‹ Histoire et philosophie religieuseChapitre 5 sur 12 · IV · texte numérisé non relu

IV

Pourquoi cette période fut-elle si courte? Après le succès de son cours de Lyon, M. Quinet venait d'être appelé au collège de France par M. Villemain. C'était le moment où une école funeste transformait la religion en un parti. Au lieu de montrer que le christianisme est l'âme du monde moderne et le principe des progrès durables, des esprits judaïques s'attachaient à l'emprisonner dans le passé. L'État, l'université, la philosophie, la science, toute la société issue de 89 était livrée à l'insulte. Parmi tant d'hommes éminents que poursuivaient les pamphlétaires, M. Quinet, un des premiers, fut en butte aux outrages. Ame religieuse, faite pour la contemplation et l'étude , il était mal préparé au choc de ces passions grossières. Ce fanatisme à froid lui parut odieux. Il devait mépriser l'injure et poursuivre son œuvre;

il accepta la lutte et se laissa entraîner hors de ses voies. Je viens de relire les ouvrages que M. Quinet a publiés sous l'impression de ces luttes : les Jésuites, VTJltramontanisme, le Christianisme et la révolution française, Mes vacances en Es-pagne. Toutes ces discussions ont bien vieilli, c'est là ce qu'il y a de mieux à en dire. Ahasvérus, Promèthée, YHistoire de la poésie, l'étude sur Herder, l'étude sur le docteur Strauss, bien d'autres pages de M. Quinet sont encore pleines de jeunesse et de vie; ses polémiques de 1843 à 1848 ne sont plus aujourd'hui que les fantômes de nos vieilles colères. L'éloquent écrivain a dit quelque part : « Je serais bien malheureux si les violences de mes adversaires avaient réussi à m'ôter l'équilibre qui fait une âme juste, car alors je serais forcé d'avouer qu'ils ont été les plus forts : mais au contraire, comme ils n'ont pas réussi à m'enlever la paix intérieure et le désir de la justice, je suis autorisée dire que c'est moi qui les ai vaincus. » Eh! sans doute M. Quinet a vaincu ses adversaires, puisqu'à l'outrage et à la calomnie il n'a opposé que la philosophie et l'histoire; j'oserai demander pourtant si une victoire comme celle-là suffisait à un esprit de cette valeur. Ne devait-il pas surtout continuer à se vaincre lui-même? Il s'était vaincu dans Prométhée, dans l'étude sur la Vie de Jésus, dans le chapitre sur le génie de l'art, je veux dire qu'il avait accompli sur lui-même un progrès manifeste, et que sa. pensée avait suivi un développement régulier et hardi. Les luttes de 1843 à 1848 ont contrarié cet harmonieux essor. Son âme était toujours généreuse, sa parole éloquente et iîère; sa pensé;' ne planait plus aussi librement sur les hauteurs. Poëte ou philosophe, M. Quinet était quelquefois vague et indécis, il ne déclamait pas ; orateur révolutionnaire, pu-

bliciste démocratique, n'a-t-il pas déclamé plus d'une fois ? Plus d'une fois aussi il abandonnait ses principes au moment où il en poursuivait l'application. En veut-on un exemple ? Un des principes de M. Quinet peut se résumer ainsi : « On ne remplace les vieux systèmes philosophiques et religieux qu'en s'élevant au-dessus d'eux. Soyons plus spiritualistes, plus libéraux, plus tolérants, plus respectueux pour tout ce qui est de l'âme, plus pénétrés de la grandeur de l'homme que les religions auxquelles nous prétendons succéder. C'est le seul moyen de les vaincre. » Voilà une belle pensée ; c'est beaucoup de l'avoir conçue, ce n'est rien si on l'applique à faux. La pratique est tout en ces matières où il s'agit de la vie spirituelle. Quel est le système pratique, quel est l'ensemble de lois et de devoirs qui résultent de l'enseignement de l'orateur? Il serait lui-même fort embarrassé de le formuler nettement. Dans ses lettres sur le christianisme et la révolution française, il a beau dire : « L'esprit de la révolution française est de s'identifier avec le principe du christianisme, » on voit trop bien, si l'on va au fond des choses, qu'à ses yeux le christianisme est aboli, et que la révolution le remplace. L'auteur l'avoue assez clairement, lorsque plus loin, essayant de s'arrêter sur la pente de sa pensée, il s'écrie : « Toute grande qu'est la révolution, je ne demande pas que vous en fassiez une idole. » Idole on non, la révolution est pour lui une loi nouvelle. Or cette confusion de la révolution, c'est-à-dire d'un fait si complexe, d'une crise formidable où toutes les puissances de l'homme sont déchaînées, ou le bien et le mal, le crime et l'héroïsme, l'humanité et la bestialité, se heurtent en de monstrueux conflits, cette confusion, dis-je, de la révolution et du chris-

