Schlosser. L'historien moraliste s'empara de ce jeune auditeur déjà si sensé, si naturellement stoïcien, si volontiers en garde contre les séductions du mysticisme. M. Gervinus, sachez-le bien, ne reproduira pas M. Schlosser : il aura sa manière propre, il sera tout autrement érudit que son maître, il aura aussi plus d'élévation dans les vues générales, plus de finesse et de pé-
nétration dans les jugements; mais ce sentiment de la responsabilité morale, mais cette exigence et cette sévérité d'un juge qui prend son rôle au sérieux, mais ce désir d'exercer une action utile et de faire profiter le présent et l'avenir des épreuves du passé, mais toutes ces fortes qualités enfin qui sont l'âme de ses travaux, — si déjà, comme je le crois, M. Gervinus en possédait le germe, on ne peut nier cependant qu'il les ait vues se fortifier et grandir sous la vibrante parole du professeur d'Heidelberg.
Muni de ce bagage scientifique et moral, le jeune étudiant d'Heidelberg commença humblement sa carrière en acceptant une place de professeur dans une institution de Francfort. Il n'y resta pas longtemps; un théâtre plus, vivant et plus libre devait s'ouvrir à son activité. Il revint à Heidelberg, s'y fit recevoir docteur, et soutint avec éclat les épreuves spéciales qui confèrent le droit de monter dans les chaires de l'école. Il ne se hâta pas toutefois de se produire en public; le jeune privat-docent poursuivait laborieusement dans les travaux du cabinet son initiation de professeur et d'historien. Il a déjà le projet de raconter les destinées intellectuelles de son pays, et il veut surtout mettre en lumière le rapport des événements littéraires avec le développement de la vie nationale; pour embrasser tout ce qui se rattache à ce grand sujet, il comprend qu'il ne doit pas se renfermer en Allemagne. L'histoire, des nations étrangères est liée d'une façon intime à la vie de cet empire, qui a été si longtemps le centre politique de l'Europe et qui, depuis Lessing et Goethe, par l'activité de l'érudition et de la science, aspire à être le centre de la littérature universelle. D'un côté, il y a une grande nation d'origine germanique, le pays de Cromwell et de Shakspeare,
qui complète en quelque sorte les vertus de la mère patrie et réalise dans l'action les instincts du génie allemand; de l'autre, il y a ces nations romanes, la France, l'Espagne, l'Italie, associées avec l'Allemagne, et par leurs contrastes mêmes, à l'œuvre de la civilisation. Gomment ne pas réunir ces ouvriers d'une même œuvre ? comment ne pas étudier ces liens et ces contrastes ?
L'Italie surtout a été si longtemps mêlée, et en de si tra* giques péripéties, aux luttes, aux passions, aux catastrophes du saint empire, que son histoire est inséparable de l'histoire des nations germaniques. N'oublions pas que Dante était partisan de l'empereur, et que le grand érudit de l'Italie mo* derne, le restaurateur des études nationales, Muratori, osait dire il y a cent ans, au risque de froisser l'orgueil de ses compatriotes : « Si vous voulez connaître toutes les sources de votre langue, étudiez mieux qu'on ne l'a fait jusqu'ici les langues des peuples du Nord.» Il ajoutait encore: «Vous trouvez sans doute qu'il est plus noble de tirer votre origine des Troyens, des Grecs et des Romains; c'est là une vieille folie, vêtus insania est.» Et enfin, essayant de rassurer tout à fait la fierté aristocratique de sa race, il s'écriait avec un empressement et une naïveté qui font sourire : « Sachez que la nation germanique a été non-seulement de nos jours, mais dès les temps les plus reculés, une nation très-noble, et Platon, dans le Cratyle, avait déjà prévenu les Grecs qu'ils auraient souvent à chercher dans les idiomes des peuples barbares l'origine de bien des mots de leur langue. Germanica natio, non nunc solum, sed et antiquissimis temporibus, nobilissima fuit. » Ces précautions qu'employait Muratori pour faire accepter les rapports littéraires de l'Italie et de l'Aile-
magne, ce n'est pas en parlant à l'Allemagne qu'on aurait besoin de s'en servir. Elle triomphe au contraire chaque fois qu'elle retrouve ainsi quelques traces de son action; Hegel, dans la philosophie de l'histoire, ne donne-t-il pas fièrement le nom de germanique à cette période du moyen âge qui est chrétienne avant toute chose ? M. Gervinus, si peu sympathique à Hegel, accepte cet enthousiasme. Il marche comme un conquérant à travers les différents âges de l'ère moderne, et tous ses travaux tendent à prouver que l'Allemagne est le centre intellectuel du monde. Que d'excitations il puisera dans cette idée pour réveiller l'apathie politique de ses concitoyens ! Quelle autorité impérieuse il donnera à ses encouragements ou à ses reproches !
Les premiers écrits de M. Gervinus attestent déjà cette inspiration, qui deviendra plus tard la pensée maîtresse de ses livres. Il publie en 1830 un précis de l'histoire des Anglo- Saxons, et en 1833 un recueil d'études sur l'Italie et l'Espagne. Les Anglo-Saxons, pour M. Gervinus, sont de hardis représentants de l'esprit germanique, et l'on devine avec quel mélange de joie et de regrets il met eu lumière leurs mâles destinées. Celui qui revendiquera un jour au nom de l'Allemagne l'auteur de Eamlet et du Roi Lear devait exposer avec une fierté presque patriotique l'influence de ces fils aînés de la Germanie, influence qui a survécu, on le sait, à la conquête des Gallo-Normands, et qui se réveille de nos jours avec une juvénile énergie. Ce n'est là toutefois qu'un résumé rapide; les études sur l'Italie et l'Espagne du moyen âge, publiées sous ce simple titre d'Écrits historiques, ont bien autrement d'importance. Ici, c'est le tableau des historiographes de Florence depuis le treizième siècle jus-
qu'au seizième, avec une étude approfondie sur Machiavel ; là, c'est une histoire du royaume d'Aragon sons la dynastie des comtes de Barcelone. Ces deux études sont excellentes, et si quelque plume habile se chargeait de nous les traduire, notre littérature historique s'enrichirait de vues originales et de documents précieux.
M. Gervinus a interrogé avec précision toute la suite des chroniqueurs qui précèdent Machiavel. Ricordano Malespini ouvre le cortège, esprit crédule, conteur naïf, le premier qui ait écrit l'histoire en langue italienne, intéressant surtout parce qu'il a recueilli la tradition des familles nobles de Florence et mis à profit leurs archives domestiques. Malespini appartient au treizième siècle. A côté de lui et dans le même temps est un conteur assez semblable, messer Pace da Certaldo. Mais bientôt, sous l'influence des libres mœurs et de l'activité politique de la cité, une inspiration plus haute apparaît : voici Dino Compagni, qui, sans se soucier des fabuleuses origines où se complaisait Malespini, commence l'histoire de Florence avec les luttes intestines de son temps, et donne un vif tableau des guelfes et des gibelins, de 1280 à 1312. M. Gervinus, si sévère dans ses appréciations, ne craint pas de le citer sans cesse auprès de Dante Alighieri. Ils sont gibelins tous les deux, ils ont la même foi politique, le même patriotisme, et les invectives que le poeëte de la Divine Comédie va lancer contre Florence éclatent déjà dans le récit de l'historien. M. Gervinus, confrontant les chroniqueurs avec chacune des périodes qu'ils retracent, a su jeterune vive lumière sur ces dramatiques origines de Florence. On sent qu'il aime son sujet. Ce n'est pas seulement le travail d'un érudit, ce sont les preuves d'une théorie tout entière
qu'il exposera plus tard, et qui est déjà l'inspiration secrète de ses travaux. L'histoire de Florence est aussi importante à ses yeux dans le mouvement des sociétés modernes que l'histoire de la démocratie athénienne dans les destinées du monde antique. Si l'on possédait tous les logographes qui ont raconté la vie primitive d'Athènes avant l'invasion des Perses et la guerre du Péloponèse, avec quelle curiosité on interrogerait leurs tableaux ! M. Gervinus voit dans Machiavel l'égal de Thucydide, et s'il étudie avec une attention si précise les narrateurs florentins du treizième et du quatorzième siècle, c'est pour savoir à quelles sources a puisé l'auteur des Istorie florentine. Il les connaît, il les possède, il les range en bataille. Après le gibelin Dino Compagni, voici le groupe des guelfes, Jean Villani d'abord, puis son frère Matteo, qui le continue sans l'égaler, et le troisième Villani, Philippo, plus sérieux que Matteo, mais bien inférieur encore au chef de cette dynastie d'écrivains, et qui révèle déjà le déclin littéraire du quatorzième siècle. Que de choses dans ces chroniqueurs, et même chez les plus humbles ! Jean Villani est un Froissard plein de grâce; il a un charme de style, une abondance de couleurs, une variété d'informations, qui enchantent l'esprit. Un des traits qui le distinguent, c'est que l'histoire particulière de la cité semble ne plus lui suffire : il s'intéresse à tous les événements de l'Europe occidentale, il peindra surtout les développements du commerce; ces questions de finances, qui vont jouer désormais un si grand rôle dans l'histoire des États modernes, apparaissent ici pour la première fois avec l'importance qui leur appartient. Au contraire Matteo, Philippo, et avec eux Donato Velluti, représenteront sans y songer l'âge primitif de la diplomatie. Voici
maintenant les chroniqueurs chez qui commence à se flétrir cette belle fleur de langage épanouie au treizième siècle : tels sont Buoninsegni, Gregorio Dati, Morelli, écrivains incorrects, narrateurs sans art et sans idées, mais dont le témoignage est encore précieux sur plus d'un point. M. Gervinus n'oublie personne, ni les maîtres, ni les disciples, ni les peintres, ni les compilateurs. Chacun d'eux est rangé à sa place, chacun est marqué d'un trait ferme et sûr. Ceux-là même qui n'ont pas encore reçu les honneurs de l'impression n'ont pas échappé à la sagacité de PérudiL Toutes les bibliothèques de Florence lui ont livré leurs secrets.
Cette idée de soumettre les historiens d'un même sujet à une enquête intelligente et précise est une des meilleures inspirations de la critique de nos jours. Elle a produit en France et en Allemagne des œuvres qui méritent de rester. En France, ce sont les recherches de M. Victor Leclerc sur les chroniques du treizième siècle, dans le vingt et unième volume de Y Histoire' littéraire de la France, et les nobles pages, les éloquentes considérations, que M. Augustin Thierry a placées en tête de ses Récits mérovingiens. L'Allemagne peut citer surtout le livre de M. Léopold Ranke sur les historiens du quinzième et du seizième siècle, et l'étude de M. Franz Palacky sur les historiens de la Bohême, depuis les fabuleux conteurs du douzième siècle jusqu'aux investigateurs contemporains. Le Tableau de l'historiographie florentine occupe une place d'honneur à côté de ces éminents travaux. La pensée mère, vraie ou fausse, qui inspire à M. Gervinus cette tâche si religieusement accomplie, imprime à son livre un caractère à part. Soit qu'il parcoure les histoires latines du Pogge ou les vivantes chroniques italiennes, soit qu'il étudie
de près le scandaleux Arétin ou l'austère Gino Capponi, on diraitqu'il marche vers la lumière avec une sorte d'allégresse scientifique et morale. Tous ces hommes ont fourni des renseignements à Machiavel, tous ont contribué à former peu à peu cette tradition dont il relève. Il en est même qui lui ont fourni plus que des faits et des inspirations. Gomme Dante et Dino Compagni, au commencement du quatorzième siècle, ont été ses aïeux et ses maîtres, il a des précurseurs immédiats qui préparent et saluent son avènement. J'ai dit son avènement, je ne me trompe pas : dans ce tableau de M. Gervinus Machiavel est le roi de l'histoire moderne. Guelfes et gibelins, diplomates et patriotes, tous ces hommes, depuis Malespini, semblent lui former un cortège. L'heure est venue enfin où le héros de cette savante étude va être introduit sur la scène; nous sommes arrivés aux dernières années du quinzième siècle, Giovanni Ga'valcanti et Bernardo Rucellaï achèvent leurs curieuses peintures de l'Italie au temps de Savonarole, et Machiavel apparaît.
Cette étude sur Machiavel, qu'on adopte ou non les conclusions de M. Gervinus, est certainement une œuvre capitale. La vie et les ouvrages de l'auteur des Légations et de YHistoire de Florence y sont interrogés avec une sorte de piété enthousiaste. Non pas que M. Gervinus ait voulu écrire un panégyrique; il n'estime guère ce genre faux qui défigure l'histoire, mais il éprouve une sympathie profonde pour ce grand et malheureux patriote, et, se rappelant de quelles accusations odieuses sa mémoire est chargée, il s'indigne contre ces juges qui condamnent les écrits et les actes sans soupçonner seulement l'inspiration qui les dicta. Restaurer dans sa grandeur la tragique figure de Machiavel, et la res-
taurer sans déclamation, sans aucun artifice de langage, avec le seul secours de la critique et de la science, tel est le but de M. Gervinus.
Remarquez ici un des traits les plus vifs de l'historien que nous étudions. Lui aussi, comme Machiavel, il aime ardemment sa patrie; lui aussi il croit que l'Allemagne du dixneuvième siècle, pareille à l'Italie du seizième, avait un grand rôle à jouer dans le monde, et il la voit, non pas certes déchirée par des factions ou asservie à l'étranger, mais divisée pourtant et incapable, à ce qu'il semble, d'une glorieuse activité politique. Il voudrait réveiller ces intelligences engourdies ; il ne le peut et il souffre. Cette éloquente et douloureuse étude sur l'envoyé de la république de Florence est comme le programme général des travaux de M. Gervinus et l'aveu des secrètes émotions qui l'agitent, Ce rapprochement, je le sais, n'est indiqué nulle part; qu'importe ? je sens bien que c'est là l'inspiration de l'écrivain, et M. Gervinus ne me contredira pas. Gomment oublierait-il sans cela de distinguer entre le patriotisme irrité de Machiavel et les étranges moyens que sa passion lui conseille ? comment oublierait-il de dire que Machiavel n'a pas écrit le code de la morale politique, mais le code du désespoir? Non, M. Gervinus n'a pas de réserves à faire; il semble ne voir que 1 es brûlantes pages du grand Florentin, ses cris de douleur sur 1a servitude italienne, ses appels et ses exhortations au futur vengeur de la patrie. Que de nobles pages en effet chez ce disciple et ce continuateur de Dante ! Pour M. Gervinus, tout Machiavel est là. Cette familiarité respectueuse avec les grands citoyens d'Athènes et de Rome, ce sentiment profond de la vertu antique, toutes ces inspira-
tions si fortes transfigurent à ses yeux les pages que nous voudrions déchirer. Sous l'expression imprudente ou cynique, il voit l'intention qui rachète tout. Si Machiavel revenait parmi les hommes, c'est ainsi sans nul doute (et quel meilleur éloge puis-je faire de cette étude?), c'est ainsi qu'il voudrait se voir justifié.
Y a-t-il vraiment beaucoup d'originalité et de hardiesse dans cette apologie de Machiavel? Était-ce une opinion inattendue que produisait M. Gervinus? On répondra que non, si l'on s'en tient aux apparences. Plus d'une fois déjà, bien avant M. Gervinus, des penseurs illustres avaient tenté de justifier la plume qui a tracé le traité du Prince. Je sais bien que les Florentins eux-mêmes, informés par des copies manuscrites des doctrines contenues dans ce livre, avaient conçu contre l'auteur une haine implacable; je sais que Machiavel, en 1527, après la chute des Médicis et le triomphe du parti démocratique, avait vainement essayé de prendre part à la victoire, qu'il avait vu ses anciens services oubliés, ses intentions méconnues, son nom et ses ouvrages maudits, et que, sous le poids de cette malédiction accablante, le malheureux était mort le désespoir dans le cœur, assez semblable, on l'a dit ingénieusement, au héros d'une tragédie politique; mais un siècle après Machiavel, Bacon, dans le Novum Organum, interprétait libéralement son panégyrique de César Borgia. « Rendons grâce à Machiavel ! s'écrie- Ml; il nous a appris ce que font ordinairement les hommes, non pas ce qu'ils doivent faire : quid homines facere soleant non quid debeant. » A partir de ce moment il y a deux opinions sur Machiavel. Les uns le maudissent comme le législateur du despotisme, le conseiller delà ruse et de la violence: les autres
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devinent en lui le grand patriote obligé de porter le masque d'une diplomatie odieuse. Le sentiment de Bacon ne triomphe pas tout d'abord. L'opinion du seizième siècle prévaudra encore longtemps. Jean Bodin, en 1577, dans son Traité de la république, avait accusé Machiavel d'avoir élevé à la hauteur d'une science les pratiques infâmes des despotes; ce jugement s'accrédite, le dix-septième siècle et la première moitié du dix-huitième le répètent à l'envi; une tombe obscure, dans l'église Santa-Croce à Florence, recouvre les restes oubliés du grand patriote italien, tandis que son nom devient dans le monde entier le nom de la fourberie et du cynisme. Cependant la pensée de Bacon n'est pas perdue, et bientôt, après qu'un grand roi (singulier contraste !) a réfuté les théories du Prince, après que Frédéric II a écrit V Anti-Machiavel aux applaudissements de Voltaire, voici l'éloquent philosophe démocratique du dix-huitième siècle qui recommande le traité de Machiavel comme le livre des républicains. « Machiavel était un honnête homme et un bon citoyen, » s'écrie hardiment l'auteur du Contrat social. Provoquée par cette réhabilitation inattendue, la critique commence à pénétrer plus profondément le génie complexe du Florentin. On interroge sa vie et sa pensée avec une attention plus précise, on confronte ses différents écrits, surtout on les étudie à la lumière de l'histoire, et une foule de travaux remarquables à divers titres éclairent peu à peu cette figure mystérieuse. En 1787 le grand-duc de Toscane fait élever un monument à Machiavel dans l'église Santa-Croce, et, avec un noble sentiment de la grandeur italienne, il le place entre Dante et Galilée. Depuis lors, combien de livres sur Machiavel ! J'en signalerai un surtout que j'ai lu avec autant d'intérêt que de
profit, c'est l'excellente étude de M. Théodore Mundt, intitulée Machiavel et la marche de la politique européenne. On voit que l'entreprise de M. Gervinus n'est pas nouvelle : où est donc l'intérêt de son ouvrage? où est l'originalité de ce manifeste ?
L'originalité du livre de M. Gervinus, c'est l'application qu'il fait de ce grand sujet à la situation présente de l'Allemagne et au rôle qu'il s'y attribue lui-même. D'autres écrivains ont pu glorifier Machiavel avec la même audace, aucun n'y a mis cet accent d'une passion personnelle. Il y a une bien belle page de Machiavel dans une lettre à Yettori : l'ancien ambassadeur de la république de Florence, l'ancien représentant des magnifiques seigneurs du conseil des dix est dans sa pauvre villa de San-Casciano, misérable, oublié, savourant en silence l'amertume des choses humaines. Le jour il se mêle aux rustres du pays, il va dans l'hôtellerie du grand chemin pour causer avec les passants et faire maintes observations morales; il joue avec les plus vulgaires des hommes, un boucher, un meunier, deux chaufourniers; il s'encanaille avec eux (con questi io m'ingoglioffo ) ; on s'échauffe, on se dispute, on s'injurie pour un liard (si combatte un quattrino). et le bruit de (a querelle se fait entendre souvent jusqu'à San-Casciano. Il veut, c'est lui-même qui nous -ie dit, il veut pousser à bout son malheur et faire rougir la fortune de l'indignité où elle l'a réduit; mais le soir, rentré dans sa villa, il jette ses rustiques habits souillés de poussière et de boue; il se revêt de son costume de cour et pénètre dans son cabinet, au milieu de ses livres chéris, au milieu des plus grands esprits de la Grèce et de Rome, comme un ambassadeur dans une assemblée de rois. Parlez maintenant, augustes hôtes !
Machiavel oublie les misères d'ici -bas; il habite le royaume idéal où vous siégez; pendant trois ou quatre heures, il va converser avec vous et recueillir vos conseils.
Ainsi fait M. Gervinus quand il interroge l'auteur des Légations et des Discours sur Tite-Live. Il oublie ses tristesses, il dépouille ses misères, il rejette avec dédain la triste vulgarité qui l'entoure; heureux de converser avec une grande âme qui a souffert pour le patriotisme, il entre dans le conseil secret du génie de Machiavel. Il y a là, pour qui sait l'entendre, une conférence politique et morale d'un singulier attrait. Et ce n'est pas tout; quand il a recueilli ses conseils, je crois saisir "un dialogue entre l'homme d'État italien du seizième siècle et l'historien allemand du dix-neuvième. L'Italien dit qu'il faut se dévouer à sa patrie, alors même qu'on n'a plus d'espoir dans les ressources morales qui lui restent. L'Allemand se relève à ces mots; il sait quelles sont les ressources de sa patrie, et il les déploie avec orgueil. A qui le dirait-il mieux qu'à Machiavel ? Machiavel appréciait l'Allemagne, il avait de secrètes tendances vers les peuples germaniques, il opposait la moralité allemande à la corruption des races romanes. M. Gervinus recueille avidement ces témoignages, au risque de leur attribuer une importance qu'ils n'ont pas. Il ne retient qu'à peine ce cri qui nous dévoile toute sa pensée : « Ah ! si Machiavel eût vécu dans le pays de Luther ! s'il eût pu employer au profit de l'Allemagne et non dans l'intérêt de cette Italie énervée les trésors de son cœur et de son intelligence ! » Voilà l'originalité, voilà la double inspiration de M Gervinus : il est triste comme Machiavel, mais il n'aboutit pas comme lui à la doctrine du désespoir; il aime à se persuader au contraire qu'il trouvera dans l'âme de son peuple
toutes les ressources qui ont manqué à ce malheureux génie.
