Siede la lerra, dove nata fui
Su la marina dove '1 Po discende
Per aver pace co* seguaci sui. {Inferno, v.)
C'est Ravenne, la douce morte, la Byzance occidentale.
Ici vinrent expirer, s'anéantir et reposer enfin les plus grandes âmes que l'humanité ait connues, l'àme de Rome, l'âme de Dante; ici elles ont trouvé la paix, comme le fleuve voisin dans la mer. Par un caprice inattendu de l'histoire, la vie civilisée s'est concentrée un instant sur ce point, avant sa longue éclipse en Europe. C'était au moment de la confusion barbare, du déchirement entre l'Occident et l'Orient, pendant la carence d'un pouvoir universel; la Rome impériale agonisait, la Rome chrétienne élaborait lentement ses destinées futures. Les formes vaines de l'ancien empire se maintinrent dans ce dernier refuge ; Ravenne fut capitale de l'univers : la préfecture délaissée au bord du Tibre lui obéit. Les aigles se posèrent un jour sur ce rivage, comme de lourds oiseaux émigrants qui battent de l'aile et tournoient, avant de prendre leur vol par-dessus la mer. Ce qu'on voit ici, est-ce un débris latin ou un promontoire avancé de l'Orient? On ne sait, on se demande de quel côté du golfe il faudrait situer historiquement cette ville hybride. Je l'appelais plus haut, on l'a appelée mille fois : là Byzance occidentale. Ce nom implique un choix arbitraire entre les deux mondes qui se mêlèrent dans le creuset. Tout y raconte des transforma-
tiens d'éléments : Fart païen devenant chrétien, l'Auguste italiote devenant Grec, les rois barbares s'essayant au rôle de Césars, ébauchant le saintempire de Charlemagne et de Barberousse. De quelque nom qu on la nomme, Ravenne demeure aujourd'hui ce qu'elle était à cette heure indéfinissable; on y revit le vi" siècle de notre ère.
Tout s'est retiré d'elle, la vie et la mer. L'Adriatique est à 10 kilomètres du faubourg que ses flots baignaient sous Justinien. L'histoire a quitté de même l'abandonnée. Les siècles ont monté sur elle avec ces terres d'apport étranger, où il faut chercher à deux mètres de profondeur l'ancien sol et les socles des colonnes. Enlizée par ce double travail de la nature et du temps, la ville des exarques s'est conservée presque intacte, pareille aux cités pharaoniques dans les boues du Nil. Gardienne de mausolées fameux, Ravenne est la tombe des tombes. Néanmoins, je ne comprends pas de quels yeux l'ont vue tous les voyageurs qui écrivent : Ravenne est lugubre, désolée... Ravenne n'est pas lugubre. C'est la douce morte. II n'y a pas d'horreur autour d'elle, parce qu'il n'y a point de lutte de la vie contre la dissolution normale; parce qu'il n'y a presque rien de réel, dans ce fantôme d'un moment historique très lointain, et si étrange. Il n'y a que de la paix.
avec un charme infini, sur ces cendres si peu troublées.