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tianisme peut-elle être acceptée par une conscience religieuse ? Dites que la révolution a réalisé certains principes de l'Évangile, et que tout ce qu'elle a fait de bon et de durable vient de là ; dites que le monde moderne, issu de la révolution, si mal consolidé qu'il soit encore, vaut mieux que le monde du moyen âge : voilà des vérités aussi éclatantes que la lumière du soleil; mais ces vérités-là n'intéressent que l'esprit. La religion appartient, comme dit Pascal, à l'ordre de charité; la religion est, avant toute chose, la direction de la vie intérieure, et quelle est donc, je vous prie, dans ce domaine des lois et des devoirs, la loi supérieure à l'Évangile ? M. Michelet s'écriait, il y a vingt-sept ans : « Oh ! dites- lemoi, si vous le savez, s'est-il élevé un autre autel? » Et personne encore n'a répondu à ce cri de son âme. Or, d'après vos prémisses, tant que vous n'aurez pas répondu à la question de M. Michelet, il vous est interdit d'ébranler la loi du Christ. Toute cette discussion manque de précision et de netteté. Ou bien M. Quinet croyait encore que l'Évangile est supérieur à l'esprit de 89, et alors il oubliait son principe quand il essayait de mettre la révolution à la place du christianisme; ou bien, s'il voyait dans la révolution une religion meilleure qui abolissait la religion de Jésus, il était tenu d'annoncer sans détour et de formuler sans phrase cette religion nouvelle.

Une chose me frappe dans ces leçons imprudemment éloquentes. Tandis que l'orateur, enivré de sa parole, croyait avoir établi une entière communauté de pensées entre son auditoire et lui, tandis qu'il se transformait en prêtre et qu'il appelait ses fidèles à une sorte de communion générale, son auditoire ne le comprenait plus. L'union n'était qu'à la surface; au fond, les dissentiments les plus graves séparaient le

pasteur et le troupeau. On parlait bien la même langue, seulement chacun l'interprétait à sa guise. Si l'on se fût entendu, ce beau concert serait devenu bien vite un tumulte discordant. Les plus belles paroles.de M. Quinet, ce qui venait du fond de son cœur et à quoi il tenait le plus était précisément ce que la masse de l'auditoire n'approuvait pas. Au contraire, ses luttes avec l'Église, ses lieux communs de polémique, en un mot la partie inférieure de son œuvre, voilà ce qui excitait surtout les bravos de l'assemblée. Lisez sa dernière leçon sur l'idéal de la démocratie : quels élans de spiritualisme ! quelle condamnation du matérialisme, du socialisme, de toutes les convoitises grossières de nos jours ! L'âme patricienne et presque sacerdotale de M. Quinet reparaît ici tout entière. Quant aux auditeurs qui s'enthousiasmaient de parti pris, ils étaient tout étonnés, en y réfléchissant mieux, d'avoir applaudi un programme si chrétien. Quelques-uns, plus avisés, protestaient par leur silence. On peut lire làdessus de très- curieux détails dans un livre de M. Arnold Ruge, intitulé Deux années à Paris. M. Arnold Ruge était Venu à Paris, comme M. Charles Grun, le maître de philosophie de M. Proudhon, pour y étudier le travail souterrain de la démocratie : les leçons de M. Quinet étaient bien loin de répondre à son attente. Plus pénétrant que le jeune public de M. Quinet, plus exercé du moins à la dialectique révolutionnaire, le chef de la gauche hégélienne avait bien senti chez l'orateur ce que j'appelais tout à l'heure une àme sacerdotale. Il va jusqu'à lui reprocher d'être encore rempli des inspirations du catholicisme1. Ce jour, celui où M. Quinet di-