Ce sont encore les inspirations du patriotisme que M. Gervinus va demander à l'histoire du royaume d'Aragon au moyen âge. Ce petit peuple n'a pas joué un rôle éclatant dans les affaires humaines, mais quel autre a mieux pratiqué la vie politique? quel autre a eu un plus lier sentiment de la liberté et du droit? Sa biographie ressemble à un portrait de Plutarque. Ne cherchez pas ici une nation d'artistes, comme la cité de Dante et du Giotto, de Machiavel et de Michel- Ange; on dirait une colonie de Spartiates. Ils ont aussi quelque chose de cet esprit de conduite qui signala le sénat romain. Les écrivains aragonais sont des historiens et des jurisconsultes. Si Machiavel n'avait eu sous les yeux que de tels exemples, s'il n'avait pas eu à rougir des fautes, des divisions, des désastres de sa Florence chérie, l'apologie de César Borgia eûtelle souillé sa plume? Le Machiavel de PAragon, c'est Zurita, le ferme et intelligent interprète des destinées de sa patrie. M. Gervinus n'a pas réuni sans dessein ces études sur l'historiographie florentine et cette esquisse des institutions aragonaises; le contraste des deux pays est l'âme de ce savant livre. On sent aussi dans le second tableau, comme dans le premier, la constante préoccupation de l'auteur : c'est aux Allemands du dix-neuvième siècle que s'adressent ces leçons et ces exemples. En racontant les patriotiques douleurs de Machiavel, en exposant les glorieuses annales de Zurita, le sévère historien, sans s'abandonner jamais à des effusions ridicules ou à des déclamations banales, ne nous livre-t-il pas le secret le plus intime de sa pensée ? Il y a une idée surtout qui augmente ses regrets et son ardeur; chez ces communes
aragonaises dont la vigueur morale satisfait si bien son esprit, il croit reconnaître à chaque pas la trace de l'influence germanique. Qui a donné à ce peuple cette fermeté, cette constance, ce sentiment du droit, cet amour vrai de la liberté, en un mot toutes ces vertus politiques si rares chez les nations romanes? D'où vient le caractère si profondément original de son histoire pendant une période de quatre siècles? Comment expliquer l'apparition de ces personnages chez qui l'esprit pratique et la science des affaires sont unis à un si ardent mysticisme, un Penafort, un Vicente Ferrer, surtout un Raymond Lulle? comment expliquer enfin ces lois si bien formulées dès l'origine et si peu conformes à l'esprit de la législation romaine 01 du droit ecclésiastique? Les érudits d'Espagne et de France ne sont guère disposés à faire la part de l'influence germanique dans la formation du caractère espagnol; M. Gervinus n'étend pas cette influence à toute l'Espagne; mais sur ce théâtre restreint de l'Aragon il croit la lire en éclatants caractères; il la trouve dans les lettres et les lois, dans les institutions politiques et le développement intellectuel. L'esprit communal, rebelle aux entreprises du despotisme, et surtout la merveilleuse organisation des justiciers, étudiée par l'auteur avec tant de précision et d'amour, apparaissent à M. Gervinus comme un héritage manifeste de la domination gothique. Si cela est, quel reproche à ce pays d'Allemagne, qui a été aux yeux de l'auteur le centre de la moderne Europe, le foyer de ses inspira lions les plus originales, et qui ne sait pas s'assurer à lui-même les conditions d'une grande existence politique ! Ce reproche, l'historien des constitutions aragonaises ne le formule pas si nettement; mais sa pensée est assez claire, et pour quiconque sait
lire, il y a là tout ensemble une plainte douloureuse et une vaillante exhortation.
Ne croyez pas cependant que M. Gervinas défigure l'histoire en y portant des préoccupations trop personnelles ; les sentiments que je lui attribue ne nuisent pas à l'exactitude scientifique de ses tableaux. Au reste, si l'on veut savoir à ce sujet toute la pensée de l'auteur, il faut lire l'ouvrage qu'il a intitulé Esquisse générale de l'art d'écrire l'histoire; ce petit livre s'ajoute logiquement aux deux écrits que je viens d'apprécier et complète ses prolégomènes. M. Gervinus recommence à grands traits sur les historiens du genre humain tout entier l'étude critique qu'il a faite sur les historiographes de Florence. Qu'est-ce que ce grand art de l'histoire? comment l'esprit de l'homme s'y est-il élevé peu à peu? quelles phases a-t-il parcourues dans la série des âges ? On n'a pas encore fait pour les historiens ce qu'Aristote a si bien accompli pour les poètes, on n'a pas tracé la poétique de l'histoire; M. Gervinus s'est proposé ce problème. Ce livre est original et hardi; il est semé de vues ingénieuses, il est plein de vérités et d'erreurs, mais d'erreurs qui provoquent la pensée. Je signale surtout les linéaments de sa Poétique. La base, et en quelque sorte la matière première de l'histoire, selon M. Gervinus, ce sont les chroniques d'une part, et de l'autre les mémoires. Des chroniques sortira l'histoire épique, l'histoire telle que l'ont comprise Hérodote chez les anciens, Jean de Mùller chez les modernes; au contraire, l'histoire qui se soucie moins de conter les événements que d'en montrer l'enchaînement et l'esprit, l'histoire pragmatique, comme les Allemands l'appellent, se rattachera plus intimement aux mémoires; c'est celle dont un des principaux types a été
donné par Machiavel. L'histoire-chronique, dont les allures rappellent la marche de l'épopée, a brillé surtout chez les anciens ; l'histoire pragmatique, qui a tant de rapports avec le drame, est le domaine particulier des modernes. Il y a dans tout cela des observations excellentes,, bien que présentées sous une forme trop systématique. Hâtons -nous d'ajouter que le goût de la symétrie n'empêche pas la vie de circuler librement dans ce tableau de l'histoire universelle. Le style seulement est pédantesque; la pensée respire l'amour de l'action, et des exemples heureusement choisis éclairent et justifient la théorie de l'auteur.
Je n'en puis dire autant de la seconde par!;^ de ce traité. Lorsque M. Gervinus en vient à définir la mission de l'historien, quand il résume à sa façon le caractère des peuples qui occupent le premier rang dans l'histoire, quand il établit à la place des divisions reçues une nouvelle distribution des âges, plus conforme, dit-il, à la marche providentielle du monde, c'est là que les paradoxes commencent, paradoxes vraiment inattendus et qui révèlent une pas.< m singulière. M. Gervinus, n'admet point, par exemple, que la venue du Christ soit une époque décisive, et que cette date partage en deux moitiés distinctes les annales de la famille humaine. Adopter la naissance du Christ comme la fin de l'ancien monde et le point de départ du monde nouveau, c'est là, dit-il en son langage acerbe, c'est là un procédé très-pieux et très-commode; il est fâcheux que la raison le condamne. Et quelle est la théorie que la raison et l'histoire substituent à celle-là? Écoutez bien. — La date d'une rénovation dans les destinées humaines et par conséquent la date d'un nouveau point de départ historique, c'est le moment où l'on voit
l'humanité agrandir son âme par des découvertes morales ou agrandir le théâtre de son action par des Conquêtes sur la surface du globe. Il y a deux choses essentielles dans histoire : l'esprit humain, qui est le héros du drame; et le globe terrestre, où le drame se déroule; trouvez une période qui ait délivré l'esprit de ses liens antérieurs et qui ait étendu son action sur la terre, vous pourrez dire que c'est là une période créatrice, et vous aurez le droit d'en faire un point de départ. Telle a été la grande époque de la civilisation hellénique. Socrate révèle l'esprit humain à lui-même, Aristote résume la science universelle, et Alexandre, par son expédition en Asie, agrandit le théâtre où s'exerce l'activité humaine. Pour retrouver un mouvement comparable à celui-là, il faut attendre le seizième siècle de l'ère chrétienne. La renaissance et la réforme, en affranchissant la pensée de l'homme, lui ouvrent des perspectives infinies, et la découverte du nouveau monde nous met en possession du globe. Entre Socrate et Luther, entre Alexandre et Christophe Colomb, il n'y a qu'une longue période transitoire, il n'y a pas de siècle créateur. Socrate, Aristote et Alexandre le Grand avaient délivré l'homme des entraves du monde ancien; la renaissance, la réforme et la découverte de l'Amérique l'ont délivré de Pîgnorance et de la barbarie du moyen âge.
On voit avec quelle résolution M. Gervinus supprime l'influence du christianisme dans les destinées du genre humain. Faut-il réfuter de telles erreurs ? Je les signale seulement comme un des traits caractéristiques de ce vigoureux esprit. Vous avez ici la clef de bien des énigmes. On sera surpris souvent de rencontrer chez lui une pensée à la fois si ferme et si étroite; on ne comprendra pas ce singulier
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mélange d'élévation et de vulgarité, de généreux élans et de pédantisme ; on ne s'expliquera pas qu'avec un sentiment si vif des droits et de la dignité de l'homme il ait l'intelligence aussi fermée à maintes choses qui sont l'honneuretle charme de notre nature. Pour moi, qui viens de lire cet écrit, je suis préparé à tout. J'ai pénétré le secret de ce cœur, et je compatis à ses colères. Quoi ! il parle des découvertes morales, des découvertes matérielles qui ont agrandi l'âme humaine ou le théâtre de son action,, et il ne voit pas que de toutes ces découvertes, la plus grande et la plus merveilleuse, c'est précisément le christianisme! Il veut affermir dans les consciences le sentiment du droit, et il méconnaît l'action sociale de l'Évangile! Il proclame que la réforme religieuse du seizième siècle est l'événement le plus décisif de l'histoire depuis la révolution philosophique de Socrate, et il oublie que cette réforme est avant tout une entreprise chrétienne! Étrange préoccupation d'un patriotisme jaloux et irritable : l'image de ce Machiavel dont il a si bien expliqué le tourment intérieur est sans cesse présente à son esprit; il renie le christianisme comme Machiavel reniait la liberté. Le christianisme, en prêchant l'humilité et le dédain des intérêts d'ici-bas, a affaibli au fond des âmes le principe de l'action; c'est du moins ce que croit M. Gervinus, et de là cette défiance amère qui lui dicte de si étranges arrêts. Peu lui importe que ce dédain des choses de ce monde soit le produit de l'exaltation mystique plutôt que l'esprit du christianisme véritable ; peu lui importe que l'activité individuelle, confisquée au profit de l'État dans la société antique, ait été affranchie par le Christ : il ferme les yeux à ces vérités lumineuses. Mais encore une fois,, à quoi bon le réfuter?
Ce n'est pas l'historien qui parle ici, c'est le publiciste irrité contre l'apathie allemande. Le jour où M. Gervinus verrait l'Allemagne reprendre possession de son unité et jouer un rôle digne d'elle au milieu des peuples de l'Europe, il serait le premier sans doute à rejeter de telles formules. L'imitation de Machiavel n'est-elle pas évidente? Pure tactique de publiciste que le désespoir inspire!
Ce désespoir, ou,sil'on veut, ce profond sentiment d'amertume et de douleur patriotique n'empêche pas que l'auteur n'accorde à son pays des consolations enivrantes. Un résultat de ce que j'ai appelé les prolégomènes historiques de M. Gervinus, c'est qu'il n'y a eu jusqu'ici que trois grandes nations dans les annales de l'humanité : la Grèce, l'Italie moderne et les races germaniques. C'est la Grèce qui adonné au monde les chefs de la première révolution intellectuelle, Socrate, Aristote et Alexandre le Grand; c'est l'Italie et l 'Allemagne qui ont produit la renaissance et la réforme, c'est-à-dire la seconde révolution vraiment digne de ce titre, la révolution qui a créé une ère nouvelle, et dont l'influence dure encore. Or ces trois peuples, si grands par les œuvres de la pensée, n'ont jamais su atteindre à une solide organisation politique. L'empire romain et la France, si inférieurs tous deux aux nations purement intellectuelles, ont dominé l'Europe parles armes; la Grèce ancienne, l'Italie moderne^ l'Allemagne de la renaissance, affaiblies par leurs divisions et incapables, à ce qu'il semble, d'une existence vigoureuse» ment assise, ont eu le privilège de gouverner le monde par les travaux de l'intelligence et de l'art. — C'est toujours M. Gervinus qui parle, et il y aurait là, comme on voit, bien des objections à faire. Est-ce bien sérieusement qu'on pro»
pose au lecteur ces étranges combinaisons de l'histoire? M. Gervinus ignore-t-il que si la France a dominé souvent par les armes, plus souvent encore elle a régné par l'esprit? Faut-il lui rappeler que notre littérature, depuis le moyen âge jusqu'à 1789, depuis la Chanson de Roland jusqu'à Vol- . taire, a été le centre de la pensée et de la poésie européennes? Non, ce serait prendre une peine inutile. Laissons s'exhaler l'amertume de ce cœur blessé, laissons -le se chercher à lui-même ses consolations et ses encouragements. Ce n'est pas nous qui le troublerons dans ce travail intérieur de son esprit. Les erreurs de M. Gervinus ont une source respectable. Je ne vois pas ici un historien qui disserte, je sens une âme qui souffre.
Telle est l'introduction générale des travaux de M. Gervinus. J'ai dû m'y arrêter avec quelque détail, pour faire comprendre ce mélange passionné de vérités et d'erreurs qui est l'originalité de ce rude esprit. M. Gervinus est à peine connu en France; son nom n'y représente qu'une vague idée de libéralisme et d'érudition; personne encore, que je sache, n'a apprécié l'ensemble de sa carrière et la marehe continue de son intelligence. D'ailleurs il écrit d'un style très-inégal; il veut être énergique, et il l'est quelquefois; le plus souvent il est lourd, diffus, embarrassé, et le lecteur le plus pénétrant ne peut le suivre sans effort. Gomment voir clair au milieu de tant d'émotions généreuses et de paradoxes hautains, si l'on n'a marqué d'un trait sûr les inspirations de ses débuts ? N'oublions pas ces trois points : 1° il souhaite pour son pays de grandes destinées, et il éprouve par instant les tristesses désespérées de Machiavel; 2° il croit que le christianisme exerce une influence dangereuse en affai-
blissant le désir de l'action et le sentiment patriotique; 3° il se console enfin par une foi ardente dans la gloire de cette Allemagne, qui a eu, comme la Grèce antique et l'Italie moderne, le privilège de devenir un foyer intellectuel au profit de l'humanité tout entière. — Douleurs amères, récriminations irritées, prétentions orgueilleuses, voilà les sentiments qui se croisent dans cette intelligence et qui donneront à l'ensemble de ses œuvres une incontestable originalité. Avec de telles inspirations un écrivain peut commettre de graves méprises; il est assuré du moins de laisser une trace durable dans la littérature de son pays. Il y a en Allemagne des historiens plus savants, des penseurs plus profonds, des écrivains plus éloquents que M. Gervinus; il n'est pas un esprit, depuis Hegel, qui ait exercé une action plus décisive sur la conscience publique.
M Gervinus venait de publier son travail sur Machiavel et sur le royaume d'Aragon, quand un célèbre historien, M. Dahlmann, d'abord professeur à l'université danoise de Kiel, installé ensuite dans une chaire de Goettingue, recommanda le jeune écrivain à la sympathie de ses collègues et le fit admettre comme titulaire dans cette savante Georgia Augusta l, qui était encore à cette date l'une des plus glorieuses
J . C'est le nom de l'université de Goettingue. On sait que chaque université allemande a ainsi son nom de baptême, qui rappelle ordinairement le souverain auquel elle doit le plus. L'université de Goettingue a été fondée en 1737 par George II (Auguste), roi d'Angleterre et de Hanovre.
écoles de l'Allemagne. C'est en 1836 que M. Gervinus prit possession de sa chaire. Il venait de commencer en même temps la publication de l'ouvrage qui est et demeurera son meilleur titre, YHistoire de la poésie allemande. Professeur et historien de la littérature nationale, le voilà désormais dans toute l'activité du rôle qu'il ambitionne. Il a une double chaire pour sa prédication. Ici il s'adresse à une jeunesse ardente; là il parle à l'Allemagne tout entière. Écoutons-le : il va expliquer le passé à sa manière, pour propager autour de lui les excitations viriles dont il croit que son pays a besoin.
Deux idées conçues avec passion, exprimées avec force, mais également excessives et inadmissibles toutes les deux, dominent cette Histoire de la poésie allemande. M. Gervinus est persuadé que la littérature de son pays a seule accompli la mission assignée aux littératures modernes, et il croit en même temps que cette littérature doit s'arrêter, qu'elle a fait son temps, qu'elle n'a plus rien à dire, que l'imagination n'a plus d'action utile à exercer, que la poésie enfin doit céder la place à la politique.
La littérature allemande a seule accompli la mission de l'esprit moderne î — « Oui, répond hardiment l'historien. Après les excès ou la mauvaise direction de l'activité dans les sociétés païennes, le christianisme a pu être un repos nécessaire; mais c'est l'action, en définitive, qui est la destination de l'humanité, et avec l'action le goût de là réalité, le sens des choses pratiques, l'observation, la peinture, l'étude philosophique ou poétique du monde qui nous entoure, en un mot tout ce qui donne une éternelle valeur aux modèles de l'antiquité grecque. Le but des littératures modernes est donc
de nous affranchir des liens du moyen âge, de restituer à l'homme son activité perdue et de nous remettre en possession du terrain fécond où se déploya le génie des Hellènes. » Hegel, le sombre et puissant Hegel, a écrit des pages d'une grâce toute lumineuse sur cette civilisation hellénique qui fut l'adolescence du monde, et où toutes les manifestations de l'esprit, l'épopée, le drame, la statuaire, aussi bien que la philosophie et !a religion, dessinèrent en traits immortels la figure de l'humanité; M. Gervinus veut que l'esprit moderne, renouant la chaîne brisée de l'inspiration et rentrant dans les voies de la nature, retrouve non pas cette adolescence ellemême, mais une virilité qui en soit digne. Quel peuple, quelle§ littérature a mieux compris cette tâche ? L'Italie, l'Espagne, la France, en un mot toutes les nations romanes, lorsqu'elles ont demandé des inspirations et des conseils à l'antiquité, se sont, pour ainsi dire, arrêtées à moitié chemin; au lieu de pénétrer jusqu'à la Grèce, elles se sont contentées de la littérature latine. Et qu'est-ce que le génie des Cicéron et des Virgile ? La reproduction artificielle de tout ce qui était si jeune, si vivant, si spontané, dans ce noble monde hellénique, inauguré par les poèmes d'Homère et couronné par les expéditions d'Alexandre. L'Allemagne seule, après s'être débarrassée complètement des entraves du moyen âge, est revenue à l'inspiration gre:que et en a dérobé le secret. Luther et Goethe, voilà les deux plus grands titres de gloire dont une littérature ait droit de s'enorgueillir. Luther a affranchi la conscience religieuse; Goethe est un frère légitime des poètes, des sculpteurs, des philosophes du siècle de Périclès. C'en est fait, le problème est résolu : ce travail auquel a été réduit le genre humain depuis qu'il était tombé
des hauteurs sereines de la culture grecque, ce long travail, tant de fois interrompu, tant de fois recommencé sur nouveaux frais, le voilà enfin terminé ! L'auteur de Faust, d'JEgmont, du Tasse, d'Hermann et Dorothée, l'auteur des Élégies romaines et de Wilhelm Meister a créé un ensemble de chefsd'œuvre qui sont pour l'Allemagne et l'Europe ce qu'ont été pour le monde antique les dieux et les héros de l'ancienne Grèce ! L'esprit moderne a été affranchi du laid et du faux par les chefs-d'œuvre de l'Allemagne, comme l'esprit antique fat affranchi par la Grèce des rêveries confuses et désordonnées du vieil Orient !