Dix-huit mille âmes, me dit-on, en comptant l'agglomération rurale. Sur le cailloutis des rues étroites, on entend pousser Therbe. Entre dix heures du matin et cinq heures du soir, à peine si vous croisez quelques passants; ils frôlent les murs roussis des églises, des cloîtres, des palais aux fenêtres aveuglées. Ces demeures seigneuriales, hautes et vastes comme les aimait l'Italie de la Renaissance, sont veuves d'habitants. Mais quelles ombres y reviennent! Voici le palais de Guido da Polenta, où fut recueilli Dante ; le palais Guiccioli, où fut recueilli Byron. Un voile de poésie recouvre ce qu'il y a de farouche dans la mine de ces forteresses ; comme le grand pied de vigne vierge qui tapisse de haut en bas l'une d'entre elles, mettant à ce coin de rue un sourire de grâce sur la face pâle de Ravenne. Par les porches béants, le regard plonge dans les cours; au fond, quelque triton de marbre s'ennuie sous les pariétaires, il ne pleure plus l'eau de sa fontaine. Chétives sont les autres maisons; de pauvres boutiques sous les arcades du marché, — les Ravennates doivent se fournir à Bologne pour tout ce qui n'est pas article de consommation populaire, — un port où trois ou quatre caboteurs dorment allèges sur le canal maritime, une station
de deux fiacres, sans plus, créée l'autre semaine par un arrêté du syndic. Des capucins, des mendiants, seuls maîtres de la rue durant les heures chaudes du jour; ils s'attroupent comme un essaim de mouches dès qu'un pas retentit sur le pavé; ils font un cortège imposant au promeneur, riant de bon cœur avec lui de leur nombre et de leur importunité; on en voit des grappes pendues le matin aux grilles de quelques familles aisées, à la façon des clients dans l'ancienne Rome; quand la dame du logis sort, ils l'accompagnent processionnellement à l'église. Dès que l'on s'éloigne du marché et des deux cafés où se brasse la politique locale, solitude, silence, sensation d'être dans un lit de pierre où le torrent humain a coulé, et qui demeure à sec, avec de minces filets d'eau stagnante.
Pour retrouver la vie, une vie chimérique, à la vérité, mais d'une extraordinaire puissance d'illusion, il faut la rechercher aux siècles où elle s'arrêta dans Ra venue; il faut entrer dans les basiliques, les baptistères, les mausolées. Là, sur les murs revêtus de mosaïques, se relève un peuple nombreux, avec ses princes, ses prêtres, avec les particularités de son existence. J'avais vu en Orient le peu qui reste du premier âge byzantin : des ruines, quelques figures échappées au crépi de chaux du Turc; mais l'Orient, trop bouleversé,
a mal gardé les souvenirs de celle époque, la plus mal connue, la plus radîcalemenl effacée de rhistoire. A Ravenne seulement, on revoil au complel celte société de transition, encore maîtresse de la ville qui fut son berceau; dans le vide et le silence ambiants, elle tire l'esprit hors du présent, elle le reporte d'un saut brusque à l'heure qu'elle marque. Nulle part, sauf en Egypte, on ne ressent au même degré cette impression fantastique : la résurrection d'un morceau lointain d'humanité.
Chacun connaît au moins de nom les édifices fameux de Ravenne : San Vitale, Sant'ApoUinare Nuo\o, et l'autre temple du même vocable, Sant' Apollinare in Classe. Ce dernier, perdu dans les champs à cinq kilomètres de la ville actuelle, était jadis l'église du port et du faubourg maritime de Classis. Le fauboui^ a disparu, la mer a fui; la basilique, épave désemparée, est échouée dans une prairie au milieu des blés. Les restes de l'ancien hospice des pèlerins lui tiennent compagnie. Cet hospice reçut au moyen âge un hôte singulier, d'après l'inscription que je relève dans la nef sur une plaque commémorative. L'empe reur Otton III, le plus romantique des Césars allemands avant ceux de notre temps, y vint de Rome pieds nus et y jeûna quarante jours sous le cilice. Attiré à Ravenne par son maître Gerbert,
alors archevêque de la ville, et par les préférences de sa mère, la Grecque Théophanie, Otton y conçut peut-être, devant les représentations de la splendeur byzantine, il y caressa certainement son cher projet, la reconstitution de l'empire romain d'Occident avec les lois et les usages de la cour de Justinien. En lisant sur le marbre Tinscription où Otton raconte son vovage, il me semblait reconnaître, dans chacun de ces mots ardents et mystiques, le son d'une haute parole d'aujourd'hui, familière à nos oreilles.