1. Voyez Zwei Jahre in Paris, von Arnold Ruge, 2 vol.; Leipzig 1846. Tome II, pages 295-303.

sait bien: « En dépit de toutes nos forfanteries de princes, après nous être couronnés de lauriers et de myrte, nous ne pouvons, même sur ce trône de l'avenir, nous passer de larmes, de crucifiement, d'immolation, de sainteté morale. Homme, genre humain, grand roi, nouveau parvenu, qui as déjà le vertige, tu ne te délivreras pas du berceau, ni de la soif de l'invisible, du beau éternel, du vrai, du pur sans tache et sans déclin. » Ces paroles étaient trop belles; on ne devait pas les comprendre. Il se faisait donc une singulière illusion quand il terminait ainsi : « Nous nous connaissons désormais, et nous n'avons plus besoin d'explications naturelles. » Je crois au contraire que l'auditoire et l'orateur se connaissaient mal. L'assemblée était trop révolutionnaire pour le tribun; le tribun était trop spiritualiste pour l'assemblée. Le même malentendu s'est reproduit, et d'une façon bien plus sensible encore, après la révolution de février. La plupart des hommes qui entouraient alors M. Quinet étaient incapables de comprendre, encore moins d'approuver, la généreuse inspiration de livres qui demeureront l'honneur de son nom. Il es<: vanté aujourd'hui par des gens qui ne tiendraient nul compte de ses nobles poëmes; ceux qui l'admiraient en 1840 ont été obligés de se séparer de lui. Je ne serais pas étonné que cette période de 1848 à 1851 ait été pour M. Quinet une période de tristesse. Traversons-la rapidement. Que M. Quinet ait siégé à l'assemblée constituante, à l'assemblée législative, et commandé une légion de la garde nationale de Paris, cela n'ajoute absolument rien à la physionomie morale de celui qui écrivit le mystère d'Ahasvérus. A Dieu ne plaise qu'un vrai poëte se croie jamais dispensé de prendre part à la vie publique de son pays ! Sachons bien

seulement que cette participation a lieu sous plusieurs formes, il y a les hommes de pensée comme il y a les hommes d'action. M. Quinet avait pris place dans in bataillon qui n'est pas le sien. Je n'en dirai rien de plus. Je ne parlerai pas davantage de ses brochures politiques, l'État de siège, l'Impôt sur le capital, la Révision. Signalons seulement une œuvre sérieuse, les Révolutions d'Italie, résumé de plusieurs années d'études achevé et publié pendant cette période. L'histoire des vicissitudes de l'Italie depuis les premiers temps du moyen âge est un imbroglio inextricable; M. Quinet a cru trouver le rayon de lumière qui met dans leur vrai jour ces faits incohérents. Il montre les traditions de l'empire romain pesant sur l'Italie du moyen âge et la façonnant d'avance à toutes les servitudes. L'histoire de l'Italie moderne est une lutte contre cette servitude, lutte souvent tragique, représentée par une succession de grands hommes en qui tout un peuple souffre et meurt. « Dans aucun pays, dit l'auteur, on ne vit si fréquemment la vie générale s'arrêter, se glacer, la patrie disparaître, et à sa place surgir quelques grands individus qui semblent hériter de l'existence d'un monde détruit. Je montrerai dans le fond de leur cœur le travail continu d'une nation qui se cherche. » L'idée est neuve, hardie, et elle vivifie une érudition très-variée. Il y a là sans doute des opinions très-contestables, principalement en tout ce qui tient au saint-siége * ; mais les études littéraires, les chapi-

1. M. Quinet croit que la disparition du catholicisme tranf'ormerait et relèverait la race romane. Il n'y a qu'un mot à répondre : en admettant même que la race romane fût en danger de mort, comme le pense M. Quinet, le remède qu'il propose serait impuissant. Le catholicisme n'est pas seulement une cause, mais un effet, Ce n'est pas le

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très sur Dante, Boccace, Pétrarque, Machiavel, Michel-Ange et Raphaël, Arioste et le Tasse, Giordano Bruno, Alfieri, attestent que les diversions po'itiques n'avaient pas affaibli chez M. Edgar Quinet l'intelligence enthousiaste de la philosophie de l'art.