Je ne fais qu'exposer, comme on voit, la pensée fondamentale de M. Gervinus : est-il vraiment nécessaire d'en signaler les erreurs ? Quels que soient les services rendus au genre humain par ce grand mouvement intellectuel dont Lessing fut le promoteur et dont Goethe est la personnification la plus haute, est-il nécessaire de contester cette assimilation de l'Allemagne du dix-huitième siècle à la Grèce de Sophocle et de Platon? Cette littérature qui, malgré de si incontestables mérites, a tant de peine encore à se faire accepter en Europe, est-ce un bon moyen de la recommander aux esprits sérieux que de provoquer ainsi le sourire par ces étranges constructions historiques ? Quoi ! l'Italie et la France avaient besoin que l'Allemagne vînt les affranchir du joug du moyen âge ! Quoi ! avec l'Arioste et le Tasse, avec Shakespeare et Milton, avec Descartes et Pascal, Corneille et Racine, Molière et La Fontaine, Bossuet et Fénelon, Montesquieu et Rousseau, l'esprit humain était enchaîné, la figure de l'humanité moderne était laide et grimaçante, si Goethe et Schiller ne fassent -sienus ! Que M. Gervinus revendique avec fierté les
conquêtes morales de son pays, rien de mieux; qu'il glorifie l'élévation de la pensée allemande, l'ardeur de son spiritualisme, le zèle infatigable de sa science, ces sources de poésie qu'elle a ouvertes et où les nations romanes, au commencement de ce siècle, sont venues tremper leurs lèvres altérées, ce n'est pas nous qui refuserons de joindre notre voix à la sienne; mais pourquoi ces exagérations qui peuvent nuire à une cause juste? M. Gervinus est ainsi fait; si on le ramenait à un sentiment plus exact des rapports qui unissent les nations européennes, on lui enlèverait une grande part de son originalité; la passion est l'âme de son œuvre. Blessé dans son patriotisme, impatient de voir l'Allemagne jouer un grand rôle au sein de l'Europe, il a besoin de consolations dans le domaine de la pensée pure; il a besoin aussi d'un système qui lui permette de dire à ses concitoyens : Votre tâche littéraire est achevée, déployez ailleurs vos forces et votre génie ! Encore une fois, lorsque M. Gervinus nous présente la littérature allemande du dix-huitième siècle comme le dernier terme d'un long et laborieux effort par lequel l'humanité est revenue à l'inspiration du monde grec, rappelonsnous quel enchaînement de pensées amères et d'ambitions inquiètes l'ont mené à ce résultat. Ce n'est pas là une de ces erreurs qui veulent être strictement discutées. Réfuter la théorie de M. Gervinus, à. quoi bon ce lieu commun ? Il suffit de la signaler comme un témoignage de la passion qui l'anime. Faudrait-il réfuter aussi ses conclusions ? Plus de poésie, plus d'imagination ! s'écrie M. Gervinus; notre édifice littéraire est complet ! Maîtres de l'esprit humain au dix-huitième siècle, grâce à cette phalange immortelle que conduisent Lessing et Goethe, ne vous épuisez pas à tourner inutilement dans
le même cercle ! La suprématie que ces grands hommes vous ont conquise, il est temps de l'établir dans le domaine de l'action. Laissez donc reposer le champ de la poésie, dites adieu au monde des livres ; si un autre âge d'or est réservé aux lettres allemandes, nous n'en verrons briller la première aube qu'après que le terrain de la vie politique et sociale aura été vaillamment défriché. Pour une nouvelle récoite il faut un sol nouveau. Voyez ce qui s'est passé en Allemagne après cette longue nuit de la scolastique, toute pleine de rêves incohérents; Luther paraît, il disperse les fantômes, il affranchit la conscience religieuse, il crée en un mot tout un monde spirituel et moral, un monde sain, fortifiant, où l'esprit se relève, où l'homme retrouve sa dignité et sa puissance, et sur cette base féconde voici une littérature qui se lève, qui grandit et atteint bientôt aux sublimités les plus hautes! Depuis trois siècles nous vivons sur le fonds d'idées que nous a transmis la réforme; mais l'œuvre est accomplie, le cercle est parcouru, de nouveaux besoins sont nés : l'esprit germanique appelle aujourd'hui un homme qui soit dans le domaine politique ce qu'a été Luther dans le champ de la théologie. C'est de ce côté que nous devons porter nos efforts. Déjà tous les maîtres l'ont senti : Goethe lui-même, du sein de son quiétisme intellectuel, n'a-t-il pas prononcé cette parole : « La muse peut accompagner avec grâce et noblesse le mouvement de la vie humaine; ce n'est pas elle qui crée le mouvement, ce n'est pas elle qui produit la vie ! » Vivons donc. nous chanterons ensuite. Vivons, afin de fournir aux}>oëtes futurs la matière même dont ils auront besoin; vivons, agissons, transformons cette société à notre image, vivons pour le droit et pour la liberté !
M. Gervinus sait bien que l'âme ne se résigne pas si aisément à une existence artificielle. Vivre exclusivement pour la poésie ou exclusivement pour l'action, même chimère! Toutes les facultés se développent à la fois au sein de l'intelligence, et il n'appartient à personne de retrancher l'une ou l'autre au gré d'une théorie. Si cela est vrai de l'âme individuelle, combien cela est plus vrai encore de cette grande âme collective qu'on appelle une nation ! Laissons donc de côté la conclusion de l'auteur; elle n'est qu'une révélation de plus sur l'impatience qui l'agite. Vous voyez se déployer ici le tribun populaire. Peu lui importe' la justesse de la pensée pourvu qu'il frappe un grand coup. Et en effet, déclarer que tout est fini depuis Goethe, fermer et condamner les domaines dei'imagination, quel coup d'État dans la bouche du juge qui venait de raconter avec orgueil la gloire intellectuelle de son pays ! L'Allemagne en ressentit une émotion profonde. Certes ce décret hautain n'a pas obtenu force de loi; la poésie n'a pas abdiqué, les lettres ont continué leur œuvre; qui pourrait nier cependant que les transformations qu'elles ont subies depuis quinze ans n'attestent pas l'efficacité de cette prédication hardie ?
Entre les deux erreurs que je viens de signaler, entre cet orgueilleux point de départ et cette conclusion impérieuse, les cinq volumes de YHistoire de la -poésie allemande déroulent à nos yeux de merveilleux trésors. Personne n'avait encore interprété avec tant de logique et de puissance le développement du génie germanique. La poésie, confrontée avec l'histoire, devient ici le symbole éclatant de la vie allemande^ travers les révolutions des âges. Que de vues ingénieuses et profondes sur les vieilles traditions barbares, sur les épopées
et tes romans du moyen âge, sur les minnesinger et les metsterjinger, sur ce travail de deux siècles qui précède et en» fante la réforme, sur l'influence si peu connue exercée par la guerre de trente ans, et enfin sur l'immortelle phalange de Lessing ! L'idée du progrès est écrite en caractères lumineux à chaque page de ce vaillant livre. On assiste à ce continuus animi motus dont parle l'orateur antique. Suivons rapidement la marche de l'historien. Voici l'œuvre décisive de sa vie.
Ce mouvement continu, qui semble le sujet même de son tableau, se déclare dès le sein du moyen âge. Peu sympathique à l'esprit général de ce temps, ne craignez pas que M. Gervinus le traite avec dédain; c'est son bonheur, au contraire, d'y chercher et d'y découvrir les traces d'un effort sans cesse renouvelé. Ce moyen âge que des historiens de fantaisie se représentent comme un période de mystique béatitude, est intéressant surtout par son agitation inquiète, sa perpétuelle mobilité, et une sorte d'aspiration naïve vers la lumière. Suivre et commenter ce travail intérieur, voilà la tâche de M. Gervinus. Sous quelque forme que se produise ce développement de la vie morale, aucun symptôme ne lui échappe. Tant que l'Eglise chrétienne est d'accord avec l'idéal qu'il s'est formé du génie germanique, il ne lui refuse pas, 3'admiration et l'éloge. Le jour où ces deux esprits lui sembleront opposés l'un à l'autre, il regrettera ouvertement que la féconde nature des vieux Germains n'ait pu se déployer en liberté. « Il ne peut se consoler^ dit très-bien M. Ozanam, de voir que la mansuétude catholique lui a gâté ses belliqueux ancêtres. » Au milieu des travaux sans nombre que l'Allemagne de nos jours a consacrés à l'histoire de sa littérature du moyen âge, il en est un surtout qui, par l'admiration en-
thousiaste des poètes du treizième siècle, rappelle çà et là le tableau de M. Gervinus. Je parle des belles leçons de M. Vilmar, directeur du gymnase de Marbourg, Que de différences pourtant entre M. Gervinus et M, Vilmar ! Chez M. Vilmar, c'est au nom du christianisme que le génie allemand est glorifié; chez M. Gervinus, c'est au nom du génie allemand que le christianisme est absous. C'est ainsi que, malgré tant de préventions amères contre l'Église de Rome, il rend justice en de nobles termes aux monastères allemands du neuvième siècle, surtout à cette abbaye de Saint-Gall qui garda si efficacement le dépôt de la culture littéraire au sein de la barbarie. C'est ainsi qu'il proclame l'influence heureuse exercée sur l'esprit de l'Allemagne, et qu'il apporte à l'appui de cette thèse des considérations aussi neuves que solides. La passion patriotique triomphe ici des autres passions de son intelligence.
Comme elle éclate surtout, cette préoccupation de la gloire nationale, quand l'historien rattache la poésie allemande à la poésie des autres contrées de l'Europe ! Ce n'est pas assez pour lui de déployer avec orgueil tout ce qu'il y a de sauvagement original dans les vieux poèmes barbares, de comparer les Niebelunge?i à l'Iliade et Gudrun à l'Odyssée. Arrivé aux minnesinger et aux conteurs épiques, il proclame encore sans hésister que la supériorité appartient à l'Allemagne. En vain nos bénédictins du dix-neuvième siècle, dans les tomes récents de l'Histoire littéraire de la France, lui prouveraient-ils que nos provinces du nord ont été, au moyen âge, le centre intellectuel de l'Europe, que les trouvères ont fourni à l'Allemagne, à l'Angleterre, à l'Italie, à l'Espagne elle-même, la meilleure part des poëmes et des récits qui ont enchanté le
monde jusqu'à l'Arioste, M. Gervinus a une réponse toute prête. Il dira aux continuateurs de dom Rivet que ces romans n'étaient qu'une matière informe, et que l'Allemagne la première y a mis l'art et la vie. Tous ces sujets inspirés par les souvenirs antiques ou par les traditions bretronnes, ces Alexandre, ces Parceval, ces Tristan, ils couraient le monde depuis longtemps, sans qu'un poète les eût fixés dans une forme définitive : l'Allemagne s'en empare; aussitôt quelle transformation ! Voici Y Alexandre de Lambreeht, le Parceval de Wolfram d'Eschembach, le Tristan de Gottfried de Strasbourg, et il faut voir avec quelle verve, avec quelle fécondité d'interprétations et de commentaires M. Gervinus signale dans ces trois œuvres les meilleures inspirations de la poésie européenne au moyen âge ! Dante seul s'est élevé au-dessus de ces brillants poèmes, et encore Lambreeht et Wolfram sont-ils associés à la gloire du maître florentin; car Y Alexandre contient déjà la dramatique inspiration de l'Enfer. le Parceval contient l'inspiration philosophique et religieuse du Purgatoire, et la Divine' Comédie, écrite cent ans après, ne fait que donner une conclusion à ces magnifiques fragments. Telles sont les façons conquérantes de M. Gervinus. Ne croyez pas cependant qu'il soit résolu d'avance à préférer toujours la littérature de son pays aux autres littératures du moyen âge; ce qu'il aime, ce sont les traces du vieil esprit germanique, la force, l'audace, l'allégresse de l'action. S'il rencontre une école de rêveurs qui ne chantent que les raffinements de l'amour, s'il croit que les minnesinger efféminent la langue et la poésie, soyez sûr qu'il les réprimandera vertement, et qu'à cette mélancolie énervante il opposera la joyeuse vivacité des Provençaux. Ainsi va l'historien de la
M. GERVINUS. m
poésie allemande, ardent à glorifier son peuple, mais ne louant jamais que la force et la virilité.
A la clarté de cette inspiration toujours présente, les périodes réputées les moins riches déploient tout à coup des trésors qu'on n'y soupçonnait pas. C'est une opinion admise qu'il y a trois grandes époques dans l'histoire de la poésie allemande : le siècle des Niebehmgen et de Wolfram d'Eschembach, le siècle de Luther, le siècle de Goethe. Rien de plus triste, dit-on, que les périodes intermédiaires; entre Wolfram et Luther, par exemple, le génie allemand semble engourdi. M. Gervinus, grâce à sa méthode, a su répandre un attrait singulier sur le tableau du quatorzième et du quinzième siècle. Voici une littérature toute démocratique; le peuple remplace les maîtres. Suivez ce mouvement qui se dérobe dans l'ombre, combien de symptômes heureux ! combien de semences qui lèveront bientôt! Ici le théâtre et les enseignements naïfs qu'il adresse à la foule; là le bon sens popu-, laire sous une forme tour à tour didactique ou joyeuse; plus loin, les mystiques, les moines franciscains, un David, un Berthold, un Hugues de Tiïmberg, qui mêlent à leurs rêveries le sentiment de l'indépendance spirituelle et qui entretiennent l'ardeur de l'âme; ce qui domine au milieu de ces directions contraires, c'est une inspiration morale d'où sortira la réforme. L'auteur expose ce travail des esprits avec une précision supérieure, et il couronne son tableau par le portrait en pied des trois hommes qui le résument, Thomas Murner, Ulric de Hutten et Hans Sachs. Ce groupe bizarre, mais d'une originalité si puissante, forme à coup sûr un des meilleurs épisodes de son œuvre.
Je ne puis qu'indiquer l'esprit général du tableau et met-
tre certains points en lumière; comment faire apprécier tous les trésors d'érudition, tous les efforts de sagacité et de critique déployés par le laborieux écrivain? Malgré les erreurs de détail, c'est là une des plus complètes et des plus vivantespeintures qu'on ait tracées de l'activité intellectuelle du moyen âge. La seconde édition surtout, publiée il y a trois ans, s'est enrichie de documents précieux et contient, on peut le dire, le dernier mot de la science. Les travaux des Grimm, des Lachmann, des Docen, des Massmann, des Haupt, des Schmeller, avaient accumulé sur mainte question de détail des renseignements inattendus ; un opulent amateur de vieux . livres, M. de Meusebach, avait laissé accessibles après sa mort des richesses trop soigneusement gardées de son vivant; M. Gervinus n'a pas voulu demeurer en arrière, il s'est remis courageusement à l'œuvre, et les trois premiers volumes de la seconde édition sont un ouvrage presque entièrement nouveau. Il y a en Allemagne des recueils spéciaux pour l'étude philologique et littéraire du moyen âge; rien n'a échappé à M. Gervinus, il a tout lu, tout apprécié, et chacune de ces découvertes, éparses dans les dissertations d'un Grimm ou d'un Lachmann, vient se ranger ici à sa place. Que d'efforts il a fallu pour soulever ce poids énorme ! M. Gervinus en semble quelquefois accablé; il se traîne, il est lent, son style s'embarrasse, mais ce n'est pas là une œuvre de compilation, et bientôt l'ardeur de sa pensée le réchauffe et le relève.
Avec l'abondance des documents et la fécondité des vues, le mérite essentiel de M. Gervinus dans cette Histoire de la poésie allemande, c'est l'ampleur et la netteté du plan. Maître de ces matériaux sans nombre, l'auteur les a distribués avec une précision supérieure. L'art, qui manque trop souvent
dans les détails, apparaît surtout dans l'ensemble et se révèle majestueusement à mesure qu'on avance. Arrivé à la fin du seizième siècle, l'auteur jette un regard en arrière et se demande quel a été l'enchaînement des idées depuis les origines littéraires de l'Allemagne. Il aperçoit alors trois phases distinctes, trois phases où l'esprit de son pays a développé séparément ses facultés, et qui vont se réunir dans une quatrième période qui couronnera tout et sera vraiment le fruit complet de la civilisation allemande, le fruit de la poésie et de la science sur l'arbre de la vie. Jusqu'à la fin du treizième siècle la poésie est épique, mystique, chevaleresque; elle chante surtout l'idéal, les sentiments raffinés ou l'enthousiasme national des hautes classes; l'élément de l'aristocratie y domine. Pendant le quatorzième et le quinzième siècle elle devient bourgeoise et populaire : plus de brillantes épopées, plus de mysticisme guerrier ou religieux; des voix bien humbles, mais innombrables, expriment des sentiments pratiques, enseignent le droit et le devoir, travaillent à l'éducation de tous, et ce concert qui s'accroît d'heure en heure prépare l'irrésistible explosion de la réforme. Au dix-septième siècle enfin une nouvelle aristocratie s'organise, aristocratie de lettrés, de critiques, de censeurs pédantesques, qui régularisent la langue et prétendent fixer les lois du goût. Dans la première période on se préoccupait surtout du sujet; clans la seconde c'est l'opinion qui est la chose essentielle; dans la troisième le style. Viennent maintenant de grands esprits, des poètes et des penseurs originaux ! Ils se débarrasseront des lisières de l'école, ils briseront le joug de l'étranger, et se rattachant aux vraies traditions nationales, ils y trouveront tout préparés les plus riches
matériaux qui aient été donnés à un peuple. La grandeur des sujets, l'inspiration philosophique et morale, unies à un sentiment indispensable de la forme, tel sera le fonds de cette quatrième période, qui devra continuer et couronner les trois autres.
Cette période, c'est celle qui, préparée par les innovations de Bodmer, enhardie par l'enthousiasme religieux de Klopstock, se révèle surtout dans les manifestes de Lessing, et produit ses chefs-d'œuvre avec Schiller et Goethe. M. Gervinus avait consacré trois volumes aux trois premières parties de son sujet; il en consacre deux à l'immortelle pléiade du dixhuitième siècle. Tous ces grands hommes sont peints avec amour; ils sont debout, ils triomphent, entourés de l'auréole. Lessing occupe le centre, in medio mihi Cœsar erit... On voit qu'il remplit son siècle, qu'il éveille les esprits, et que le commandement lui appartient; on voit surtout que les préférences de l'auteur sont décidément pour le génie de l'action plutôt que pour le génie poétique. Quel homme a été plus actif que Lessing? qui a eu plus d'énergie et d'influence? qui a mieux affranchi les âmes des séductions du mysticisme? Critique, antiquaire, historien, théologien, poëte, publiciste surtout, il a employé toutes les armes de l'esprit, éloquence, dialectique, ironie pénétrante et amère, pour aiguillonner les Allemands, et il n'a pas craint de les blesser au cœur en leur répétant sans cesse qu'ils n'étaient pas encore une nation. Si Goethe et Schiller sont plus grands que lui, c'est que, fidèles à sa pensée, ils ont créé dans le domaine de la poésie et de l'art cette unité nationale qu'appelait si ardemment l'auteur de la Dramaturgie de Hambourg. Le double portrait de Schiller et de Goethe est conçu avec profondeur et exécuté d'une
main magistrale. J'ai dit que Lessing est le centre du tableau, j'ajoute que Schiller et Goethe l'illuminent de leurs rayons. Quel spectacle que cette communauté intellectuelle des deux poètes ! Gomme le peintre possède ces deux âmes, comme il les rapproche, les complète l'une par l'autre et en fait deux types immortels proposés à l'admiration et à l'amour de l'Allemagne ! L'un semble pins froid, parce qu'il aspire à l'harmonie inaltérable de la nature ; l'autre est le maître des cœurs, parce que toutes les généreuses passions ont inspiré son génie; « mais entre ces deux hommes, s'écrie M. Gervinus, qui donc serait assez hardi pour oser faire un choix ? Malgré la grandeur de leur œuvre, tous deux furent incomplets, et tous deux l'ont senti: grandeur nouvelle, et qui contient pour nous tous la plus féconde des leçons! Il y a tel instant où Schiller semble tout prêt à s'approprier la sérénité de l'auteur d'Hermann et Dorothée, tandis que Goethe est tenté de revenir avec le poëte de Waîlenstein aux ardentes inspirations de sa jeunesse. C'est ainsi qu'il faut être, disait Goethe un jour , s'inclinant , avec une humilité touchante, devant l'idéalisme de son ami. Et nous aussi, ajoute M. Gervinus en terminant ce profond parallèle, et nous aussi, à l'exemple de nos maîtres, sachons confesser ce qui nous manque, et peutêtre deviendrons-nous enfin ce que nous devons être. »
M. Gervinus aurait pu s'arrêter là. Son tableau était fini. Il a voulu compléter sa prédication en ajoutant un chapitre sur la poésie romantique, sur cette école des Tieck, des Schlegel, des Novalis, qui se produit aux dernières années du dix- huitième siècle, et qui fait succéder à la sérénité antique de Goethe, à l'idéalisme franc et naturel de Schiller, les subtilités et le mysticisme d'un moyen âge renouvelé. Cette école
a fait du bien et du mal ; elle a agrandi le champ de la critique, elle a fait apprécier les naïfs trésors des poésies populaires, elle a pénétré avec une intelligence lumineuse dans les littératures du treizième siècle; n'a-t-elle pas aussi énervé les esprits et propagé le goût d'une mélancolie malsaine? Si cela est, ne demandez pas à M. Gervinus de prononcer sur elle un jugement impartial ; il dira les services rendus, mais il exagérera les fautes. Ce n'est pas un chapitre d'histoire, c'est un manifeste, manifeste éloquent après tout, plein de science, plein d'idées, abondant en détails curieux, et qui amène tout naturellement, comme une conclusion nécessaire, l'interdiction de la poésie et des songes aux générations de l'avenir. L'idéal auquel M. Gervinus veut que les esprits s'attachent, le dernier souvenir qu'ils doivent garder de la longue vie intellectuelle de l'Allemagne, c'est la virile ardeur de Schiller et cette jeunesse éternelle^ cette saine et vigoureuse adolescence que Goethe a dérobée à la société hellénique pour en faire don à son pays.
Tel est ce livre, le grand et sérieux titre de M. Gervinus. Il a provoqué, on le pense bien, les plus vives objections. Les romantiques d'un côté, très-nombreux encore au moment où parut ce manifeste, devaient se révolter contre une critique hautaine qui sacrifiait ainsi leurs maîtres; si Goethe et Schiller avaient été traités d'intelligences prosaïques par Tieck et Novalis, on devine aisément quelles épithètes furent prodiguées à l'impétueux adversaire des Schlegel. D'autre part, la littérature qui s'agitait alors et qui, sous le nom de Jeune Allemagne, essayait de frayer des chemins nouveaux, réclama aussi avec violence contre le dictateur qui imposait silence à l'imagination. Malgré les protestations et les colères, lesprin-
cipes essentiels de M. Gervinus ont fini par triompher. Le romantisme n'est plus qu'un souvenir; il y a quelques années à peine Tieck est mort dans l'oubli, et le nom de Goethe a grandi de jour en jour. Avant l'ouvrage de M. Gervinus plus d'un esprit d'élite répétait encore les invectives de Louis Boerne et de Menzel contre l'auteur de Faust; aujourd'hui la littérature de Goethe, comme disent nos voisins, s'enrichit sans cesse d'études, de commentaires, c'est-à-dire de glorifications nouvelles. Un des meilleurs biographes du grand poète, M. Rosenkranz, s'est même approprié les conclusions de M. Gervinus sur l'hellénisme de Goethe, et les a développées avec des vues qui lui sont propres. Par ses qualités comme par ses défauts, Y Histoire de la poésie allemande a donc exercé sur l'esprit littéraire une action décisive. L'avenir pourra compléter ce tableau sur bien des points : on devra y regretter surtout la pure lumière du christianisme; des écrivains habiles, M. Vilmar par exemple pour le moyen âge, M. Hillebrand pour le dix-huitième siècle, ont essayé déjà de rectifier les vues exclusives et les jugements passionnés de l'auteur ; tout mis en balance, c'est un monument.