J'ose dire que les leçons de la vie publique n'ont pas été inutiles à ce rare esprit. Personne n'a plus noblement supporté les tristesses de l'exil. Sa conscience, rendue à ellemême, s'est interrogée avec franchise. De beaux travaux sont sortis de là, la Fondation de la république des Provinces- Unies, la Philosophie de l'histoire de France, les Roumains, trois grandes pages où le poëte se montre à nous dans le plein épanouissement de ses forces. Je signale surtout le drame des Esclaves, publié en 1853. Ce drame, une des œuvres les plus intéressantes de M. Edgar Quinet, est une invective terrible contre la démocratie. En parlant tout à l'heure des leçons de M. Quinet sur l'idéal démocratique de la France, leçons qui avaient si Urt déplu aux révolutionnaires, j'appelais l'orateur

catholicisme qui a façonné la race romane, c'est la race romane qui, en s'assimilant l'idée chrétienne, en l'organisant d'après les tendances de sa nature, a produit le catholicisme, de même que la race germanique a produit les Églises protestantes. La différence des deux races, moins sensible avant le xvie siècle, existe pourtant au sein même de la chrétienté du moyen âge. Le protestantisme germanique est bien antérieur à Luther, de même que l'esprit catholique est bien antérieur chez la race romane à l'établissement définitif du saint-siége. Des esprits pénétrants M. Emile Montégut, M. Ernest Renan, ont déjà développé ce point de vue, que l'étude chaque jour plus approfondie du moyen âge confirme d'une manière éclatante. Prêcher à la race romane une révolution religieuse, c'est vouloir qu'elle se transforme en** race germanique.

un esprit sacerdotal; ce prêtre, ce prêtre irrité, éclate enfin, et c'est dans le drame des Esclaves qu'il jette l'anathème à son peuple. Il rêvait une démocratie spiritualiste et purifiée comme un temple; le matérialisme avait tout déshonoré: comment un cri de douleur et d'indignation ne serait-il pas sorti de ses lèvres ? Voilà le sens de ce Spartacus trahi par ses compagnons. Cette œuvre, qui a passé presque inaperçue, contient des beautés du premier ordre. La dégradation de l'âme par la servitude y est peinte en traits brûlants , et il n'est pas impossible que M. Frédéric Halm se soit inspiré du Gallus de M. Quinet pour peindre le gladiateur de Ravenne. Le rôle de Gynthie, si noble, si poétique, a pu fournir aussi quelques traits à la Thusnelda de l'écrivain allemand.

C'est ainsi que M. Edgar Quinet avait renoué la chaîne de ses meilleures inspirations. Lorsque, dans son étude surMarnix de Sainte-Aldegonde, il montrait quelles vertus, quelles convictions fortes avaient fondé la république des Provinces - Unies; lorsqu'il recueillait avec tant de piété l*s traditions des Roumains et provoquait la résurrection d'une noble race; lorsque, dans la Philosophie de l'histoire de France, il réfutait les théories fatalistes qui condamnent la terre des Gaules à une interminable tutelle sous une série de dictatures; enfin lorsqu'il mettait si vivement en scène l'enthousiasme libéral et spiritualiste d'un petit nombre d'âmes et la lâcheté de la multitude, il recommençait cette belle période où ses travaux de philosophe et de poëte se développaient harmonieusement. Heureux retour aux choses de la pensée pure! L'artiste reprenait possession de ses domaines. Une seule fois (pourquoi suis-je obligé d'en parler! ) les influences funestes l'ont vaincu; il a voulu redevenir homme d'action. Imagina-

tion ardente, cœur généreux, M. Quinet a reçu la mission de reproduire en tableaux épiques la vie morale du dix-neuvième siècle; il est fait pour chanter et philosopher sans conclure. Or il a voulu conclure, et cette conclusion est un démenti aux travaux de sa vie entière; il a voulu formuler sa suprême pensée, et il s'est calomnié lui-même dans cette formule l. Quoi ! l'auteur de la réfutation du docteur Strauss ne voit d'autre moyen de salut pour la liberté que l'extirpation du christianisme ! Ce sont là les cris du délire; encore une fois, rappelons simplement à M. Quinet le principe qu'il proclamait naguère : quelle loi plus haute avez -vous découverte ? Qu'avez-vous trouvé depuis le jour où vous vous adressiez en ces termes, non pas même au christianisme, mais à Rome : « Tu es pour moi l'éternelle madone assise sur tes ruines, et pleurant dans ta campagne au pied de la croix du monde... Mon cœur privé de toi est plus vide en te quittant que ta vide maremme, et mon désert plus grand que ton désert, depuis le pied des montagnes jusqu'aux rives de la mer? »

Quelle est en définitive l'évolution littéraire de M. Quinet? Après s'être préparé par l'étude et les voyages à son rôle de poëte épique du dix-neuvième siècle, l'auteur d; 'Ahasvérus est allé de la poésie à la critique, à la philosophie et à l'histoire, sans renoncer pour cela aux inspirations enthousiastes de sa jeunesse. Le point culminant de sa carrière, c'est celui où, composant son Prométhée, il publie ses travaux sur l'épopée grecque, française, allemande, et médite sa réfutation du

1. Voyez la préface ajoutée aux Œuvres complètes de Marnix de Sainte-Aldegonde sous ce titre la Révolution religieuse au dix-neuvième siècle.

docteur Strauss. Jusque vers 1840,, ce développement s'est accompli en ligne droite avec une régularité harmonieuse; depuis cette date, il y a eu des déviations, puis des retours au vrai, suivis de déviations nouvelles. Le drame des Esclaves, la Philosophie de l'histoire de France, Marnix de Sainte- Aldegonde, ont rouvert pour lui une période analogue à celle qu'avaient signalée VEistoire de la poésie et la Vie de Jésus. Poésie et philosophie, critique et histoire, voilà le vrai domaine de M. Quinet. Le champ est assez vaste pour la pensée la plus hardie. Que M. Quinet n'abandonne pas ces régions supérieures. Chaque fois que le poëte chez lui a voulu se transformer en publiciste et le philosophe en législateur, on l'a vu déchoir et se perdre. L'auteur de la réfutation du docteur Strauss associé à l'auteur des Mystères de Paris, est-ce bien là le maître que nous avons aimé ? Nous avons pour lui une ambition plus haute. Soit qu'il se réfugie dans la poésie pare, comme on nous l'annonce, et qu'il se console des tristesses de l'exil par une œuvre d'imagination qui couronnera sa carrière, soit qu'il continue ses études de philosophie et de critique sur le développement de l'esprit humain, le domaine de sa pensée est le christianisme idéal. Qu'il y retourne, il se retrouvera lui-même. Milton, après la chute de ses espérances, brisait sa plume furieuse, et demandait la sérénité à ses contemplations sublimes. M. Edgar Quinet, rentré en possession des idées qui lui ont inspiré ses meilleures pages, pourra s'écrier aussi, comme le grand aveugle : « Salut, sainte lumière ! — Bail, holy light. »

Juillet 1858.

P0ST-SCR1PTUM

Lorsque cette étude parut dans la Revue des Deux-Mondes, M. Quinet n'avait pas encore publié le dixième et dernier volume de ses œuvres complètes ; ce volume parut peu de temps après et nous apporta maintes révélations précieuses. Au moment où je retraçais le développement poétique et philosophique de l'auteur d'Ahasvérus, pendant que j'essayais de recomposer avec ses ouvrages l'histoire de ses idées, M. Quinet nous initiait lui-même aux secrets de son éducation première et de ses juvéniles rêveries. Si j'avais eu sous les yeux ces confidences du poète, j'aurais pu y puiser d'intéressants détails; je ne crois pas cependant qu'elles eussent modifié mes appréciations, et je suis heureux d'y voir confirmé d'une manière éclatante le tableau que j'ai tracé de son ardente et généreuse jeunesse. M. Quinet a bien voulu certifier l'exactitude de ce récit : « Vous m'avez fait passer, m'écrit-il, par tous les sentiments que je refoulais en moi depuis bien des années ! » Mais pourquoi ne donnerais-je pas tout entière cette lettre de M. Quinet ? Personne, je l'ai dit, n'a supporté plus dignement que lui les tristesses de l'exil; toutes les paroles que prononce cette voix austère peuvent être répétées sans crainte, car je ne saurais admettre qu'il yait aucune témérité, en plein dix-neuvième siècle, à honorer la sincérité des convictions et la noblesse du caractère. Si j'hésite encore, c'est que cette lettre contient des éloges trop flatteurs adressés à l'étude