Notons ici, à titre de curiosité, un essai poétique de M. Gervinus publié quelques mois après le premier volume de son Histoire. En étudiant les épopées germaniques du moyen âge, M. Gervinus conçut l'idée de rajeunir pour les hommes de nos jours celui de ces vieux poëmes qui semble le mieux leur convenir; il traduisit en vers le commencement de Gru* drun (1836). L'essai a-t-il réussi? Oui certes, si M. Gervinus n'a voulu que donner une indication. Des écrivains sont venus qui ont recueilli l'idée et l'ont exécutée avec plus d'art et de bonheur. Quand la Gudrun de M. Gervinus n'aurait fait
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que montrer à M. Charles Simrock, au traducteur futur des Niebelungen, du ParcevaL du Heldenbuch, le champ où il devait récolter de si riches moissons, on devrait lui pardonner une tentative si peu faite pour sa plume. Au reste ce fragment épique avait paru sans nom d'auteur; c'est assez de l'indiquer en passant. Je reviens aux travaux que M. Gervinus a signés.
M. Gervinus venait de mettre au jour les deux premiers volumes de son grand ouvrage, quand un incident inattendu le jeta subitement dans la vie politique. Guillaume IV, roi d'Angleterre et de Hanovre, était mort sans enfants le 20 juin 1837, laissant le trône d'Angleterre à sa nièce, la princesse Victoria, fille du prince Edouard, duc de Kent, et petite-fille de George III. Le Hanovre, fief masculin, ne pouvait faire partie des États de la jeune reine; il échut à un frère de Guillaume IV, au prince Ernest-Auguste, duc de Gumberland. Le duc deCumberland avait été le chef du parti tory en Angleterre; le roi Ernest-Auguste fut dès le premier jour l'adversaire intraitable des libertés du Hanovre. Il le déclara lui-même officiellement dans sa proclamation du 7 juillet 1837, faisant savoir à tous qu'il ne se considérait pas comme lié par la constitution de 1833, et qu'il la croyait funeste aux intérêts du pays. C'était là un singulier don ds joyeux avènement. L'Allemagne s'émut; les tribunes de Munich, de Dresde, de Stuttgart, deCarlsruhe, si humbles qu'elles fussent d'ordinaire, firent entendre des protestations énergiques, et l'opinion publique dans le Hanovre, soutenue par ces éclatants témoignages, s'apprêta à la résistance. On crut un instant que l'orage était passé. L'université de Goettingue, la docte et glorieuse Georgia-Augusta, fondée en 1737 par le roi d'Angleterre George IL
M. gervinus. lè-
se préparait à fêter cet anniversaire séculaire. Tous les maîtres de la science germanique, à leur tête M. Alexandre de Humboldt, s'étaient donné rendez-vous à ces fêtes de l'esprit. Le jubilé de Goettingue eut lieu au mois de septembre, et l'on espéra que ce concours immense, ces hôtes illustres, ces joies de la pensée, ce déploiement des forces morales et intellectuelles de l'Allemagne feraient reculer l'agresseur. Étaitce en face de cette pacifique armée de l'intelligence qu'un souverain, étranger la veille encore, oserait porter une telle atteinte aux droits du pays qu'il venait gouverner? Vaine espérance ! Six semaines après la fête, le 30 octobre, les chambres furent dissoutes, et le surlendemain 1er novembre, un décret royal supprimait la constitution de 1833, octroyée au Hanovre par le roi Guillaume IV. Aussitôt l'élite des professeurs de Goettingue adressa au curateur de l'université une calme et vigoureuse protestation. C'étaient tous des hommes distingués par la science; quelques-uns étaient illustres et vénérés. L'Allemagne n'a pas oublié les sept noms inscrits au bas de cet acte; on y voyait d'abord les deux patriarches de la philologie germanique, MM. Jacob et WilhehnGrimm, puis l'historien Dahlmann, le juriconsulte Albrecht, l'orientaliste Ewald, le physicien Weber; M. Gervinus, le plus jeune des sept, n'avait pas été le dernier à son poste, car Farrêté qui les destitua tous lui accordait, ainsi qu'à deux de ses collagués, une distinction particulière : M. Gervinus fut expulsé du Hanovre avec AI. Dahlmann et M. Jacob Grimm.
Ce fut là une heure brillante dans la vie de M. Gervinus. Associé à des noms vénérés, il avait eu l'honneur de souffrir pour une cause juste. Les yeux de l'Allemagne étaient fixés sur lui, et cette disgrâce illustre, comme dit Corneille, dou-
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blait L'autorité de sa parole. Ce fat aussi une période d'activité nouvelle. Il retourna à Darmstadt au sein de sa famille; il s'enferma dans la retraite, et pour se consoler de ne plus avoir en face de lui son jeune et généreux auditoire, il redoubla d'ardeur et de zèle comme écrivain.
Un professeur de l'université de Breslau, destitué pour des poésies politiques, M. Hoffmann de Fallersleben, s'écriait à peu près vers le même temps :
« J'ai été professeur; me voilà destitué. Autrefois je pouvais faire des leçons; que puis-je faire maintenant ?
« Maintenant je puis penser, je puis chanter; j'ai la liberté d'enseignement, et personne ne me gênera plus, d'aujourd'hui jusque dans l'éternité.
« Point de ministre qui m'inquiète, point de majesté, point d'étudiants ni de philistins, point d'université non plus.
« On a enterré le professeur, un homme libre est ressuscité. Que puis-je désirer de plus ? Vive la patrie ! »
M. Gervinus ne parle pas tout à fait ainsi, il regrette sa chaire. « Malgré toutes les entraves de l'enseignement public, écrivait-il quelques mois plus tard, le meilleur auditoire auquel puisse s'adresser un penseur, la meilleure terre à défricher, à féconder, c'est la loyale jeunesse de nos écoles. » Toutefois, ce tribut payé à ses souvenirs et à ses regrets, il reprend son œuvre avec l'enthousiasme du combat. D'abord il publie son troisième volume, et il y met une préface où l'homme qui a frappé Dalhmann et Jacob Grimm est stigmatisé aux yeux de l'Allemagne. Peu de temps après, Jacob Grimm est appelé à l'université de Berlin, M. Dalhmann est placé à
Bonn, M. Ewald à Tubingue; la préface de M. Gervinus a trouvé des échos dans les conseils des rois. Bientôt les deux derniers volumes de l'Histoire de la poésie allemande sont livrés à l'impatiente curiosité du public, et qui pourrait dire que la verve, l'éclat, la puissance magistrale de ce grand tableau ne doivent pas quelque chose à ces circonstances émouvantes ? C'est aussi le moment où il fait paraître la suite de ses Écrits historiques, un recueil d'articles dispersés çà et la dans des revues, dans des journaux; articles hardis, téméraires parfois, publiés d'abord sans nom d'auteur, et revendiqués fièrement par l'écrivain proscrit. Ici ce sont des pages toutes juvéniles où Pun| des chefs de la vieille école historique, Heeren, est pris à partie avec une sévérité altière ; M. Gervinus ne souffre pas qu'on touche à l'antiquité avec une science incomplète, et qu'on affaiblisse l'idéale beauté de cette société hellénique dont il croit que l'Allemagne a retrouvé l'inspiration et le génie; là ce sont des études sur l'organisation des universités et maints projets de réforme audacieusement conçus.
Au milieu de ces discussions pleines de verve, on remarque un curieux fragment, le premier chapitre d'un travail historique sur la culture de la vigne. L'auteur s'est souvenu du distique de Luther : Wer liebtnicht Wein..., et il en donne un commentaire où éclate toujours, avec un mélange d'âpreté et de bonne humeur, le sentiment viril, qu'il veut propager dans les contrées allemandes. Les modes divers de la fabrication et de l'emploi du vin chez les barbares, dans les siècles chevaleresques, et aussi dans nos sociétés modernes, lui fournissent sur l'esprit de chaque époque des renseignements inattendus. Écoutez comme il maudit le thé, qui inspire les
conversations frivoles, ou la bière, qui alourdit l'esprit ! Pourquoi ne s'assemble-t-on plus le dimanche avec les parents et les amis, en hiver au coin du feu, en été sous la tonnelle en fleurs, autour de la table familière où le vin du Rhin brillait dans les flacons? C'était la vieille coutume allemande; on faisait ainsi au temps de Hutten et de Hans Sachs, de Melanchthon et de Luther. Les hommes alors étaient des hommes ; ils ne se payaient pas de vaines phrases, de théories creuses, de dissertations alambiquées; ils vivaient de la vie complète... Et M. Gervinus va tirer de la dive bouteille toute une prédication morale. A côté de ces tableaux du vieux temps vient une invective contre ce malheureux Louis Boerne, qui a si cruellement insulté l'Allemagne dans ses Lettres de Paris. M. Gervinus n'a jamais eu de sympathies pour les coryphées de la Jeune Allemagne ; il prend son rôle de réformateur au sérieux, et la grâce élégante des humoristes lui semble une profanation de la liberté. Ainsi va l'irritable écrivain, prêchant, philosophant, quelquefois essayant de sourire, mais revenant toujours et non sans pédantisme à l'idéal qu'il s'est fait de la rudesse et de la moralité allemandes. Avec ses mérites et sesdrfauts, avec ce mélange de verve belliqueuse et de sagesse puritaine, cette période active est décidément la plus heureuse dans cette vie si remplie. L'originalité de l'écrivain s'y dessine dans son meilleur jour.
Et toutefois la violence qu'il a subie à Goettingue, les ressentiments trop légitimes qu'il en garde au fond de l'âme, n'ont-ils pas à la longue porté quelque trouble chez ce mâle penseur? Il est certain que, dans la période qui suit, ses doctrines vont prendre une âpreté nouvelle. A force d'attendre, l'esprit s'exalte et s'irrite. A l'émotion produite d'un bout
de l'Allemagne à l'autre par le coup d'État du roi Ernest, M. Gervinus avait vu succéder peu à peu l'indifférence habituelle de l'opinion. Le mouvement était dans les partis extrêmes, et ce mouvement s'accroissait de jour en jour, tandis que le parti des constitutionnels, divisé et sans chefs, commençait à perdre foi en lui-même. M. Gervinus n'avait que de la répulsion pour les jeunes hégéliens, quoique les Annales de Halle, dès 1841, à propos de Y Histoire littéraire de l'Allemagne de M Henri Laube, bafouant et flagellant sans pitié l'école du dilettantisme, eussent fait mille efforts pour attirer dans leurs rangs le signataire de la protestation de Goettingue. Sa place était à la tête du parti libéral. Il le sentait bien, mais lïrritalion est mauvaise conseillère, et plus d'une fois M. Gervinus manqua de cette sûreté de coup d'œiî qui révèle un chef et donne l'autorité. Attentif aux moindres bruits du dehors, il voudra du fond de son cabinet diriger les agitations de l'esprit public, et il lui arrivera de se fourvoyer en des chimères. Après un second voyage en Italie il est revenu s'installer à lieidelberg (1840), où l'université le nomme bientôt professeur honoraire (1844) et le compte au nombre de ses maîtres les mieux écoulés. La vue de ce jeune auditoire, ie souvenir des affronts subis, la colère que lui inspire l'engourdissement général de l'Allemagne, tout réveille son ardeur, et dans ses écrits comme dans sa conduite on verra maintes impatiences qui compromettront la netteté de son jugement. En 1845, par exemple, ne prendra-t-il pas au sérieux l'espèce d'insurrection tentée par Jean Ronge et Czerski? L'entreprise des catholiques allemands lui semblera le signai évident d'un retour à l'unité religieuse ; il croira très-sincèrement que l'Allemagne catholique du midi est
toute prête à faire cause commune avec le protestantisme, et si de graves théologiens protestants entrent dans la lice pour démontrer en quoi consiste une réforme, s'ils prouvent que la tentative de Jean Ronge n'a pas de caractère religieux, et que l'agitation produite dans les esprits n'est autre chose qu'un mouvement politique, M. Gervinus prendra aussitôt la plume et engagera contre eux une polémique ardente. Qui avait le plus de clairvoyance, du publiciste ou des théologiens ? L'événement, ce semble, a répondu assez haut. M. Gervinus revient à son vrai rôle, lorsque deux ans après, au sujet de ce régime d'états généraux accordé à la Prusse par Frédéric- Guillaume IV, il soumet à une critique approfondie la patente de 1847, et prouve avec une logique irrésistible la nécessité du vrai régime constitutionnel; mais l'autorité de sa parole n'était-elle pas déjà un peu amoindrie par une telle faute ? La révolution de 1848 aura aussi pour M. Gervinus des heures glorieuses et des périodes néfastes. A la première nouvelle des événements de Paris une immense agitation parcourt l'Allemagne. Le mouvement commence sur les frontières; à Manheim, à Darmstadt, à Stuttgart, à Wiesbade, à Francfort, à Cologne, des pétitions hautaines, soutenues par la population soulevée, arrachent à des gouvernements en désarroi toutes les libertés vainement réclamées depuis 1815. L'écho des bords du Rhin retentit bientôt aux extrémités de la confédération; la Saxe et la Prusse, la Bavière et l'Autriche obtiennent les mêmes réformes. Qui réglera cette agitation? qui lui donnera une forme durable et assurera la victoire ? Le moment est décisif pour M. Gervinus. Au mois de juillet de l'année précédente il avait fondé à Heidelberg, avec MM. Mittermaier, Mathy et Louis Hausser,
un journal consacré à la défense des principes constitutionnels; la Gazette allemande, déjà investie d'une sérieuse autorité politique et morale, s'efforcera de diriger l'opinion. L'initiative des grandes mesures partira de Heidelberg, et M. Gervinus sera l'âme du mouvement. Les pétitionnaires de Manheim avaient demandé la convocation d'un parlement national qui proclamerait les volontés du pays. C'était surtout à l'unité de l'Allemagne qu'aspiraient tous les vœux. M. Gervinus rassemble ses amis, et sans autre mandat que celui du péril public, il forme une réunion de cinquante et un citoyens, publicistes , députés, jurisconsultes, qui vont préparer la convocation du parlement. C'est le 5 mars que les cinquante et un se réunissent; le 12, un comité de sept membres, choisis dans le sein de l'assemblée, convoque à Francfort, pour le 30 mars, tous les anciens députés et tous les députés présents des chambres constitutionnelles. On leur adjoint un certain nombre de personnages éminents pris en dehors des chambres. Ce sera l'assemblée des notables; elle aura mission de faire la loi électorale et d'instituer solennellement le vrai parlement germanique.
Si vous voulez voir M. Gervinus dans l'épanouissement complet de ses facultés, regardez-le à ce moment. Le voilà enfin au milieu des épreuves de l'action. Il vient de jouer un grand rôle et un rôle salutaire. Du premier coup il a arrêté la démagogie en imprimant une marche régulière à la révolution. Dans le comité des cinquante et un, dans les polémiques de la Gazette allemande, à l'assemblée des notables, M. Gervinus est sur la brèche pour la défense du droit. Le danger ne vient plus des gouvernements, mais de la démagogie. M. Gervinus, avec ses amis du duché de
Bade, est un des plus intrépides soldats du principe constitutionnel. Pourquoi faut-il qu'une fiévreuse impatience vienne compromettre tout ce qui semblait gagné? La question de l'unité allemande brouillera tout. Nommé au parlement de Francfort par un district de la Saxe prussienne., M. Gervinus n'y réussit que médiocrement. Avait-il désapprouvé au mois de juin le choix du vicaire de l'empire? était-il mécontent des premiers actes qui signalèrent ce nouveau pouvoir? trouvait- il que cette grande cause de l'unité était mal servie par les hommes de son propre parti ? Il est difficile d'expliquer autrement son brusque départ de l'assemblée. 11 donne sa démission au mois d'août et fait un voyage de plusieurs mois au moment où les intérêts les plus graves sont débattus à la tribune. M. Gervinus, si empressé dans ses écrits à glorifier la vie active, ne paraît guère en apprécier les conditions. Habitué aux principes absolus de la pensée, il ne sait pas combien de concessions et de tempéraments sont nécessaires à qui veut manier les hommes; il ne sait pas non plus, à ce qu'il semble, qu'on ne transforme pas un peuple sans tenir compte de son passé, et qu'en présence de tant de divisions séculaires, divisions politiques et religieuses, on ne décrète pas l'unité allemande par un article de loi, comme on construit dans sa chaire un système historique. Ces rêveries de M. Gervinus vont se donner surtout carrière dans la dernière période du parlement, lorsque, son voyage fini, il vient reprendre au mois de décembre son poste de journaliste. C'est l'heure où les députés du pays se préparent à élire un empereur d'Allemagne ! Les bons esprits ne croient plus à cette création impossible. L'Autriche adresse à la Prusse des notes ironiques et hau-
taines, et déchire d'avance la constitution future. Irrité de ces résistances, le parti de l'unité s'obstine dans ses chimères, et, pour essayer de la faire triompher, il ne craint pas de tendre la main à la démagogie. On sait ce qui a suivi : le vote de cette constitution impériale qui n'accorde à l'élu qu'un fantôme de pouvoir, l'élection du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, ses hésitations, son double jeu, son refus enfin, et pour conclusion dernière, après toute une série d'insurrections où le drapeau de l'unité allemande abrite les entreprises de l'anarchie, l'inévitable dissolution et l'agonie désespérée du parlement. Aux heures funestes qui virent commettre tant de fautes, M. Gervinus était dans son journal, comme M. Dahlmann à la tribune, le chef de cette politique de rêveurs.
Que faire après tant d'espérances et tant de mécomptes ? Les plus fermes se sont découragés; M. Gervinus a repris vaillamment sa tâche. L'unité n'a pu être fondée par rassemblée de Francfort; il reste au moins, comme fruit de ces longs débats, un sentiment plus vif de la communauté des intérêts et des droits dans la patrie allemande. L'unité politique est ajournée, l'unité morale est mieux assise; développons-la encore dans nos écrits. Entretenons aussi le goût de la vie active, et ne nous rebutons pas pour un échec. Ainsi pensait M. Gervinus, et, soit qu'il revînt à la haute critique littéraire, soit qu'il entreprît de tracer l'histoire politique de son temps, il a été fidèle à ce programme. Les quatre volumes sur Shakespeare, publiés de 1849 à 185G,. l'Histoire du dix-neuvième siècle depuis les traités de Vienne, attestent l'infatigable ardeur du publiciste.
C'est comme publiciste en effet que M. Gervinus interroge
la vie et les œuvres de Shakespeare. D'autres écrivains pourront étudier l'auteur à'Hamlet et d'Othello avec un sentiment poétique plus élevé, avec plus de finesse et de pénétration. L'originalité de son livre, c'est l'enseignement politique et moral qu'il renferme. Quand on se rappelle toute la carrière de M. Gervinus, quand on songe aux espérances et aux douleurs de son patriotisme, on ne peut le voir sans émotion revendiquer Shakespeare comme un des représentants du génie germanique. Qui aurait le courage de railler ces théories conquérantes, si elles sont la consolation de cette âme affligée? M. Gervinus veut associer l'Allemagne à l'Angleterre; il voudrait, s'il était possible, les compléter l'une par l'autre, comprenant trop, hélas! combien le sens pratique des Anglo-Saxons fait faute à son pays. Il appelle cette union, et déjà il croit la voir réalisée par certains échanges singuliers que nous présente l'histoire des arts. « Le grand musicien Haendel, dit M. Gervinus, était une nature tout allemande; l'Angleterre l'a adopté, et c'est à elle qu'il appartient. En revanche, Shakespeare est à nous. Sans le culte que lui a voué l'Allemagne, le poëte de Stratford serait-il complètement assuré de sa gloire? C'est nous qui les premiers avons mesuré l'immensité de son œuvre. L'Angleterre l'a admiré et négligé tour à tour. Depuis que Lessing nous l'a révélé, il est le maître de la poésie allemande. » Ne croyez pas que se soit là, chez M. êervinus, une ridicule prétention nationale, c'est surtout une consolation et un conseil. L'Allemagne est grande par les conquêtes de la critique, par l'intelligence profonde de l'art et de la poésie; qu'elle soit plus grande encore par le sentiment de la réalité ! Ce n'est pas seulement le génie poétique qu'il faut admirer dans
Shakespeare, mais la précision, la force, le naturel, cette vue sûre et prompte jetée sur les affaires humaines, et le drame du monde merveilleusement expliqué par les acteurs euxmêmes. Tel est le sens de cet ouvrage. M. Gervinus, vous le voyez, ne cesse de répéter sa prédication sous maintes formes : ce qu'il a demandé à Machiavel, aux communes du royaume d'Aragon, à la Grèce antique, je veux dire un principe d'activité virile, il le demande aujourd'hui à Shakespeare, il le demandera demain au tableau des événements qui remplissent le dix-neuvième siècle.
Avant de publier l'Histoire du dix-neuvième siècle, dont le premier volume a paru l'année dernière, M. Gervinus en avait donné l'introduction en 1853. Cette introduction n'est guère qu'un tableau d'histoire tel qu'il s'en trouve partout, un résumé des différentes phases de la vie politique en Europe depuis la fin du moyen âge. Incomplet sur bien des points, ce résumé se recommande par une foi vive dans le mouvement irrésistible de la société moderne, dans le triomphe définitif des principes de justice et de liberté : on y trouve aussi les préjugés de l'orgueil germanique, une façon hautaine d'opposer les races tudesques aux races romanes, une malveillance déclarée contre la France; mais encore une fois n'y cherchez pas de vues nouvelles. Qui croirait que ces pages, dont les défauts sont purement littéraires, aient pu exciter l'indignation de certains gouvernements de l'Allemagne? M. Gervinus semble dire en terminant que l'ère des grands hommes est passée, que le progrès ne viendra pins d'en haut comme autrefois, que c'est aux peuples de se secourir eux-mêmes. Il avait dit cela vingt fois dans ses livres; il l'avait dit dans ses Éléments de l'histoire, il l'avait dit sur
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tout dans son Histoire de la poésie allemande, lorsqu'il montrait le grand mouvement démocratique du quatorzième et du quinzième siècle succédant à l'aristocratie littéraire du moyen âge et préparant la réforme; on vit là une menace., une atteinte au régime constitutionnel, et le livre de M. Gervinus fut poursuivi.