qui précède. Qu'importe? on fera la part de la joie qu'éprouve un exilé à recevoir un souvenir de sa patrie. Ce travail sur la vie et les œuvres de M. Edgar Quinet est à la fois confirmé et rectifié par la lettre que j'ai entre les mains; confirmé, puisque M. Quinet y retrouve l'enchaînement de ses pensées et de ses inspirations; rectifié, puisque l'auteur de la réfutation du docteur Strauss oppose à une de mes critiques les plus graves une déclaration solennelle et décisive. Trompé sans doute par une lecture trop rapide, j'avais cru voir dans le dernier ouvrage de M. Quinet un cri de guerre contre le christianisme; M. Quinet repousse en quelques mots cette fausse interprétation de sa pensée. Décidément, la protestation a trop d'importance : je ne puis garder pour moi seul un document de cette valeur. Voici la lettre de M. Edgar Quinet.

«Linthal, canton de Glaris, (Suisse), 27 juillet 1858.

«Mon cher ami,

« La date de cette lettre vous expliquera pourquoi vous n'avez encore reçu un seul mot de ma part, je vous écris du fond de la vallée la plus perdue, la plus sauvage de la Suisse. J'y étais venu pour retremper ma santé et m'aguerrir contre les hivers de Bruxelles; ne recevant là aucune nouvelle du monde, je pensais que vous aviez trouvé des difficultés insurmontables; et comme je suis accoutumé à ne pas trop espérer, je me résignais un peu tristement à cette nouvelle nécessité. Je tâchais même de trouver quelque plaisir à me sentir enterré vivant, car je savais instinctivement que vous aviez fait tout le possible pour rompre le silence; et ne doutant pas de votre extrême bonne volonté, de la générosité de

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votre esprit, je me disais que cela devait me suffire dans les temps où nous sommes.

« Voilà, mon cher ami, dans quelles dispositions j'étais lorsque votre travail, de tous points admirable, est venu me trouver après trois semaines, et par une sorte de hasard, au pied des neiges du Tocdi. Que vous en dirai -je? tout ce que je pourrais en dire serait fort au-dessous de ce que je sens et de ce que je pense; l'âme, l'intention, le courage sont à la hauteur du talent. J'ai peur de me louer en vous louant : de pareilles œuvres sont à la fois des actes de caractère par lesquels un homme se fait connaître tout entier. Quelqu'un de mes amis m'écrivait. « C'est une belle œuvre et une belle action. » Quand je pense dans quel temps vous avez écrit ces pages, mon admiration va jusqu'à l'étonnement; vous m'avez fait passer par tous les sentiments que je refoulais en moi depuis bien des années; et croyez que rien ne m'a échappé de votre délicatesse, de votre sollicitude, de vos précautions infinies. Comment ne serais-je pas profondément touché de l'art avec lequel vous faites valoir chaque chose en effleurant les dissentiments? et même dans ces dissentiments il y a à la fois tant de cœur, tant de ménagements, qu'ils semblent ne servir qu'à attester la vérité du reste. Moi seul je connaissais les difficultés innombrables, inextricables du sujet; pour les vaincre, il fallait ce mélange de force et de délicatesse, de décision et de sage réserve qui se montre dans tout le morceau; il fallait surtout une âme vigoureuse qui osât suivre son impulsion et ne prendre conseil que de soi; y aura-t-il quelqu'un parmi vos lecteurs qui ne sente tout ce qu'il y a de noble dans le choix que vous faites de ce moment pour vous dire publiquement mon ami ? Oui, certes, je suis et res-

teraî votre ami jusqu'au dernier jour; si je ne l'étais depuis tant d'années, je le deviendrais aujourd'hui.

« Vous recevrez bientôt mon dixième volume, il contient un ouvrage inédit qui me tient étroitement au cœur : c'est vraiment une partie de moi-même. Puissiez-vous en être content !

« Maintenant, et avec la force et la sérénité que j'ai trouvées dans vos pages, qui valent mieux pour moi que le souffle de nos Alpes, je vais achever l'ouvrage de poésie pure dont vous parlez en finissant ! Je demandais des ailes, vous me les avez données.

« L'extirpation du christianisme comme moyen de salut pour la liberté1, voilà une terrible parole! Heureusement pour moi, telle n'a jamais été et ne sera jamais ma pensée; cette déclaration ne vous mécontentera pas.

« Adieu, cher ami, vous venez de me rajeunir. Ah ! que ferai-je pour vous rendre le bien qne vous m'avez fait?

« Votre dévoué et reconnaissant.

« Edgar Quinet. »

L'ouvrage inédit que M. Quinet annonçait dans cette lettre, c'est cette histoire de mes idées quidonne tant d'intérêt au dixième volume de l'édition complète de ses œuvres. Ce livre ayant paru, ce fut pour moi une occasion d'ajouter à mon article ce post-scriptum que je publiai le 15 novembre 1858 dans la Revue des Deux-Mondes et que je reproduis ici.

Nous avons déjà signalé l'édition des oeuvres complèîes de M. Edgar Quinet, et nous y avons trouvé l'occasion d'une étude sur les différentes phases qu'a traversées ce généreux esprit. Le dixième volume, qui vient de paraître et qui ter-

mine cette publication, contient des pages inédites où l'auteur a mis toute une part de lui-même. Sous ce titre, Histoire de mes idées, M. Quinet raconte les impressions de son enfance et de sa première jeunesse. Une œuvre nouvelle de M. Quinet a toujours le privilège d'éveiller l'attention des intelligences élevées; celle-ci présente un double attrait, puisqu'elle nous initie à l'éducation d'un homme qui a pris une part active au mouvement philosophique et religieux de notre siècle; cette simple histoire, où l'art de l'écrivain n'enlève rien à l'ingénuité des confidences, peut être rangée au nombre des plus intéressantes productions de l'auteur. Ce sont bien des mémoires sincères en même temps que c'est un travail d'artiste; de graves problèmes sont ingénieusement dissimules sous la sobriété du récit et le charme familier des détails : l'histoire est d'un enfant, mais c'est un homme qui la raconte.

«Avant d'entrer dans ces intimités, dit M. Quinet, je m'interroge encore une fois; je me demande s'il est bon, s'il est convenable de donner son secret, comme je le fais dans ces pages; je me réponds sans doute avec trop de complaisance que cette appréhension serait naturelle si je composais de ces souvenirs un livre destiné à affronter le grand jour; mais relégué à la fin de mes œuvres, il me semble que je parle chez moi, incognito, porte close, sans avoir à craindre aucune indiscrétion. » Cette sécurité que M. Quinet s'est préparée ainsi, il en profite avec une parfaite mesure. Dans ce tableau des premières impressions de son âme, il n'y a ni complaisance ni contrainte : l'auteur sait ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire : dicenda tacendaque calîet. On remarquera surtout trois influences très-diverses dans les vingt premières

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années de la vie du poëte : le souvenir de la vie militaire aux bords du Rhin, les enchantements de la nature au sein d'une solitude agreste, et l'éducation librement religieuse donnée par une mère protestante à un enfant catholique. Vous voyez se former ici une à une les inspirations qui entraîneront plus tard l'auteur de Napoléon et de Prométhée, le poëte. Le publiciste, le penseur, sont annoncés déjà dans ces émotions juvéniles :

Qui viret in foliis, viget in radicibus hurnor.