Je ne raconterai pas ce ridicule procès ; mentionnons seulement la réponse que M. Gervinus adressait à ses accusateurs en publiant la seconde édition de son Histoire de la poésie allemande. Ces pages sont dédiées aux frères Grimm et à M. Dahlmann, qui plusieurs fois, à ce qu'il paraît, l'avaient détourné de la vie politique pour le ramener aux purs travaux de la science. « Chers amis. leur dit- il avec un accent de bonne et cordiale humeur qu'on voudrait lui voir plus souvent, — quelle est donc la démoniaque influence qui plane sur notre littérature du seizième siècle? En 1837, à Goettingue, j'achevais a peine de traiter ce grand sujet, quand un coup d'État inattendu me frappa en pleine poitrine; aujourd'hui je viens de refaire, à l'aide de documents nouveaux, cette partie de noire histoire littéraire, et je me sens frappé une seconde fois. Le coup ne vient plus de Goettingue, mais d'Heidelberg. On m'accuse de haute trahison; on m'accuse d'avoir excité au mépris du gouvernement constitutionnel, moi qui, à l'heure privilégiée des hautes trahisons et des attentats contre l'ordre social, le 26 avril 1848, dans la Gazette allemande, reprochais au gouvernement badois sa faiblesse à l'égard des ennemis de la société, et qui dénonçais cette faiblesse comme un manque de respect à la constitution. On prétend que j'ai fait œuvre de pamphlétaire, et si mon livre va être lu et interprété comme un pamphlet, ce sont
mes accusateurs eux-mêmes qui en seront cause. On dit que je fomente des haines de parti, et ce sont des haines de parti qui me poursuivent. Croit-on réussir à m'ébranler au moment où l'on me donne si manifestement raison? Non, certes; de telles attaques n'ébranlent pas une conscience tranquille et ferme, elles lui donnent au contraire un stimulant nouveau ; rassurez-vous, mes chers amis, l'inspiration que j'y puise n'altérera pas mon égalité d'âme, elle ne m'entraînera jamais hors des limites du devoir et de la justice. » Excellentes paroles, témoignage de modération et de force S M. Gervinus pouvait braver l'orage; condamné vainement par le ministère du grand-duché de Bade, son livre était lu par l'Allemagne entière, et cette préface si injustement attaquée préparait un triomphe certain à Y Histoire du dix-neuvième siècle. Cette Histoire du dix-neuvième siècle est écrite avec une prédilection particulière; on voit que M. Gervinus en voudrait faire le travail capital de sa vie, comme VHistoire de Florence, le dernier des écrits de Machiavel, est demeuré son chef-d'œuvre. Jamais il n'a été si net et si précis; un art inaccoutumé préside à l'économie du livre, et des portraits, vrais ou faux, mais tous dessinés avec soin, se détachent habilement sur la trame élégante du récit. Jugeons cependant l'ouvrage de M. Gervinus sans nous préoccuper de ia persécution qui en a doublé le prix aux yeux de la foule. L'auteur dédie son histoire à M. Schlosser, et nous la présente comme la continuation de VHistoire du dix-huitième siècle, récemment terminée par son vieux maître. — - Votre histoire, dit-il à M. Schlosser, s'arrête en 1813; c'est laque la mienne commence. Je veux y peindre le temps des fausses promesses et des mensonges, des congrès et des protocoles,
des persécutions politiques et des conspirations, des espérances et des désenchantements. -— Ce sont les expressions mêmes par lesquelles M. Schlosser, en terminant son œuvre, caractérise la période qui s'ouvre au congrès de Vienne. M. Gervinus accepte ce programme et se dispose à le remplir. Ce parti pris ne nuira-il pas à la gravité du tableau ? N'y verra-t-on pas trop souvent le développement d'une thèse préconçue? J'en ai peur, et le premier volume que j'ai sous les yeux confirme çà et là mes alarmes. La science est plus calme; elle ne procède pas comme un réquisitoire, et n'enveloppe pas dans une même condamnation toute une époque. Que de nuances dans la peinture du vrai! Celui qui les supprime peut faire un tableau éloquent, il n'écrit pas une histoire. Nous sommes assez loin déjà de la restauration pour la juger avec impartialité. De 1815 à 1830, et de 1830 à 1848, n'y a-t-il eu que déceptions et fourberies? L'esprit humain n'a-t-il pas connu alors, sous l'influence môme de la lutte, des heures d'inspiration et d'enthousiasme? N'a-t-on pas vu, au lendemain du drame de l'empire, le plus noble essor des intelligences? N'était-ce pas en quelque sorte la jeunesse de notre dix-neuvième siècle, une jeunesse ardente et studieuse? et ne jouissons-nous pas aujourd'hui encore des conquêtes morales que nous lui devons ? M. Gervinus est trop disposé à oublier toutes ces choses.
Je sais bien qu'il n'est pas arrivé aux journées brillantes de la restauration. Ce premier volume contient quatre chapitres, la restauration des Bourbons, le congrès de Vienne, la réaction en Europe de 1815 à 1820, et le tableau de l'Au* triche sous M. de Gentz et le prince de Metternich. C'est là certainement une attrayante et dramatique 4ecture; la pre-
mière restauration, le miraculeux retour de l'île d'Elbe, les cent jours, la seconde restauration, sont décrits avec netteté. On ne peut lire sans intérêt les travaux du congrès devienne, objet d'une étude exacte et de rapprochements lumineux. Le tableau de l'esprit public de 1815 à 1820 est une vasle toile où comparaît toute l'Europe; j'y signale surtout d'intéressants portraits littéraires, M. de Bonald et Joseph de Maistre , Chateaubriand et madame de Staël, M. de Haller et les deux Sehlegel, Schleiermacher et Schelling, Ugo Foscolo, Manzoni, Walter Scott; mais quelle singulière tendance à confondre ces écrivains si différents sous la bannière d'une même école! Et là même où le talent de l'auteur est le plus vif, à propos de Walter Scott par exemple, quelle inspiration défiante et chagrine ! L'ardeur satirique éclate surtout dans la peinture de l'Autriche; j'abandonne M. de Gentz à M. Gervinus, et je iaisse aux publicistes allemands le soin de décider si le portrait de M. de Metternich n'est pas tracé avec une exagération regrettable. C'est notre sympathie pour M. Gervinus qui nous engage à lui soumettre ces objections. Son livre est plein de pages éloquentes, il respire l'amour de la liberté et le sentiment le plus élevé de la moralité humaine : qu'il prenne garde d'en affaiblir l"effet par l'amertume de sa pensée. Ce n'est pas assez d'avoir confiance dans les destinées finales du dix-neuvième siècle; pourquoi cette confiance ne jette-t-elle pas sur l'ensemble du récit ses bienfaisantes lueurs? pourquoi ce ton d'hostilité qui ressemble plus à un ressentiment personnel qu"à la tranquille sévérité du juge ? Un mérite que je suis heureux de signaler, c'est que M. Gervinus a souvent imposé silence à ses .passions allemandes. En racontant les événements de 1815 il écarte les souvenirs
cruels; il n'en triomphe pas insolemment comme un soldat de Bliïcher et de Wellington ; il a plutôt des sympathies pour les vaincus, et s'il ne le dit pas expressément, il comprend que c'est la révolution qui est vaincue avec eux. Recueillons ce précieux symptôme, et engageons M. Gervinusà chercher, à découvrir, à mettre en pleine lumière tout ce que l'influence immortelle de l'esprit de 89 produira de fécond en Europe, même dans la période des fausses promesses et des mensonges. A ces conditions-là seulement il pourra nous donner, dans les volumes qui suivront, non pas un réquisitoire chagrin, mais une véritable histoire de notre dix-neuvième siècle.
Cette étude sur la vie et les œuvres de M. Gervinus a dû montrer, ce me semble, quelle haute place il occupe dans l'histoire intellectuelle de l'Allemagne. Docte esprit, âme ardente et loyale, il possède un grand nombre des qualités qui ont fait de tout temps la gloire de son pays, et il y joint celles que l'Allemagne a eu le malheur d'abandonner. Personne n'a répandu plus d'idées, personne depuis 1830 n'a exercé une action plus forte sur la conscience publique. Toutes ses idées ne sont pas également justes, il a des préjugés violents, il se défie de l'idéalisme et de la mansuétude chrétienne; nous avons expliqué ces erreurs par le sentiment qui inspire toute sa vie, et qui a été, on peut le dire, l'honneur et le tourment de sa pensée. Il a souffert plus qu'aucun autre de ses concitoyens de lïmpuissance politique de son pays, et toutes les doctrines lui ont été bonnes pour secouer son engourdissement. Nous sommes heureux de le dire à la louange du dix- neuvième siècle : lorsque le vigoureux auteur de l'Histoire de la poésie allemande exprimait contre le
christianisme une aversion si décidée, c'était une passion égarée sans doute, mais généreuse, qui conduisait sa plume. Nous n'avons pas affaire ici à un représentant attardé des polémiques de Voltaire; c'était un vaillant prédicateur du teutonisme, un frère de ces Radbod, de ces Witikind, qui croyaient voir dans la religion du Christ la destruction des vertus de leur race, et qui, au contraire, une fois soumis à l'Évangile, y trouvaient pour ces vertus mêmes une nourriture plus forte.
On peut répondre en quelques mots aux Witikind et aux Radbod de notre époque : bien loin d'affaiblir le sentiment de l'action, le christianisme le régularise et le féconde. Si l'esprit allemand a besoin d'être ramené aux idées pratiques, ce n'est pas le vrai christianisme qui l'en détournera. Rêverie, dégoût de la terre, stérile amour des contemplations incertaines, autant de choses fatales au génie germanique et que le christianisme condamne aussi sévèrement que M. Gervinus lui-même. « Pour moi, dit saint Paul, je cours et je ne cours pas au hasard; je combats, et je ne donne pas de coups en l'air. » Ego igitur sic curro, non quasi in incertum. Sicpugno, non quasi aerem verberans.
Quel a été le résultat de cette prédication passionnée? M. Gervinus a-t-il réussi à faire accepter tous ses principes? Non certes ; sa philosophie de l'histoire est incomplète; sa théorie de l'heHénisme allemand du dix-huitième siècle a pu charmer l'orgueil de Berlin ou de Weimar, l'Europe en a souri. Son antipathie contre le christianisme, s'il y avait persisté, lui aurait donné en Allemagne des alliés que repousserait son fier sentiment des traditions nationales; mais il a éveillé le goût de la vie active, il a ranimé quelque chose des
fortes vertus d'autrefois, et on peut affirmer qu'il a commencé sur ce point la transformation de son pays. Si l'Allemagne depuis vingt-cinq ans a manifesté en maintes rencontres le désir de jouer un rôle plus actif dans les affaires humaines, si la poésie a renoncé aux langueurs mélancoliques et aux rêveries énervantes, si l'histoire, rejetant les systèmes qui justilient tout, est revenue à l'appréciation sévère du drame et des acteurs, c'est à M. Gervinus en grande partie qu'il convient d'en rapporter le mérite. Pour tout dire d'un mot, l'action a été sa muse, et si cette muse l'a souvent égaré, souvent aussi elle l'a préservé des défaillances de notre âge et lui a inspiré une noble philosophie morale.
A la première page des œuvres complètes de M. Gervinus j'inscrirais volontiers ces paroles de Vauvenargues, que l'infortuné stoïcien, aveugle et paralysé, lançait de son lit de douleur comme un hymne à l'existence : « Le feu, l'air, l'esprit, la lumière, tout vit par l'action. De là la communication et l'alliance de tous les êtres, de là l'unité et l'harmonie dans l'univers. »
Février 1856.
Il y a deux ans un des esprits les plus distingués de l'Allemagne, un homme d'État qui est en même temps un érudit et un théologien , M. le baron de Bunsen, publiait sous ce titre : les Signes du temps, un manifeste en faveur de la liberté religieuse. Ce livre produisit en Allemagne et en Europe une impression qu'on n'a pas oubliée. L'auteur y attaque l'intolérance partout où elle règne. Les protestants fanatiques ne sont pas plus à l'abri de ses coups que les catholiques ultramontains. Ce qui donne une valeur particulière à cette plaidoirie, c'est qu'elle ne s'appuie pas seulement sur les arguments ordinaires de l'esprit philosophique; M. de Bunsen est un chrétien fervent, et c'est au nom de la foi qu'il demande pour toutes les âmes le libre exercice de la vie spirituelle. Si le chef des piétistes berlinois, M. Jules
Stahl, ose soutenir que l'intolérance est la loi essentielle du christianisme, M. de Bunsen s'indigne, et renversant tonte l'argumentation du sophiste, il montre en face de l'impérieux esprit de propagande propre à certaines écoles un esprit de liberté morale qui, .selon lui, est vraiment l'âme et la vie de l'Évangile. Si l'archevêque de Mayence, à propos de l'anniversaire séculaire de l'introduction du christianisme dans les pays germaniques, jette l'injure à l'Allemagne des trois derniers siècles, M. de Bunsen relève le défi et proclame, au nom de la loi du Christ, la mission religieuse de sa race. D'un bout de l'Europe à l'autre, il dénonce comme les symptômes d'une période néfaste, tous les actes de persécution ecclésiastique qui ont affligé dans ces derniers temps les âmes libérales et chrétiennes. C'est un moine de Bohême, Jean- Évangelista Borczynski, qui est jeté en prison et traité avecla dernière rigueur pour être passé de l'Église romaine à l'Église évangélique; c'est un prêtre de Prague, Joacliim Zazule, enfermé dans un cachot depuis plus de vingt ans et soumis au traitement des fous parce qu'il a commis le même crime que Borczynski: c'est le Florentin DomenicoCecchetti; c'estle Napolitain Madiaï, victimes d'une Églisejalouse assistée de la police. Tous ces faits et d'autres encore, signalés par M. de Bunsen avec la précision et l'impartialité d'un juge, sont pour lui l'objet d'une étude approfondie sur une des maladies morales de notre époque. Il est surtout saisi d'une amère tristesse quand il voit cette fièvre de persécution, cette soif d'absolutisme dans le sein même de l'Église qui s'enorgueillit d'avoir fondé la liberté religieuse. Les plus belles pages de M. de Bunsen sont celles où il met en pièces les prétentions de M. Stahl et de ses amis au gouvernement des
consciences. Il n'y a qu'une lacune dans ce livre, et en vérité c'est un étrange oubli. M. de Bunsen attaque l'intolérance en Allemagne, en France, en Espagne, dans le grand-duché de Toscane, dans le royaume de Naples ; il ne dit rien de la Suède!
Comment expliquer ce silence? Je sais bien que dans l'introduction de son livre l'auteur mentionne la Suède parmi les États de l'Europe où l'esprit d'intolérance s'est réveillé; mais quand il trace le tableau de ces tentatives illibérales en Europe, quand il attaque les abus de l'autorité ecclésiastique à Prague, à Florence et à Naples, quand il discute si vivement le sermon de l'archevêque de Mayence pour la fête de saint Boniface, quand il réfute avec tant de soin un discours prononcé par un savant évoque de France dans la cathédrale de Spire, comment se fait-il que des événements partiels, des symptômes isolés, un discours, un sermon, lui fassent oublier un signe du temps bien autrement grave, je veux dire l'intolérance altière et opiniâtre du protestantisme suédois ?
Ce reproche, car il y a un reproche dans Pétonnement que j'éprouve, ne s'adresse pas seulement à l'illustre auteur des Signes du temps; tous les publicistes allemands l'ont encouru comme lui. L'Allemagne est, pour tous les peuples de race germanique, un foyer de culture intellectuelle et morale ; à ce titre elle a bien des devoirs à remplir, et l'on sait qu'elle les a glorieusement remplis depuis Lessing et Goethe. Si l'on interroge le travail de l'esprit humain au dix-neuvième siècle, il est impossible de ne pas voir l'action profonde que la pensée allemande a exercée sur l'Angleterre et sur l'Amérique anglo-saxonne. Pourquoi donc la même pensée qui a si
bien fait son chemin à Londres et à New-York, n'a-t-elle pas su pénétrer à Stockholm? Est-ce insouciance de la part de l'Allemagne , ou faut-il croire que la société Scandinave ait repoussé sur ce point l'influence germanique?
II est malheureusement hors de doute que les communications intellectuelles entre l'Allemagne et la Suède, si fécondes il y a cinquante ans, ont à peu près cessé aujourd'hui. Des ressentiments politiques ont interrompu ces relations des deux pays. Les plaintes, fondées ou non, des habitants allemands du Schleswig et du Holstein contre le gouvernement danois ont excité chez tous les peuples de la confédération germanique des colères dont on se ferait difficilement une idée. Il n'y a pas de question, depuis quinze ans, qui ait ému plus vivement nos voisins; l'Allemagne se croit outragée dans son honneur national, dans sa mission civilisatrice, et elle fait éclater par des milliers de voix des protestations passionnées. Au milieu même des émotions de 1848, en face de la démagogie et de tous les dangers de l'intérieur, cette question du Schleswig-Holstein, comme on l'appelait, produisit une sorte de fièvre dans le parlement de Francfort; l'émeute du 18 septembre et les crimes qu'elle amena n'ont pas eu d'autre prétexte. L'agitation dure encore; les publicistes les plus autorisés l'entretiennent par leurs écrits, et les gouvernements eux-mêmes, entraînés par l'opinion, ont dû engager avec le cabinet de Copenhague des négociations qui, mal conduites, pourraient troubler la paix générale.
On comprend que les Danois, peuple brave et fier, aient relevé énergiquement ce défi. Quand les Allemands en ont appelé aux armes, quand la Prusse, en 1848 et en 1849, a cru devoir porter secours aux insurgés du Schleswig, le Dane-
mark a montré qu'une lutte inégale ne l'effrayait pas; à Bau, à Duppel, à Nybel, à Istedt, à Frederikstadt, il a prouvé sa force et mérité l'estime de l'Europe. Les souvenirs de cette guerre, les prétentions envahissantes de l'esprit germanique, tous ces faits, que je n'ai pas à exposer ici1, devaient rendre l'Allemagne de plus en plus suspecte aux pays Scandinaves. On est loin des jours où l'éclat des lettres allemandes, avec Klopstock et Lessing, Goethe et Schiller, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, transportait d'enthousiasme le Danemark et la Suède. On proclamait alors, à Copenhague et à Stockholm, la grande fraternité des peuples germaniques; on se rappelait la souche commune, et tous les fils desGoths étaient fiers de parler des langues sœurs ; maintenant tout cela est oublié, on se souvient seulement que, sans remonter aux origines premières de la race, il y a une fraternité plus distincte, plus vivante, celle qui unit entre eux les peuples spécialement Scandinaves, danois, suédois et norwégiens. Toutes les tentatives faites dans ces derniers temps pour resserrer les liens de cette parenté nationale sont une réponse aux projets d'usurpation des Schleswig-Holsteinois; en face du germanisme, le scandinavisme s'est levé.
Ces causes politiques ne sont pas les seules qui aient nui aux rapports de l'Allemagne et de la Suède; il faut signaler aussi des causes morales. Si l'Allemagne cherche à envahir le Danemark, si les habitants du duché de Holstein, atta-
1. Voyez, sur les différentes phases de la question, les études publiées dans la Revue des Deux-Mondes par M. Alexandre Thomas (15 septembre 1840), par M. H. De?prez(ler octobre 1848, 15 mai 1849, 15 juin 1850), et plus récemment par M. Geffroy dans les derniers volumes de V Annuaire des Deux-Mondes.
chés par les traités à la confédération germanique, veulent attirer à eux les Allemands du Schleswig sujets de la monarchie danoise. l'Allemagne, d'un autre côté, a trop renoncé vis-à-vis des Scandinaves aux conquêtes légitimes, aux conquêtes de l'intelligence et de la civilisation. J'ai parlé de l'insouciance de l'Allemagne dans ses rapports littéraires avec la Suède; cette insouciance a été aussi grande et aussi fatale que son ardeur d'envahissement dans le domaine politique. On ne peut interroger l'histoire littéraire des trente dernières années sur le rôle que les lettres allemandes ont joué chez les peuples Scandinaves, sans être très-frappé de cette situation. Les Allemands, qui étudient tout, étudient assurément le Danemark et la Suède : ils connaissent le mouvement de l'esprit public dans ces deux pays, ils suivent leurs travaux littéraires, ils les traduisent, ils les classent avec ordre; mais ils ne se préoccupent pas d'exercer une action sur ces esprits qui naguère encore relevaient de leur influence. Ils sont attentifs à toutes les grandes questions où l'Europe est engagée, à toutes les crises qui la tourmentent; celles qui s'agitent à Stockholm, à Upsal, à Christiania, semblent ne pas les toucher. Un seul exemple suffira : l'église luthérienne de Suède compromet le protestantisme aux yeux du monde, et l'Allemagne, qui aurait dû être la première à lui adresser de solennelles remontrances, l'Allemagne, pendant vingt ans, a laissé grandir ce scandale sans songer à le flétrir.
J'ai consulté les principaux écrivains qui ont essayé de faire connaître au public allemand la situation du monde Scandinave; presque tous se taisent sur la question religieuse. Madame la comtesse Hahn-Hahn a visité la Suède, et elle a raconté son voyage dans un livre qui a fait un certain
bruit. De quoi s'occupe la comtesse Hahn-Hahn ? D'elle-même d'abord, et puis du temps qu'il fait. De maussades épigrammes contre la nature et le climat de la Suède, contre le brouillard et la neige, contre la ville et la campagne, une prétentieuse ironie, un dédain superficiel des hommes et des choses, nulle étude, nulle attention sérieuse, tel est ce livre. Voici, en revanche, unécrivainspiritueletsavant, M. Edouard Boas, qui publie ses souvenirs de voyage sous ce titre : En Scandinavie. M. Boas est un observateur sympathique; ses descriptions de la nature du Nord, ses tableaux de la vie populaire et de la vie des salons, ses études sur les littérateurs et les artistes, révèlent un vif sentiment de la poésie; mais ne lui demandez pas des renseignements sur l'état de l'Église de Suède. Est-il vrai que le clergé luthérien y exerce un despotisme absolu sur les âmes ? Est-il vrai qu'une loi impitoyable supprime la conscience religieuse? Comment expliquer ces contradictions inouïes chez une nation protestante ? Autant de questions qui semblent fort indifférentes à M. Boas. A part quelques mots sur le pompeux costume des prêtres et l'appareil tout catholique des cérémonies luthériennes, vous ne sauriez, en lisant ce livre, à quelle communion appartient le peuple suédois.
Vers le temps où M. Boas traçait ce tableau brillant et incomplet, un écrivain catholique plein d'imagination et de science, M. Louis Clarus, parcourait aussi la Suède. M. Clarus est un savant homme; on a de lui un Tableau de la poésie espagnole au moyen âge qui tient sa place au premier rang parmi les études consacrées de nos jours aux littératures romanes.L'inspiration constante de ses travaux, c'est le désir de glorifier le catholicisme, et surtout le catholicisme du moyen
âge. Il parait impossible qu'un tel homme parcoure la Suède sans s'occuper de ce qui concerne la religion. M. Clarus s'en occupe en effet; mais vraiment la clairvoyance du publiciste est bien loin d'égaler chez lui la science de l'érudit. lia intitulé son livre la Suéde d'autrefois et la Suède d'aujourd'hui; s'il connaît à merveille la Suède des temps passés, il apprécie d'une façon étrange la Suède de nos jours. L'intolérance du clergé luthérien, la cruauté des lois qui défendent de changer de religion, sous peine de confiscation et d'exil, ne lui inspirent ni plainte ni blâme. 11 a vu l'organisation hiérarchique de l'Église, le clergé investi de pouvoirs civils, Iesprêtres administrant les universités et les écoles, la pompe solennelle des temples, les cérémonies de la messe, les étoles de velours rouge brodé d'or; il a retrouvé là maintes choses qu'il admire dans la société du treizième siècle : il ne demande rien de plus. Si une Église protestante peut être appréciée des catholiques, il n'hésite pas à le proclamer, c'est celle-là. Les adversaires du catholicisme diront sans doute que M. Clarus est un ultramontain conséquent avec ses doctrines ; j'aime mieux dire simplement que c'est un fanatique amateur de ce que Henri Heine appelle le bric-à-brac du moyen âge. En tout cas son livre aurait un peu embarrassé les publicistes catholiques, lorsqu'ils protestaient avec tant de raison contre l'intolérance de l'Église suédoise.
Ainsi, protestants et catholiques, tous les écrivains allemands qui s'occupaient de la Suède, soit insouciance, soit erreur de jugement, oubliaient de rappeler le luthéranisme suédois à l'observation de ses principes. Je me trompe, il y a un homme qui a rempli ce rôle, c'est un écrivain très -familiarisé avec le monde Scandinave, M. Théodore Mugge.
M. Mûgge est un conteur populaire en Allemagne; ilapublié sur la Finlande et la Norvège deux récits intéressants, Erik Randal et Afraja; il n'a rien écrit de plus remarquable que son tableau de la Suède telle qu'il l'a vue il y a quatorze ans. Ouvrez les deux volumes intitulés la Suéde en 1843; vous y trouverez la peinture la plus vive de l'intolérance du clergé luthérien, de sa sécheresse de cœur, de son fanatisme intéressé. Certains journaux suédois ont signalé des inexactitudes dans le livre de M. Mûgge. Il est possible qu'il y ait des erreurs de détail ; quel écrivain, si scrupuleux qu'il soit, est assuré de n'en pas commettre en parlant d'un pays étranger? Quant à l'ensemble du tableau, il est profondément vrai, et cette œuvre fait autant d'honneur à l'élévation morale de l'écrivain. qu'à la sûreté de son jugement. Il y a quatorze ans que M. Miigge rédigeait ce manifeste; YAftonblad et les autres journaux libéraux de Stockholm auraient pu le publier, il y a deux mois, à propos de la discussion des états sur la liberté religieuse. M. Miigge est protestant; c'est au nom du protestantisme qu'il condamne le clergé suédois. Il éprouve les plus vives sympathies pour la Suède; c'est avec une sollicitude attristée qu'il lui adresse de sévères remontrances. Malheureusement l'ouvrage de M. Théodore Miigge a passé à peu près inaperçu, ou du moins, si on l'a lu avec plaisir, il n'a pas réveillé, au sujet des affaires de Suède, l'attention un peu languissante de l'Allemagne. L'Allemagne était prévenue que le pays de Geijer et de Tegner échappait à son influence : elle n'a rien fait pour ressaisir la direction intellectuelle et morale qu'elle exerçait naguère. C'est à peine si, de loin en loin, dans les conférences pastorales de Berlin, un ministre de l'Évangile, après un voyage à Stockholm, racontait les
persécutions exercées par le clergé suédois contre des protestants non-conformistes. On écoutait le récit du voyageur, puis l'assemblée passait à l'ordre du jour. L'Allemagne entière a fait de même. Il y a quelques mois à peine un livre fort intéressant a paru sous ce titre : Annales historiques de Gotha. C'est une histoire politique des divers États pendant l'année dernière, histoire composée à peu près sur le modèle de Y Annuaire des Deux Mondes, quoique bien moins complète, bien moins riche de renseignements et d'idées. L'auteur, M. le docteur Aurélio Buddeus, est un publiciste intelligent; il a eu entre les mains des documents précieux; certaines parties de son livre sont fort bien traitées. J'ai lu le chapitre consacré à la Suède, croyant y trouver l'opinion de l'Allemagne sur cette question de la liberté religieuse, qui en ce moment même passionnait la diète de Stockholm : qu'ai-je trouvé? Quelques lignes à peine. L'auteur signale, il est vrai, l'inflexible fanatisme du clergé suédois, mais il ajoute, en forme d'excuse, que ce fanatisme a ses racines dans le cœur de la nation. Le peuple le veut, il faut se soumettre. Un tel langage, et dans un pareil livre, révèle une indifférence qu'on a peine à concevoir.
Il a fallu que la liberté de conscience (ou du moins un adoucissement des peines ecclésiastiques, un amendement à la loi barbare qui tyrannise les âmes); il a fallu, dis-je, que cette liberté, si incomplète encore, proposée à la Suède par le roi Oscar, fût solennellement repoussée par les états; il a fallu les scandales de cette discussion et de ce vote pour arracher l'Allemagne à son indifférence. Dès que le débat s'est ouvert, il y a deux mois à peine, l'attention des publicistes et des théologiens s'est éveillée. La discussion a été suivie avec une
sollicitude inquiète, et enfin lorsque le vote du 31 octobre, qui rejetait la proposition royale, a été connue Vienne et à Berlin, un cri de douleur et de reproche est sorti de toutes ces lèvres jusque-là silencieuses. Rendons hommage aux journaux de l'Allemagne du nord, principalement au Correspondant de Hambourg, au Journal national de Berlin, qui ont très-bien représenté dans cette circonstance le libéral esprit de leur pays.
On doit aussi des félicitations à la Gazette d'Augsbourg; sa sollicitude a été tardive, mais le jour où elle s'est décidée enfin à prendre la parole, elle l'a fait d'une manière digne d'elle et de l'Allemagne. Au moment où la discussion de la liberté religieuse commençait à Stockholm devant l'assemblée des états, on préparait en Allemagne la célébration de la fête de la réforme, et une souscription venait de s'ouvrir pour élever une statue à Luther sur la place publique de Worms. L'Autriche permettrait-elle cette souscription ? La fête de l'église évangélique pourrait-elle avoir lieu dans les temples de Vienne avec autant de solennité qu'à Berlin? A vrai dire, les protestants y comptaient peu. La nouvelle de l'autorisation accordée par le gouvernement autrichien se répandit en Allemagne le jour même où l'on apprit que la liberté religieuse avait été repoussée par les états suédois. Quel contraste! L'Autriche devenue tolérante pour le protestantisme et la Suède impitoyable aux catholiques ! Les journaux racontaient que le 1er novembre la fête de la réforme avait été célébrée dans les églises évangéliques de Vienne avec la plus grande solennité; qu'une partie du corps diplomatique y assistait; que le chef du consistoire, M. Gottfried Franz, avait pu y prononcer un discours sur ce texte : la réforme, œuvre de Dieu;
et ces mêmes journaux apprenaient à l'Europe que le 31 octobre les anciens adversaires de l'Autriche, les anciens défenseurs de la liberté religieuse, les fils des soldats de Gustave-Adolphe, avaient maintenu dans la loi de l'État la confiscation et l'exil pour l'asservissement des consciences ! Une opposition si dramatique devait toucher sans doute le cœur endurci du protestantisme suédois, et la Gazette d'Augsbourg la fit ressortir avec force. Elle évoqua pour ainsi dire les deux adversaires de la guerre de Trente Ans, Gustave- Adolphe et Ferdinand II, l'un si austère, si pieux, qui se battait si héroïquement pour la défense de la liberté religieuse, l'autre qui voulait étouffer dans le sang le christianisme luthérien, et e>Ie montra combien tout était changé depuis deux siècles. Dans la ville de Ferdinand II les protestants célébraient la fête de leur Église; dans la ville de Gustave- Adolphe la noblesse et le clergé luthérien faisaient peser sur les âmes une tyrannie dont le gouvernement napolitain aurait honte. « Et sous quel prince, ajoutait la Gazette d'Augsbourg, sous quel prince ce vote des états suédois venait-il scandaliser l'Europe? Sous un prince dont le grand-père est issu de ce Béarn qui a donné Henri IV à la France, dont la grand'mère et la mère sont catholiques, dont le père a proposé lui-même aux états cette loi de tolérance, dont la femme enfin est une princesse d'Orange, c'est-à-dire une princesse issue de cette race sous la conduite de laquelle l'Angleterre et les Pays-Bas ont conquis leur liberté civile et religieuse ! »
Je voudrais extraire de ces débats quelques documents caractéristiques; je voudrais emprunter aux principaux orateurs, surtout aux représentants du clergé, les arguments qu'ils ont mis en œuvre pour repousser la proposition du roi
Oscar; je mettrais en face de ces paroles celles que la Suède prononçait à l'époque où elle suivait l'impulsion de la pensée allemande, et Ton verra quel tort a causé au pays de Gustave - Adolphe l'interruption de ses rapports intellectuels avec le pays de Lessing et de Goethe.
On sait que le 2 octobre I806 le roi Oscar, ouvrant la diète suédoise dans son palais de Stockholm, avait prononcé un discours où se trouve le passage suivant : « Une tolérance éclairée pour la croyance d'autrui, basée sur l'amour du prochain et inspirée par une conviction devenue inébranlable, forme l'essence des dogmes de l'Église protestante II est digne d'un peuple dont le grand roi Gustave- Adolphe combattit pour la liberté de la pensée et des consciences, laquelle il scella de son sang, de suivre son exemple et de marcher sur ses traces. Les anciennes lois qui entravent encore la liberté des cultes doivent donc disparaître, afin que la loi commune soit mise en harmonie avec le seizième paragraphe de la constitution. Des projets tendant à abolir la peine de l'exil et à introduire différentes améliorations dans le code criminel vous seront communiqués. » Ces anciennes lois dont parle le roi Oscar, ce sont les lois publiées en 1687 par Charles XI, lois barbares qui prononcent la confiscation, le bannissement, la mort civile contre quiconque se sépare de l'Église officielle. Quant au seizième paragraphe de la constitution, invoqué par le roi, il est conçu ainsi : « Le roi doit appuyer la justice et la vérité, prévenir et empêcher la violence et l'injustice, ne point léser ni permettre de léser qui que ce soit dans sa vie, son honneur, sa liberté personnelle ou son bienêtre, s'il n'est légalement convaincu et condamné... Il ne doit forcer la conscience de personne ni permettre qu'elle soit
forcée, mais maintenir chacun dans le libre exercice de sa religion aussi longtemps qu'il ne trouble point le repos public ou ne donne pas de scandale. »
Le roi Oscar, en proposant à la diète l'abolition de la loi de 1687, obéissait donc à une prescription formelle de la constitution de 1809, loi fondamentale de l'État. La loi de 1687 violentait les consciences; le paragraphe 16 de la constitution de 1809 défend au roi de forcer la conscience de personne ou de permettre qu'elle soit forcée. Assurément le roi remplissait un devoir impérieux, et, à ce qu'il semble, un devoir tout simple, en effaçant l'iniquité de la vieille législation luthérienne; s'il y avait une chose dont on devait s'étonner, c'était que de 1809 à 1856 cette iniquité, ouvertement condamnée par la constitution, ait été maintenue par l'usage dans le droit public. La suite des choses a prouvé que ce devoir n'était pas si simple; la discussion du projet royal, le fanatisme du clergé, l'ignorance des paysans, l'hésitation de la noblesse, les inutiles, efforts des bourgeois, et finalement le triomphe des passions d'un autre âge contre l'esprit de la société moderne, ont assez mis en lumière tout ce qu'il y avait de courageux et de vraiment libéral dans l'initiative du roi de Suède.
La proposition royale portait ce titre : Loi concernant une 'liberté de religion plus étendue et certaines matières y relatives. Elle fut soumise d'abord au tribunal suprême faisant fonction de conseil d'État, et l'on sait que plusieurs des concessions octroyées par le roi en furent obstinément retranchées. Le premier projet n'avait pas cru devoir déterminer l'âge où il était permis à un Suédois né luthérien de se séparer de la religion de l'État ; le projet aggravé par le tribunal suprême interdisait aux membres de l'Église suédoise d'embrasser une
autre profession de foi avant l'âge de dix-huit ans. On comprend toute la gravité de cette interdiction; il est vrai que., dans le projet du roi aussi bien que dans celui du tribunal, les parents convertis à une autre Église n'avaient plus la direction religieuse de leurs enfants nés dans l'Église suédoise; mais, quoique privés de cette direction religieuse, c'est-à-dire du plus sacré des droits, le père et la mère n'étaient pas absolument séparés de la jeune âme qui leur devait la vie : il leur restait toujours l'influence du sang, la vertu de la famille, le muet enseignement de l'exemple, et l'espérance de voir venir volontairement à eux ce disciple que leur disputait la loi. Le second projet leur enlevait môme cette espérance ; jusqu'à l'âge de dix-huit ans, l'enfant n'avait plus le droit de dire : Je veux prier Dieu comme le prient mon père et ma mère. Malgré cette disposition odieuse, le projet de loi était encore un progrès manifeste sur la législation de Charles XI et les différentes ordonnances qui l'ont complétée pendant le cours du dix-huitième siècle. Ainsi le prosélytisme n'était puni que dans le cas où il employait des moyens insidieux, des menaces ou des promesses d'avantages temporels; les parents convertis, quoique dépouillés du sacerdoce de la famille, n'étaient plus passibles de peines pour avoir entretenu les enfants de matières religieuses; l'inquisition épiscopale était écartée du foyer domestique; enfin la confiscation des biens, le bannissement, la perte absolue du droit de succéder, toute cette pénalité barbare avait disparu de la loi. Assurément ce n'était pas là, comme le prétendait le titre du projet, une liberté de religion plus étendue, c'était seulement une tyrannie religieuse moins oppressive, et les journaux allemands ne disaient que la vérité lorsque, racontant ces affaires de Suède,
ils les annonçaient en ces termes : « Débats dans la diète de Stockholm sur la prétendue liberté de conscience. »
Ces concessions, si insuffisantes qu'elles fussent, soulevèrent une violente opposition dans le clergé luthérien et les populations des campagnes. Depuis le jour où ce projet est sorti des mains du tribunal suprême jusqu'cà l'époque où il a été discuté devant la diète, du mois de juin au mois d'octobre, cette agitation a été sans cesse croissante. Le clergé, par ses manifestes, réveillait le fanatisme des anciens âges. A Lund il fit circuler une proclamation véhémente qui se terminait par cette question : « Faut-il que la peine du bannissement soit abolie pour ceux qui abandonneront l'Église suédoise? » Sur cent trente-six réponses qui furent faites à cette demande, trois seulement furent favorables à la liberté; cent trente-trois voix répondirent sans hésitation : « Le bannissement doit être maintenu. » Enfin quand un comité fut formé dans le sein de la diète pour faire un rapport sur la proposition royale, l'ardeur des passions ecclésiastiques éclata de plus belle. Chacun des quatre ordres (noblesse, clergé, bourgeois, paysans) devait envoyer quatre membres à ce comité; le clergé se fit représenter par les prêtres les plus obstinément fanatiques, par les sectaires les plus inaccessibles aux sentiments de la mansuétude évangélique comme aux principes de la liberté moderne. L'action de ces hommes devait être grande, et elle le fut. Leur caractère officiel dans un pays où l'État n'est pas séparé de l'Église, leurs convictions altières rendues plus intraitables encore par le sentiment de l'intérêt menacé, la parfaite connaissance qu'ils avaient du terra:n, leur talent de parole, et, s'il est permis de le dire, leur habitude des intrigues cléricales, tout leur promettait la
LA QUESTION RELIGIEUSE EN SUÈDE. 20i
victoire au sein du comité. Assurés déjà du concours des paysans, ils n'avaient plus qu'à gagner une seule voix dans l'ordre de la noblesse ou dans celui des bourgeois. En vain l'organe des libéraux, YAftonblad, redoubla-t-il d'efforts et de vigilance pour faire pénétrer dans les esprits les principes du droit commun; cette discussion, par laquelle ce vaillant journal a conquis de nouveaux titres à l'estime de l'Europe, ne put triompher de l'influence ecclésiastique : non-seulement le projet de loi concernant une liberté de religion plus étendue fut repoussé dans le comité législatif par une majorité de cinq voix, mais le comité rédigea un contre -projet qui rétablissait avec une rigueur plus formelle encore la pénalité de 1687.
C'est ainsi que la libérale proposition du roi Oscar, mutilée par le tribunal suprême, condamnée d'avance par le comité législatif, se présentait devant la diète. Il n'était pas difficile de prévoir le sort qui l'attendait. Au moment même où la diète allait être saisie de la question, le minisire des affaires ecclésiastiques, M. le docteur Anjou, publiait une protestation très-vive contre la proposition royale. Ce seul fait révèle la puissance occulte et extraordinaire de cette oligarchie cléricale qu'on appelle l'Église luthérienne de Suède. On prétend à Stockholm que M. le docteur Anjou vise à l'archevêché d'Upsal, et en vérité comment expliquer sa conduite sans un motif d'ambition personnelle ? Comment comprendre qu'un ministre, au lieu de se démettre de ses fonctions, proteste contre une proposition du roi qui l'a choisi pour son agent, contre un acte du ministère dont il fait partie? Parmi les épisodes d'une discussion qui nous transporte si loin de nos idées et de nos mœurs, la conduite de M. le docteur Anjou,
quelle qu'en puisse être la secrète explication, n'est certes pas l'incident le moins bizarre.
Les débats sur la proposition royale ont été ouverts devant l'assemblée générale de la diète le lundi 19 octobre 1857 : c'était la première fois que cette assemblée se réunissait. D'après la constitution de 1809, les débats ont lieu séparément dans les salles affectées à chacun des quatre ordres. Il y a quelques mois seulement, plusieurs membres du comité de législation demandèrent que dans certains cas, lorsqu'il s'agirait de questions fondamentales, les quatre ordres pussent discuter en commun. La diète approuva la proposition qui aujourd'hui a force de loi. La première application du nouveau règlement devait être faite à l'occasion des débats sur la liberté religieuse; un député de la noblesse, M. Cederschjoeld, et un député des bourgeois, M. Lallerstedt, obtinrent que ces débats fussent portés devant l'assemblée générale des quatre ordres. Du reste, aux termes de la loi, c'était le débat seulement, et non le vote, qui appartenait à cette assemblée générale; la délibération en commun une fois terminée, les ordres reprenaient leurs séances distinctes, délibéraient encore s'il y avait lieu, et ouvraient le scrutin.
La discussion commune fut donc inaugurée le 19 octobre; on pensait qu'elle ne durerait pas plus de cinq jours, et que le samedi 24 ou le lundi 26 les quatre ordres, rentrés dans leurs salles particulières, prononceraient la résolution définitive. Un incident vint tout arrêter, incident sans importance en lui-même, mais qu'on ne peut se dispenser de mentionner ici, car il montre bien quelles singularités féodales, quel respect superstitieux de la tradition entravent encore en Suède le régime parlementaire. Lorsque la diète, il y a
quelques mois, autorisa les assemblées générales, elle décida que le président de l'ordre de la noblesse présiderait les quatre ordres réunis; elle oublia seulement de prévoir le cas où ce président se trouvant malade ou empêché, il faudrait lui donner un remplaçant. Or le comte Hamilton, maréchal du pays (landtmarskalk) , et à ce titre président perpétuel de Tordre de la noblesse, tomba malade deux jours après l'ouverture des débats. Que faire? 11 semblait tout naturel que le membre le plus haut placé après le maréchal dans la hiérarchie aristocratique, celui qui est chargé de le suppléer dans l'assemblée particulière des nobles, le suppléât aussi dans l'assemblée des quatre ordres; la loi cependant ne le disait pas d'une manière expresse, et par un respect judaïque du texte, on ajourna la discussion plutôt que d'interpréter le règlement. Heureusement l'interruption ne fut pas longue; environ une semaine après, le comte Hamilton étant rétabli, les débats recommencèrent. Il est vrai qu'ils auraient pu être interrompus de nouveau; le comte Hamilton éprouva une rechute. Étrange organisation parlementaire, d'après laquelle les plus grands intérêts sont ainsi exposés à être tenus en suspens! Cette fois, grâce à Dieu, ce ne fut qu'une indisposition légère, et le maréchal se fit remplacer au fauteuil par M. le baron Akerhjelm. Rendons hommage au maréchal qui osa concevoir cette pensée hardie, et à la diète qui osa l'approuver. « Enfin, s'écria YAftonblad, nous voilà hors d'embarras ; ce précédent, dont nous prenons acte, pourra autoriser à l'avenir le remplacement du président, même pour un temps plus long. »
Dès les deux premiers jours, comme après la reprise des séances, la discussion fut vive et tumultueuse. Il n'y a pas
de tribune à la diète de Stockholm, chacun parle de sa place, et il est rare que les débats y soient très-animés. Cette fois, à voir l'émotion et la fougue des orateurs, à entendre ces invectives, ces accusations, dont quelques-unes remontaient jusqu'au roi lui-même, on eût dit en vérité que !a patrie de Gustave-Adolphe était menacée par une invasion des missionnaires de Ferdinand IL II y avait trois projets de loi en présence : la proposition royale, contre-signée par M. Gùnther, ministre de la justice, et repoussée hautement, nous Lavons vu, par le ministre des cultes ; — la proposition du comité législatif, beaucoup moins tolérante que la première, — et une troisième, plus intolérante encore, émanant de l'initiative particulière de certains membres. Le véritable débat portait sur l'adoption ou le rejet de la proposition royale. Les défenseurs de cette proposition appartenaient surtout à l'ordre des bourgeois, ses adversaires à l'ordre des prêtres et des paysans. Quant cà l'ordre de la noblesse, on sait qu'il comprend trois classes distinctes : les comtes et barons, les chevaliers ou anciens gentilshommes, les éeuyers ou gentilshommes dont les titres ne remontent pas au delà du règne de Charles XL Or c'était surtout parmi les chevaliers que les députés de la bourgeoisie avaient trouvé un certain nombre 'd'auxiliaires.