On ne lira pas sans profit l'histoire de la légende napoléonienne chez une âme de quinze ans. M. Quinet, en exposant les contradictions naïves de son intelligence au sujet de l'empereur, trace l'histoire de l'élite généreuse du dix-neuvième siècle. L'éducation religieuse de celui qui écrira un jour le Génie des religions, l'éducation poétique du futur poëte d'Ahasvérus , le tableau d'un collège sous l'empire, les révoltes de l'enfant contre les influences extérieures et même contre les visions de son cœur et de son esprit, ses efforts pour reprendre possession de soi-même; ce sont là autant de peintures qui provoquent la méditation. Si M. Quinet fut souvent vainqueur dans ces luttes, il est bien forcé aujourd'hui de reconnaître qu'il succomba plus d'une fois. Au moment même où il se débarrassait de la fascination dexla gloire pour embrasser l'idéal de la justice et de la liberté, il lui arriva de subir la fascination de la nature et de compromettre dans les enivrements du panthéisme l'indépendance qu'il venait de conquérir. Un des épisodes les plus caractéristiques de ce récit, c'est l'action exercée sur le jeune rêveur par les solitudes de la Bresse. « Moi qui devais tant

accorder à l'influence des choses inanimées sur l'homme, je ressentis cette influence autant que créature au monde peut l'éprouver, elle me possédait, elle me tyrannisait... encore aujourd'hui, je me sens le fils de nos grands horizons dépeuplés, de nos landes, de nos bruyères, de nos sillons de pierres de granit roulées dans la Grau, de nos maremmes inhabitées, de nos étangs solitaires, lacs boisés qu'aucun vent ne ride jamais, et dont la sérénité est si trompeuse. . . Toute ma jeunesse a été embarrassée, enveloppée de cette influence d'une nature primitive, qui n'était pas encore domptée, réglée, asservie par l'homme; elle agissait sur moi en souveraine... J'étais égaré dans un vague infini. Quel long circuit avant de revenir à un point précis, à un objet distinct 1 Quels efforts pour me régler, quand tout était déréglé autour de moi, quand les choses ne m'offraient que l'image d'un monde où la main de l'homme ne se faisait presque pas sentir! Je méprisais l'art comme un artifice; tout ce qui n'était pas inculte me semblait apprêté; on m'accusait de vague, de germanisme : que n'accusait-on aussi les lieux, les choses, les bruits indistincts, les plages sans bornes, les nuées, filles voilées, vagabondes, de nos lacs souterrains? voilà mes vrais complices. C'était beaucoup d'échapper au vertige. » Cette dangereuse ivresse des solitudes et des brouillards, M. Edgar Quinet la ressentit au moment même où il allait entrer dans le domaine de la pensée et se préparer à sa carrière d'écrivain. Hélas ! sous une forme ou sous une autre, chacun a ses nuages et ses brumes dont il faut se dégager; toute la vie est une marche vers la lumière. Pour la société comme pour les individus, il y a des saisons et des climats redoutables. Heureux celui qui connaît si bien son mal ! M. Quinet ne craint

pas de décrire le sien avec une poignante exactitude, parce qu'il s'en affranchit de jour en jour... Et nous-mêmes, nous tous, dans quelque ordre que ce soit, écrivains ou citoyens, si nous traversons aussi des maremmes, si le matérialisme nous envahit, saurons-nous retrouver la lumière et reprendre goût à la vie? Ces réflexions naissent ici naturellement; un souffle moral anime ces pages touchantes; j'aurais pu signaler dans les confidences de M. Quinet des scènes variées, des tableaux pleins de grâce, des portraits vivement tracés et qui se gravent dans le souvenir : ici les portraits de famille, figures austères et douces; là les profils des professeurs de Lyon, les joyeuses silhouettes des écoliers du collège, Jules Janin, le docteur Trousseau, et M. Jayr, l'un des derniers ministres de la monarchie de Louis-Philippe. J'aurais pu citer de belles pages sur les premières lectures de l'auteur, sur son amour du génie italien, sur son goût des sciences exactes, sur le ravissement que lui causait « la pureté incorruptible de la géométrie et cette langue de l'algèbre, mystérieuse et lumineuse, la langue du dieu de l'esprit. » J'ai mieux aimé mettre en relief ce qui est le fond de l'ouvrage, l'inspiration virile de l'écrivain, l'effort continu d'un esprit qui cherche la vérité et qui, pour l'atteindre avec fruit, veut s'élever d'abord à la pleine possession de lui-même.

Wovembre 1858,

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