Le général Lefrén parla le premier, et ce fut pour attaquer avec véhémence la proposition royale. Le clergé suédois a manœuvré habilement en décidant le général Lefrén à ouvrir le débat. M. Lefrén est une vieille renommée libérale et patriotique; ii a gagné ses épaulettes dans la guerre de 1809 contre les Russes, et quand il croit que 1 "indépendance du pays est en cause, il s'anime encore sous ses cheveux
blancs d'une impétuosité juvénile. Écoutez-le : son argumentation est toute soldatesque; il va droit au fait comme on monte à l'assaut. Le catholicisme, s'il faut l'en croire, menace d'envahir la Suède; il n'y a qu'un moyen d'arrêter ses progrès : c'est la confiscation et le bannissement. Vous lui diriez qu'il ne s'agit pas seulement des catholiques, mais des protestants non luthériens, des protestants fidèles à l'esprit de leur Église, de ceux qui ne veulent pas s'immobiliser dans l'étroite orthodoxie du seizième siècle, qui prétendent vivre de la vie de l'âme et développer librement leur foi selon les besoins de leur cœur; vous ajouteriez que la crainte du catholicisme en Suède est une chimère, et qu'après tout la compression ténébreuse exercée par l'Église suédoise servirait plus efficacement la propagande catholique que ne le feraient la liberté et la lumière : toutes vos raisons seraient vaines. Le général Lefrén a entonné un air de bravoure, et il continue de chanter : bataille, comme Almaviva dans le Barbier de Séville.
M. Knoss, l'un des dignitaires du diocèse d'Upsal, succède au général Lefrén. C'est un casuiste, un théologien jurisconsulte, décidé à maintenir au profit de l'Église suédoise les peines coercitives du temps de Charles XI, mais décidé aussi à prouver que cette coercition n'est pas du tout incompatible avec les principes du protestantisme. Cette preuve est difficile à fournir; écoutez le subtil orateur : « Il y a, dit le prélat, trois sortes de liberté religieuse : 1° la liberté de penser et de croire; 2° la liberté de professer publiquement sa foi; 3° la liberté d'enseigner sa religion. Or la liberté de conscience établie par Luther, c'est simplement la liberté du for intérieur, le droit de penser à sa guise et de croire à tel ou à tel
dogme; quant à la liberté de professer publiquement ces croyances particulières, et surtout de les enseigner à d'autres, Luther la condamne sans réserve, et le bannissement est la peine qu'il inflige à ceux qui se séparent de la religion de l'État. » Laissez de côté les erreurs historiques, supposez que l'orateur parle de Calvin et non de Luther, qu'importe ! Voilà donc le protestantisme suédois qui en est encore aux violences du seizième siècle, et qui ne craint pas d'en faire l'aveu à la face de l'Europe. Que de différences pourtant entre la Genève de Calvin et le luthéranisme suédois de nos jours! Calvin sévissait surtout contre les libertins, ne voulant pas que le protestantisme pût passer aux yeux du monde pour une école de relâchement et d'impiété. De là l'espèce de théocratie qu'il fit peser sur Genève, de là le bannissement de Bolsec, l'exécution de Gruet, de Michel Servet et de Valentin Gentilis. L'Église suédoise au contraire sévit contre la foi vivante, et le mouvement religieux qui s'accomplit depuis quelques années au sein du protestantisme Scandinave prouve assez que les plates doctrines de l'orthodoxie officielle ne suffisent plus aux aspirations des âmes '. Sans parler de la petite communauté catholique de Stockholm, si intéressante par son isolement, si respectable par ses vertus, ce ne sont pas les impies que la loi suédoise atteint, ce sont les plus dignes enfants du protestantisme. Le chanoine d'Upsal ne paraît pas avoir une idée très-nette de l'histoire et de la mission des Églises protestantes; il soupçonne pourtant d'une manière confuse l'incohérence et l'iniquité des doctrines qu'il
1. Voyez, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er avril 1857, l'intéressant travail d'un pasteur suédois : l'Église et la Questio?i religieuse en Suède.
professe, car il reconnaît qu'un jour viendra où le bannissement pour changement de religion devra disparaître de la loi.
Après lui vient M. Nils Tersmeden, qui se préoccupe surtout de l'unité religieuse de la Suède. La proposition royale, à ce qu'il assure, l'a jeté dans un étonnement dont il n'est pas encore remis. « Dieu du ciel! s'est-il écrié le jour où il a lu le projet de loi, Dieu du ciel ! les gens de la campagne vont dire : Notre seigneur et maître le roi Oscar abandonne son peuple et son Église! » La suite du discours est de cette force; le grand argument de l'orateur, c'est l'unique, l'inévitable argument à laide duquel tous les adversaires de la loi viennent, chacun à son tour, agiter les passions, je veux dire l'invasion imminente des missionnaires romains. M. Tersmeden est persuadé que ces missionnaires sont déjà en Suède, qu'ils ont eu des pourparlers avec le roi Oscar, et qu'ils n'attendent que l'adoption de la nouvelle loi pour commencer leur œuvre. — M. Emmanuelson, membre de l'ordre du clergé, rejette la loi pour les mêmes motifs; il déclare cependant qu'il verrait avec plaisir supprimer la peine du bannissement, non pas pour favoriser l'esprit de secte, mais pour écarter les reproches qu'une telle pénalité doit attirer à la société suédoise.
Le meilleur moyen de sauver l'honneur de la Suède, ce serait d'éclairer cette nation généreuse, trompée par des préjugés opiniâtres et des enseignements fanatiques. Voici enfin un orateur qui comprend ainsi son rôle, c'est M. Cederschjoeld, de l'ordre de la noblesse. M. Cederschjoeld s'associe complètement à la libérale pensée du roi. On sait que, peu de temps avant l'ouverture de cette discussion, le roi Oscar, atteint d'une maladie grave, avait dû confier la direction du
royaume à son fils aîné, le prince Charles, duc de Scanie. Il avait donc adressé une proposition de régence à la diète suédoise ainsi qu'au storthîng norvégien, et en attendant que cette proposition eût force de loi, un gouvernement intérimaire s'était organisé. Ces circonstances si graves, si nouvelles, avaient ému les esprits, car la formation du gouvernement intérimaire était mal réglée par la constitution, et les mesures prises à ce sujet par le ministère furent soumises dans les chambres à des critiques très-vives. Enfin le 25 septembre, à la suite d'une déclaration du roi, le gouvernement intérimaire, composé des ministres et de plusieurs conseillers d'État, résigna ses fonctions, et le prince Charles fut proclamé régent du royaume, « jusqu'à ce que le roi, avec la puissante assistance du Très-Haut, fût en état de reprendre les rênes du gouvernement. » Les émotions produites par ce changement de personnes n'étaient pas encore apaisées le jour où les débats s'ouvrirent; la retraite du souverain qui avait pris l'initiative de cette loi de tolérance, la proclamation d'un régent qu'on disait favorable aux prétentions de l'Église officielle, devaient enhardir les fanatiques et décourager les libéraux. M. Cederschjoeld, je le dis à son honneur, ne craignit pas de faire apparaître dans le débat la personne respectée du roi Oscar. « Peut-être, dit-il, est-ce la dernière proposition que nous adresse ce bien-aimé monarque; accueillons-la favorablement. » Puis, commentant la pensée du roi : « Comment, s'écrie-t-il, pouvez-vous invoquer la nécessité de la tradition? Comment osez-vous dire qu'il faut une autorité pour régler la foi et l'enseignement de la foi? C'est là le langage du pape: êtes-vous ses missionnaires? Vous n'avez pas le droit de décider, comme législateurs, laquelle
des communions chrétiennes est hérétique ou orthodoxe. Si vous croyez que l'Église de Suède peut poursuivre ceux qui ne croient pas ce qu'elle enseigne, pourquoi vous déchaînez vous contre contre les juifs ? Ils ont fait ce que vous voulez faire; en condamnant le Christ, ils ont défendu leur Église. Prenez garde, vous aussi, de crucifier encore le Christ chaque fois que vous persécuterez un dissident. » Voilà de belles paroles, voilà un cri vraiment chrétien; espérons que la Suède n'oubliera pas ce discours de M, Cederschjoeld. Le jour où elle aura bien compris cette vigoureuse remontrance, elle accomplira chez elle la séparation de l'Église et de L'État, elle reconnaîtra la pleine liberté des consciences, et prendra décidément sa place parmi les nations civilisées de l'Europe. Tel est le résumé de la séance du 19 octobre. L'argumentation des ennemis de la liberté religieuse ne brille guère par la variété. La séance du 20 octobre ne fit que reproduire en grande partie les déclamations de la veille. Le pasteur Saove, le doyen Melander, surtout l'évêque de Gothenbourg, M. Bjoerck, et le comte Erik Sparre, affirmèrent sur tous les tons que c'en était fait de l'Église officielle de Suède, si la loi ne la défendait par les plus énergiques moyens dont elle dispose. « C'est par la persécution, s'écriaient-ils à l'envi dans un crescendo tumultueux, c'est par la persécution que l'Église suédoise s'est fondée sous Gustave Wasa et Charles XI; c'est par la persécution qu'elle sera maintenue. » N'est-ce pas là une étrange apologie? Notons pourtant que l'évêque de Gothenbourg consentirait à voter l'abolition des lois qui infligent à tous les dissidents la peine du bannissement, s'il obtenait en échange pour l'Église officielle le droit d'excommunier ses membres indignes ,il va jusqu'à réclamer du CO-
mité législatif un amendement qui réglerait ce droit d'excommunication. Entre deux formes de tyrannie religieuse, l'évêque de Gothenbourg préfère celle qui donnera directement à son Église une mission inquisitoriale; c'est bien la peine de déclamer si fort contre les pratiques de l'Église romaine du treizième siècle. En vérité l'Église de Suède offre au monde un spectacle dont l'histoire n'avait pas parlé jusqu'ici : c'est le moyen âge du protestantisme.
11 n'y a rien de particulier à signaler dans les cinq dernières séances où s'acheva la délibération en commun. Toujours même crainte des missions catholiques, même façon d'interpréter les principes de Luther, même désir du droit et de la civilisation moderne, même prétention d'établir en Suède la forteresse inexpugnable du protestantisme européen, au moment où l'on montre si peu de confiance dans ses propres forces, et où l'on renie à la face du monde l'esprit même de la réforme. Ces choses ont beau être exprimées souvent avec d'habiles détours ou bien avec une véhémence calculée, les ruses de la parole ne donneront le change à personne; il n'y a là que des sophismes au service d'une corporation jalouse. Je n'en citerai rien : à quoi bon ressasser ces lieux communs du despotisme? Faisons pourtant une exception : M. Bring, doyen du chapitre de Lund, a laissé échapper des paroles dont il n'a pas mesuré la portée, et qui sont la condamnation éclatante du système qu'il défend. M. Bring est un étrange dialecticien; en rejetant la proposition royale, il veut absolument se donner pour un défenseur de la liberté. « Que parle-t-on, s'écrie-t-il, de la liberté religieuse de l'individu ? La liberté religieuse de la communauté, la liberté de conscience du peuple est bien autrement sacrée.
C'est celle-là surtout qu'il faut couvrir de notre protection, et on ne la protège qu'en châtiant l'erreur. » Nous connaissons ces doctrines, et il y a longtemps qu'elles sont jugées; elles ont été proclamées par le sanhédrin de Jérusalem et par l'inquisition du moyen âge, par le comité de salut public et par le socialisme de nos jours : salus populi suprema lex; le scandale est de les voir invoquées par une Église chrétienne, par une Église fondée avant tout sur le droit religieux de l'individu, et qui n'existerait pas sans la révolte de Luther. Nous sommes heureux d'inscrire ici les noms des principaux orateurs qui ont défendu la proposition royale; l'histoire de Suède ne les oubliera pas. Nous avons déjà signalé M. Cederschjoeld, de la classe des chevaliers, celui-là même qui, avec M. Lallerstedl, a fait porter ce grand débat devant l'assemblée générale des quatre ordres. M. Cederschjoeld voulait que ses paroles et celles de ses amis fussent directement entendues des membres du clergé et des députés de la paysannerie. Il espérait que plus d'une bonne pensée, sortie de la discussion, germerait en silence dans ces âmes fanatisées. Nous l'espérons avec lui, et il faut se féliciter pour la Suède que les vigoureuses remontrances de M. Cederschjoeld n'aient pas retenti seulement dans la salle de la noblesse. M. Samuel Odman, M. L. J. Hjerta, M. le comte Liljencranz, M. Lallerstedt, M. de Koch, M. le baron Cederstroem, M. P. R. Jernsmeden, enfin M. Gùnther, ministre de la justice, qui ont vaillamment soutenu les mêmes principes, n'auront pas sans doute parlé en vain, bien qu'ils n'aient pu remporter une victoire immédiate, tl restera quelque chose de cet enseignement adressé aux quatre ordres par des esprits éclairés et des voix éloquentes.
La délibération en commun avait occupé sept séances; le 30 octobre, les quatre ordres rentrèrent dans leurs salles particulières, et le 31 on procéda au vote. Le résultat, on peut le dire, était connu d'avance. La bourgeoisie seule accueillit la proposition du roi; le clergé, la noblesse et les paysans la repoussèrent à une forte majorité. Les espérances que les esprits libéraux avaient fondées sur la noblesse, surtout après les pressantes exhortations de M. Cederschjoeld. après les explications lumineuses de M. Giinther, furent tristement déçues. On est accoutumé en Suède à voir les membres de cet ordre se conformer sans résistance aux vœux du gouvernement ; la plupart de ces comtes et de ces chevaliers sont médiocrement assidus aux séances de la diète; ceux d'entre eux qui ont des grades dans l'armée ou des fonctions civiles (c'est le plus grand nombre) ne se rendent guère aux états que pour obéir à une consigne, et quand le ministère a besoin de leurs voix, il trouve là une majorité toute prête. Or on affirme à Stockholm que si le roi Oscar n'eût pas été obligé de confier la régence au prince Charles, le vote de la noblesse eût été bien différent. Nous persistons à croire que les intentions du régent sont mal comprises; le prince qui, au moment de la guerre d'Orient, a contribué si efficacement à détacher la Suède de la politique russe, ne peut désirer le maintien d'une législation dont la Russie ellemême ne veut plus. Quoi qu'il en soit, la noblesse n'a pas fourni aux défenseurs de la civilisation et du droit tout l'appui qu'on espérait délie; au contraire, les députés de la paysannerie se sont montrés moins hostiles qu'on ne l'avait craint; sur quatre-vinjî-dix votants, vingt et un se sont déclarés pour l'admission de la loi nouvelle. Cette minorité, relative-
ment considérable, est un consolant symptôme. Les populations des campagnes étaient complètement dominées jusqu'ici par l'influence ecclésiastique; si des sentiments libéraux commencent à s'éveiller chez ces âmes simples, il y a lieu d'espérer qu'elles réussiront un jour à briser leur joug. Ce ne sont pas, il est vrai, de bien vives sympathies pour le catholicisme qui ont décidé ce vote des vingt et un; ils ont songé surtout aux protestants non conformistes, ils ont rougi de s'associer à une pensée de persécution contre des âmes pieuses, animées de l'esprit de l'Évangile et de l'esprit de la réforme; qu'importe! Accordée aux uns, la liberté profiterait aux autres. La vie religieuse s'est pétrifiée dans les hautes régions du protestantisme officiel; puisse-t-elle, comme on l'affirme, s'agiter efficacement dans les rangs inférieurs ! Déjà l'ordre du clergé semble être embarrassé dans sa victoire; s'il faut en croire les dernières nouvelles qui nous arrivent de Stockholm, les prêtres de la diète ont prié le comité législatif de préparer un nouveau projet de loi qui serait discuté avant la clôture de la session. Cette résolution du clergé a beau donner lieu en Suède à des commentaires trèsopposés, il est permis d'y voir le signe d'un meilleur avenir. Le rejet de la proposition du roi Oscar n'aura pas été inutile, si elle a fait éclater dans la minorité des paysans une protestation inattendue, et si elle a provoqué chez les vainqueurs eux-mêmes les confuses émotions du repentir.
Que les défenseurs de la liberté ne se leurrent pas cependant d'espérances chimériques. La proposition du roi Oscar
a été rejetée le 31 octobre, la législation du dix-septième siècle est consacrée de nouveau; pour éclairer l'esprit public et triompher de l'oppression ecclésiastique, il faudra des efforts persévérants. Ces efforts, nous les demandons à tout ce qu'il y a de libéral en Suède, à la bourgeoisie, à la presse, aux sectes dissidentes, à tous ceux qui ont à cœur le réveil de la vie religieuse; nous les demandons aussi au protestantisme des contrées qui exerçaient jadis, sans aucune prétention pédantesque, une sorte de suzeraineté intellectuelle sur les États Scandinaves.
On a vu quels arguments ont été mis en œuvre par les orateurs du clergé. Les harangues de ces docteurs sont de véritables leçons théologiques, et l'Europe a pu connaître par des documents officiels quel est aujourd'hui en Suède l'état des sciences historiques et religieuses. M. Fahlcranz, évêque de Westeras, avait prononcé le 25 juin dernier, dans les séances particulières du clergé, et à l'occasion de la première présentation du projet royal, un discours qui fut imprimé aux frais de l'ordre des prêtres et répandu à profusion dans le pays. Cette espèce de consultation a servi de programme à tous les adversaires de la liberté religieuse. Pour faire un résumé fidèle des sentiments du clergé dans ces délicates matières, il suffit d'interroger ce discours du 25 juin; tous les arguments disséminés ailleurs dans les amplifications des orateurs de l'Église sont ici rassemblés en faisceau et présentés sous la forme la plus nette. On trouve deux sortes d'arguments très -différents dans le mémoire de l'évêque de Westeras : d'abord des déclamations, des invectives ardentes contre le catholicisme, puis accessoirement la condamnation de certaines sectes issues de l'Église luthérienne. Or ce qui
semble ici l'accessoire est au contraire le principal. L'orateur feint de redouter les envahissements des missionnaires romains; ce qui l'effraye en réalité, c'est le réveil du sentiment évangélique chez des âmes vraiment religieuses que la dure orthodoxie de l'Église suédoise est impuissante à satisfaire. Seulement il se garderait bien d'exprimer cette crainte. Selon lui, c'est de Rome avant tout qu'il s'agit, c'est le pape et les jésuites qui menacent la Suède ! En criant au catholicisme dans ces contrées du Nord, on est bien sûr de rallumer des haines et de cacher aux esprits le véritable état de la question.
Ces sectaires eux-mêmes, tout luthériens qu'ils sont de cœur et d'âme, M. Fahlcranz déclare qu'ils tendent au catholicisme. « C'est au catholisisme, s'écrie-t-ii, qu'aboutissent chez nous ces mouvements prétendus religieux; ils y aboutissent non-seulement par leur tendance à dissoudre les liens de la concorde spirituelle et de l'ordre social, mais encore par une affinité particulière avec Rome, affinité de doctrines et de pratiques, révélée surtout dans ce pharisaïsme intérieur et ce publicanisme extérieur que les deux partis nomment religion. » Or les sectaires dont parle ici 1 evêque de Westerns, ce so:it ceux qu'on appelle en Suède lecteurs (laesare), et les informations tFès-précises qui nous sont communiquées
»sur ce mouvement religieux ne nous permettent pas d'en méconnaître le caractère; chrétiens fervents, les lecteurs obéissent manifestement à l'inspiration protestante, puisqu'ils réclament le droit de lire et d'expliquer les livres saints selon les besoins de leur âme. On dit qu'aujourd'hui, exaspérés par la compression, beaucoup d'entre eux ont cherché un refuge désespéré dans les folies du mysticisme. Rien de
plus naturel que cette évolution, et M. Fahlcranz n'a pas le droit de les confondre avec les catholiques. Si ces lecteurs pouvaient élever la voix, s'ils avaient des assemblées, des communautés régulières, ce seraient eux qui protesteraient contre la vieille organisation catholique, restée, on ne sait pourquoi, dans l'Église luthérienne de Suède. Ce haut clergé investi d'un pouvoir absolu, cette hiérarchie inflexible, ces cérémonies qui ont un sens auguste dans l'Église catholique et qui ne sont plus qu'un vain appareil dans les Églises protestantes, ce sont là autant de vestiges du catholicisme. Bien des esprits commencent à s'en apercevoir; on le dit tout bas, on le dira bientôt d'une voix plus forte, si la liberté religieuse est accordée aux Suédois. Voilà l'explication des colères cléricales à la diète de Stockholm. Le clergé suédois tient à l'organisation catholique de son pouvoir, et quand il se sent menacé, il redouble de fureur contre le catholii isme, afin de donner le change à l'opinion publique.
Ces évêques, ces doyens de chapitre, ces prieurs, ces chanoines, si rigides qu'ils paraissent dans leurs manifestes théocratiques, ce sont de brillants mondains, des épicuriens délicats, comme les prélats de l'Italie à la veille de la réforme. On sait le jugement que l'ambassadeur vénitien >Iarco Munio porte sur Léon X dans son rapport au doge : II veut vivre, vol viver. Un écrivain déjà cité, un spirituel observateur qui connaît bien les mœurs des pays Scandinaves, M. Théodore Miïgge, écrivait à peu près la même chose, il y a une quinzaine d'années, sur les prélats de l'Église luthérienne de Suède. On voit, par son tableau de la Suède en 1843, que ces gardiens si rigoureux de la législation de Charles XI aiment fort le luxe et la bonne chère. L'espèce d infaillibilité
qu'ils s'accordent, l'autorité dont ils sont armés par la loi, le silence qu'ils savent établir autour d'eux, tout leur assure la paisible jouissance d'une position commode. Que des chrétiens trop exigeants ne viennent pas troubler ce silence, que de pieux enfants de Luther ne parlent pas trop haut de l'Évangile, sinon évêques et prieurs vont s'écrier que l'invasion catholique est imminente. A chaque progrès de la vie religieuse au sein du protestantisme suédois, on peut affirmer que l'Église officielle proférera des injures plus violentes contre le catholicisme. Or ces progrès vont croissant depuis quelques années; comment s'étonner des violences de langage auxquelles se sont livrés les orateurs de l'Église dans la discussion du projet royal? Sans la crainte qu'inspire l'agitation religieuse, l'agitation toute protestante des lecteurs et d'autres communautés semblables, l'évêque de Westeras eût- il pu s'oublier jusqu'à dire qu'un catholique n'est pas un chrétien, que le catholique est animé du même esprit que le mormon, et que tous les deux doivent être mis hors la loi ? Les emportements de cette discussion ont rappelé à tous les esprits libéraux le langage si différent tenu, il y a une dizaine d'années, par des membres éminents de l'Église suédoise. Ce rapprochement est instructif; aux cris haineux de l'évêque Fahlcranz, opposons l'évangélique parole du pasteur Fryxell. Les lois de l'Église suédoise exigent que, tous les trois ans au moins, chaque évêque convoque le clergé de son diocèse à des conférences solennelles. Les jeunes ecclésiastiques y soutiennent des thèses avant de recevoir leurs pouvoirs définitifs, et des orateurs parlant au nom de l'évêque y traitent des questions de théologie et d'histoire. Une de ces conférences, tenue à Carlstad, dans le diocèse du "Wermlanci, a
laissé des souvenirs que l'histoire littéraire, aussi bien que l'histoire religieuse, ne doit pas laisser s'éteindre; dans la séance du 15 juin 1847, un pasteur qui occupe un rang distingué parmi les écrivains de son pays, M. Fryxell, entreprit d'y réfuter les jugements iniques portés par les historiens suédois sur la période catholique des pays Scandinaves. Cette injustice s'expliquait autrefois; il n'est pas donné à l'homme d'être juste, en matière religieuse, pour des ennemis qu'il est forcé de combattre; mais la lutte n'est-elle pas finie? n'y a-t-il pas aujourd'hui d'autres dangers que les dissidences d'Église? Ceux qui se combattaient naguère ne doivent-ils pas désormais s'unir contre les ennemis communs, contre les ennemis de toutes les doctrines chrétiennes ou spiritualistes? Telle est l'inspiration qui animait M. Fryxell lorsqu'il écrivit son discours et le publia sous ce titre : Raisons de l'injustice historique avec laquelle l'époque catholique a été traitée en Suède. Ce discours est un exposé des diverses écoles historiques de la Suède, en même temps qu'il renferme les considérations de l'ordre le plus élevé sur les intérêts politiques et religieux de la société européenne. « Mes frères, disait M. Fryxell, nous avons eu à lutter longtemps contre l'Église catholique. Aujourd'hui le combat est fini, la victoire est gagnée. Cette victoire si décisive nous impose des obligations impérieuses. Le temps du protestantisme destructeur est passé à jamais, l'heure est venue de faire grâce et d'exercer la justice. Rappelons-nous que notre Église ne s'appelle pas seulement l'Église protestante, elle est surtout l'Église évangélique. Deux anges planent au-dessus d'elle, l'ange du protestantisme brandissant son glaive nu et tranchant, et l'ange de la réconciliation, le séraphin de l'Évangile, tenant en
main la palme de la paix. » Ces images un peu altières étaient des précautions indispensables à l'orateur dans une assem • niée de théologiens suédois; je cite ces paroles pour indiquer les passions que M. Fryxell avait à combattre et le courage qu'il a déployé en réclamant le droit d'être juste.
M. Fryxell voulait donc prouver à ses confrères que l'heure de la justice avait sonné. Pour les convaincre il raconta les différentes phases qu'a traversées la science historique en Suède depuis l'établissement du protestantisme. Il y a, selon lui, quatre époques, par conséquent quatre écoles diverses dans ce développement des idées : l'école spécialement protestante, l'école symbolique, l'école voltairienne et l'école gothique. Ce tableau contient des renseignements précieux, et mérite qu'on s'y arrête un instant. Lorsque M. Fryxell prononça son discours, il l'adressait surtout aux théologiens et aux lettrés de son pays;, depuis la dernière discussion sur la liberté religieuse, l'œuvre de l'éloquent pasteur a acquis un intérêt européen.
Les chefs de l'école spécialement désignée sous le nom de protestante sont les deux frères Olaiis et Laurentius Pétri, qui ont introduit le luthéranisme en Suède. Un détail caractéristique, c'est que les histoires écrites par ces deux champions si résolus de la réforme sont beaucoup moins violentes contre le catholicisme que bien des histoires composées après la lutte. Comment expliquer cette modération inattendue chez des hommes qu'animaient les convictions du seizième siècle? M. Fryxell en donne une raison très- significative. « Les deux frères, dit-il, en évitant les violences de la polémique, se conformaient à la politique de Gustave Wasa, qui voulait établir le protestantisme dans son royaume sans que
le peuple soupçonnât l'importance de cette révolution. C'était, disait-on, une querelle particulière avec le pape; on ne touchait pas à la doctrine consacrée par les siècles. » Ce fait explique maintes choses jusqu'ici fort difficiles à comprendre. N'est-ce pas sous l'influence de cette politique que s'est organisée l'Église suédoise? N'est-ce pas ainsi que beaucoup d'institutions catholiques, l'épiscopat, la hiérarchie ecclésiastique, et jusqu'aux cérémonies de la messe, se sont perpétuée; dans les États Scandinaves? Il y a encore bien des points de la Suède où la tradition, plus forte que les dogmes nouveaux, a conservé la confession auriculaire : les paysans vont trou • ver le pasteur, comme leurs ancêtres, il y a trois cents ans, allaient trouver le prêtre catholique, et, bon gré mal gré, le pasteur reçoit les aveux du chrétien repentant. La modération des premiers réformateurs suédois n'est-elle donc qu'une œuvre de calcul et un moyen de tromperie ? Non certes, répond M. Fryxell; les deux réformateurs et leur roi Gustave Wasa étaient inspirés par des motifs plus nobles. Ils étaient tous les trois dévoués de cœur et d'âme à la religion du Christ . Ils avaient beau considérer leur doctrine, comme le faîte du christianisme; ils savaient que cette doctrine, cime majestueuse de l'arbre, était portée par le tronc, et que si ce tronc était coupé à la base, c'en était fait de la couronne. « L'évangélisme, disaient-ils, s'est dégagé du catholicisme comme la jeunesse se dégage des liens de l'enfance; séparé de ses origines, privé de son fondement historique, il ne serait plus qu'une ombre. » Voilà comment, à leurs yeux, la réprobation absolue du catholicisme serait fatale au christianisme lui-même. « Nous croyons du moins, ajoute M. Fryxell, que si les réformateurs suédois et leur école ont
jugé sans amertume la religion catholique, la pensée que nous venons de résumer ici a contribué pour une grande part à leur modération. »
Ainsi, pendant cette première période, les historiens ne jugent pas les siècles catholiques de la Suède avec les passions de la lutte. On peut dire en effet que la lutte n'avait pas commencé; Gustave Wasa ne voulait pas avouer aux populations des campagnes que le protestantisme était une forme nouvelle de la religion du Christ. Il fallut bien cependant que la vérité se fît jour. Le protestantisme suédois, tout en conservant la plupart des institutions catholiques, était obligé de les approprier à ses doctrines. Là-dessus des dissentiments éclatèrent, et bientôt ce fut une guerre religieuse. Le roi Jean III se piquait de théologie, il voulut décider lui-même certaines questions liturgiques; à la fois indécis dans ses principes et intraitable pour ceux qui ne pensaient pas comme lui, il donna par ses écrits et par ses actes le signal de la violence. Des théologiens lui répondirent. On l'accusa de tendances catholiques, et la lutte s'envenima tous les jours. La modération des premiers fondateurs était devenue impossible. Les partis se constituaient d'une manière distincte; protestants et catholiques, confondus jusque-là, se trouvaient en présence. On sait quelle fut l'issue de ces débats; le protestantisme devait triompher. La guerre de trente ans, la part glorieuse qu'y prit Gustave- Adolphe, le sang des Suédois glorieusement versé pour la liberté religieuse, toutes ces causes implantèrent le protestantisme en Suède, et ceux-là mêmes qui auraient hésité cent ans plus tôt à changer de religion étaient gagnés désormais au christianisme du seizième siècle. Les historiens de cette période sont réunis par M. Fryxell
sous le nom d'école symbolique, parce que la question des symboles ou, en d'autres termes, de la liturgie religieuse, fut la question principale de ce temps, et qu'elle amena l'introduction définitive du luthéranisme dans la péninsule Scandinave. Ce fut surtout l'histoire contemporaine qui occupa ces écrivains, et l'on comprend que d'une part la lutte de Gustave-Adolphe contre les Wallenstein et les Tilly, de l'autre la polémique suscitée par le changement de la liturgie, aient entretenu chez eux un esprit de partialité ardente. Les historiens politiques, comme Tegel, Yidekindi, Boeder, Ghemnitz, Puffendorf, les historiens de l'Église, comme Spegel, Paulinus et OErnhjelm, quel que soit d'ailleurs le mérite de leurs écrits, prennent le ton du pamphlet dès que le catholicisme est en cause. Ils obéissent aux passions de leur siècle, et ils les irritent encore. Ce sont eux qui ont inoculé à la nation suédoise ses préjugés les plus violents; si aujourd'hui encore on emploie comme synonymes les termes pape et antechrist, catholique et aliéné, moine et hypocrite, c'est à eux que remonte cette tradition d'outrages. Un des dogmes établis dans leurs écrits, c'est que pas un pape n'a été honnête homme, que très-peu de prélats catholiques ont mérité ce titre, qu'un homme éclairé ne saurait demeurer sans hypocrisie dans l'Église romaine. « Ce fanatisme, dit M. Fryxell, a régné en Suède pendant tout le dix- septième siècle; l'orthodoxie outrée du clergé supérieur et le pouvoir absolu de la royauté depuis Charles XI étouffaient à l'envi, dans l'intérêt de leurs privilèges, toutes les recherches du libre examen. »
« Pendant que la Suède s'enfermait ainsi dans l'isolement de son protestantisme, une école toute différente se formait
en Europe, en Italie, en France, en Angleterre; l'incrédulité naissait du sein du catholicisme, et peu à peu grandissait dans l'ombre. C'est la révolution du dix-huitième siècle, annoncée déjà par les émeutes du dix-septième; c'est l'école de Voltaire préparée parBayle et Shaftesbury. On ne proteste plus seulement contre les abus de l'institution catholique; les arguments, les doctrines de ces hommes, tendent à détruire de fond en comble tout le christianisme et même toute conviction religieuse. Au moment où ces idées nouvelles se produisaient, la Suède était sous le joug du pouvoir absolu : de 1660àl718, une censure inflexible ne laissait pénétrer chez nous aucun livre étranger, et l'esprit suédois fut à l'abri de la contagion; mais dès que l'absolutisme fut renversé, dès que les états, sous la reine Unique, eurent repris leurs droits séculaires, ces idées pénétrèrent dans la littérature de notre patrie comme un torrent qui brise ses digues. Les historiens de cette période s'adressaient en Suède à un public encore nourri de pensées chrétiennes; n'osant pas, comme leurs maîtres de France et d'Angleterre, s'attaquer au christianisme en général, ils se jetèrent avec d'autant plus de violence sur le catholicisme, principalement sur le catholicisme suédois du moyen âge, et le représentèrent sous les couleurs les plus noires ou les plus ridicules. Tout ce que le catholicisme avait fait pour le progrès des lois, pour l'élévation des caractères et l'adoucissement des mœurs, lorsqu'on ne pouvait absolument le nier, on l'indiquait d'une main avare; s'il y avait au contraire des malheurs ou des fautes qui, justement ou non, pussent être considérés comme son œuvre, on y insistait à plaisir, on les relevait avec force en les chargeant de couleurs sombres. Les meil-
leurs historiens qu'ait produits chez nous le dix-huitième siècle, Wilde, Dalin, Botin, Celsius, Lagerbring, sont tous, à des degrés divers, animés de cet esprit. Ce sont, il est vrai, des hommes savants, des écrivains méthodiques, ils ont débrouillé le chaos de nos annales et rendu d'éclatants services; mais qne d'erreurs n'ont-ils pas propagées! Les jugements si faux qu'ils ont portés sur le moyen âge suédois ont passé de leurs livres dans les traités élémentaires, dans les manuels, dans les brochures, dans la presse quotidienne, et sont devenus la croyance commune de tout un peuple. Jamais la période catholique de notre pays n'avait été si complètement défigurée
« On sait quelle réaction éclata en Europe contre le voltairianisme. L'histoire, affranchie de ses préjugés, se plaça au point de vue des époques et des peuples qu'elle voulait peindre; à l'esprit de dénigrement succéda une impartialité sympathique. La Suède, retombée sous le joug du pouvoir absolu, fut soustraite quelque temps à l'action de ce mouvement européen; c'est seulement sous un régime meilleur, après la transformation politique de 1809, que ces idées nouvelles, déjà si répandues en Allemagne, purent s'introduire dans la littérature Scandinave, et elles y furent accueillies, on peut le dire, avec un orageux enthousiasme. Dans cette ardeur de réparation historique on s'emporta jusqu'à dépasser le but. Il s'agissait de rendre justice à des siècles méconnus, à la période barbare, à la période catholique ; on négligea bientôt le moyen âge chrétien pour ne songer qu'au paganisme Scandinave, et il y eut dans les esprits une fièvre d'exaltation païenne. . . »
M. Fryxell s'élève ici avec force contre ce qu'il appelle la
gothomanie, l'orage de l'enthousiasme gothique; il réfute le tableau des siècles Scandinaves tel que l'ont tracé quelques poètes plus épris de l'idéal que de la vérité historique, Geijer et Tegner par exemple; il peint à nu ces mœurs barbares, cette grossière idolâtrie, ces sacrifices de sang humain, ces hommes qui exposent leurs enfants, qui tuent leurs esclaves, et pour lesquels il n'est rien de plus noble au monde que la piraterie et le pillage. « En face de ces images horribles, dit-il, quels doux et bienfaisants spectacles dans les premiers temps catholiques ! Comme la voix solennelle des cloches appelle les fidèles au temple, la voix de la religion du Christ appelle tous ces sauvages à la justice, à la mansuétude, au pardon des injures, à l'esprit de réconciliation et de paix. L'enfant est protégé contre le fanatisme de son père, l'esclave contre les violences de son maître; voici déjà le pays sillonné de routes, le commerce protégé, les vengeances particulières réprimées, et les pauvres, les infirmes, les naufragés, tous ceux qui souffrent, placés sous la protection de la loi et de l'Église. Hier ce n'était que le chaos; c'est aujourd'hui une société qui s'élève. Ah! mes frères, nous avons vu le génie de nos poêles vermlandais parer de tous les prestiges de l'imagination l'âge païen de la Suède; le temps viendra où d'autres poètes glorifieront par des chants dignes aussi de l'immortalité tant de grandes et saintes choses accomplies par la Suède catholique et ignorées de la foule î »
Tel est, résumé aussi fidèlement que possible, le discours où M. Fryxell retrace le développement des idées historiques en Suède; laissons de côté les protestations personnelles de l'orateur, ne nous arrêtons pas aux précautions qu'il croit nécessaire de prendre pour détourner de sa tête l'accusation
de catholicisme, et arrivons à la conclusion de son manifeste. C'est là que M. Fryxell prononce des paroles décisives, des paroles qui auraient dû retentir dans l'assemblée des états au lieu de toutes les déclamations des évêques :
« Encore un point, mes frères, encore un point qui doit nous engager à traiter l'Église catholique avec plus de douceur et de justice. Le protestantisme et le catholicisme sont deux branches distinctes, mais sorties d'une même souche, et cette souche est la doctrine du Christ. Les fibres sont les mêmes, la même sève vitale se répand par l'une et l'autre de ces branches, quoique avec une force et une pureté différentes. Rejeter l'une d'elles, c'est rejeter la veine commune du christianisme qui circule dans toutes les deux. Il y a des hommes, je le sais, qui voudraient bien rejeter à la fois et les deux branches et la souche même. Aux yeux de ces hommes, la réprobation des catholiques par les protestants et la réprobation des protestants par les catholiques sont également bien venues; ils réunissent ces deux anathèmes pour en faire la réprobation commune du christianisme tout entier. Or notre temps ressemble au mathématicien qui réduises équations algébriques à des expressions de plus en plus simples. En politique, l'histoire nous montre toute une série de combats qui se sont livrés entre les différentes classes de la société, entre la haute et la basse noblesse, entre ceux qui payent des impôts et ceux qui n'en payent pas, entre les seigneurs et les paysans; aujourd'hui tous ces différends s'effacent et ne sont plus que des bagatelles en présence de la grande question qui sans cesse, d'année en année, de jour en jour, apparaît plus claire, plus caractérisée, plus menaçante à l'horizon delà société, je veux dire le combat, l'inévitable com-
bat de ceux qui ne possèdent rien et de ceux qui possèdent quelque chose. D'un côte sont les prolétaires, les vagabonds, les mendiants, ceux qui n'ont rien, pas même un chez soi; de l'autre côté sont tous ceux qui possèdent, si peu que ce puisse être, ceux qui ont un chez soi, depuis le simple paysan avec sa petite ferme, ses vaches et son cheval, jusqu'au riche seigneur dont les domaines valent des millions. Voilà la question, voilà la lutte, et nos contemporains seront obligés de la terminer par la force, s'ils ne peuvent la régler à l'amiable. En matière religieuse, nous en sommes réduits aussi à ces redoutables extrémités. Toutes les divisions entre protestants et catholiques, luthériens et réformés, jésuites et jansénistes, quakers et méthodistes, paraîtront bientôt insignifiantes, si on les compare au grand combat qui sera livré entre ceux qui croient à quelque chose et ceux qui ne croient à rien. Il y a une propriété spirituelle; il y a des esprits qui ont un chez soi, qui ont une croyance, une conviction, si pauvre ou si singulière qu'elle puisse paraître ; il y a d'un autre côté des prolétaires spirituels, des hommes qui, par rapport à leur âme, n'ont pas de chez soi, qui se font même un honneur de ce vagabondage spirituel, et qui voudraient démontrer la liberté de leur esprit par l'absence de toute confession religieuse. Entre les uns et les autres un grand combat se prépare; pourquoi donc s'attaquer à des alliés, à des hommes placés du même côté que vous sur le champ de bataille, et qui, comme vous, ont la croix pour enseigne? La prudence du monde, la charité chrétienne, la vérité historique, tout vous défend de méconnaître le catholicisme, de le repousser avec des armes déloyales, de l'accabler sous des reproches immérités... »
D'où venait l'homme qui tenait ce langage si libéral et si élevé en présence du clergé suédois ? À quels maîtres devait-il des inspirations si hautes ? M. Ànders Fryxell est un des historiens les plus populaires de la Suède; couronné, jeune encore, pour des travaux philosophiques, investi de fonctions importantes dans l'université et dans l'Église, membre de l'Académie de Stockholm et de l'Académie de Copenhague, il appartenait à ce groupe d'esprits d'élite qui s'efforçaient de continuer dans le Nord le mouvement inauguré en Allemagne par Klopstock et Lessing. Lorsque M. Fryxell prononça ce discours, il y avait déjà vingt-quatre ans qu'il s'était rendu célèbre par ses travaux d'histoire * ; ses débuts littéraires remontent à 1823. C'était l'époque où le Danemark et la Suède s'instruisaient à l'école de l'Allemagne. Dans une espèce de journal de sa vie 2, Geijer nous raconte que depuis bien des années les ouvrages de Kant, de Fichte, de Schelling, n'ont pas quitté sa table, et que Goethe a exercé une influence décisive sur sa pensée. « Il n'y a pas un homme, dit- il, qui m'ait enseigné plus de choses. » On a de lui un recueil littéraire où il fait connaître à son pays les principaux représentants de la pensée allemande. Lepoëte dramatique Bernhard de Beskow, dans ses Souvenirs de voyage, le médecin Magnus de Pontin dans ses Remarques sur la nature, l'art et la science en Allemagne, étudiaient aussi avec une sympathie intelligente le travail de l'esprit germanique. Fryxell était un des plus laborieux champions de ce mouvement d'idées, ouvert d'une
i. Il les poursuit encore aujourd'hui; le vingt-quatrième volume de ses Récits de l'histoire suédoise, publié récemment, contient un tableau animé du règne de Charles XII.