Les deux Sant'ApoUinare offrent les dispositions classiques de la première basilique chrétienne. A San Vitale, ébauche de la Sainte-Sophie de Constantinople, un type nouveau apparaît sous l'influence orientale ; partout la forme circulaire, coupole sur. une rotonde, arcatures qui s'engendrent et se supportent. Entre la symétrie harmonieuse du rectangle païen et l'aspiration désespérée qui va tendre vers le ciel l'arceau et la flèche gothiques, Byzance intervient avec ses courbes trapues, avec le cercle où sa pensée maniaque et subtile tourne perpétuellement sur elle-même. L'âme antique se posait paisiblement à terre ; la nôtre fuyait à tired'aile dans l'espace; l'âme byzantine ne monte un instant que pour se recourber et s'enchevêtrer dans ses replis.
D'autres monuments des v® et vi® siècles arrê-
lent le visiteur à chaque pas qu'il fait dans Ravenne : les deux baptistères, celui des orthodoxes et celui des ariens, si bien conservés que Ton s'attend à voir les sectes ennemies sortir des portes pour en venir aux mains; la chapelle archiépiscopale; le mausolée de Galla Placidia, qui repose avec son frère Honorius et son époux Constance dans ce bijou funéraire. Les ténèbres y sont réchauffées et illuminées par le rayonnement de la mosaïque : sous cette voûte, le sombre azur constellé d'or reflète la douceur d'une vraie nuit d'Italie. Les architectes de Théodoric ont travaillé pour lui dans le même style. Le palais du grand roi goth montre encore quelques colonnes sur sa façade ; Charlemagne transporta les autres à Aixla-Chapelle. Le tombeau de Théodoric se cache à quelque distance de la ville, dans un joli nid de verdure; la lourde rotonde ressemble à une énorme carapace de tortue, tombée là sur le sol, à demi envasée dans le limon qui cède sous le poids de cette masse. La chapelle est vide; l'inquisition se souvint au xvi® siècle du monarque arien et fît jeter aux quatre vents les cendres de l'hérétique. Un vieux gardien cultive des œillets et des roses devant le sépulcre profané ; nous lui demandons à voir la tombe du roi; il nous reçoit avec cette phrase, dite d'un ton solennel et navré : Fu tombay ma nonèpiii tomba. C'est un bon révo-
h:&toirb et possis, 3
lutionnaire romagnol; il enrage, comme si son trésor eût été volé d'hier, contre l'inquisiteur qui lui déroba, trois cents ans d'avance, un cadavre aussi illustre que fructueux.
Le Dôme moderne suffit à la population ravennate; elle a déserté les basiliques, on y rencontre rarement quelque femme en prière. Pourquoi de nouveaux fidèles? La foule des anciens est là au complet, incrustée dans la mosaïque; elle se déroule partout, au cintre des voûtes, dans la corbeille des absides, sur les longues frises des nefs. Sous des noms de saintes et de confesseurs, chacune de ces figures est un portrait de l'époque ; les plus reculés en date gardent un indiscutable accent de vie. On voit ici comment ce bel art atteignit son apogée et commença de décliner, durant une période de cent ans, de 450 à 550 environ. Au début, la chaude harmonie des tons et la vérité individuelle des personnages ne laissent rien à désirer; bientôt, la diff'érenciation des visages apparaît moins prononcée, les corps se raidissent et s'ankylosent; on sent approcher le temps où ils ne seront plus que des cadavres pétrifiés, reproduits pendant une longue suite de siècles, jusqu'aux transcriptions machinales que j'ai vu faire encore dans les monastères du mont Athos.
Les plus anciennes compositions nous montrent franchement des modèles antiques revêtus d'attri-
buts chrétiens; au tombeau de Galla Placidia, le Bon Pasteur gardant ses brebis a la tête classique de l'Apollon Musagète. Aux deux baptistères, où le sujet central représente Timmersion de Jésus dans le Jourdain, le dieu du fleuve assiste à la scène; il faut bien nommer ainsi ce vieillard mythologique, avec son urne dans une main, son sceptre de roseaux dans l'autre. Peu à peu, le Christ vainqueur se débarrasse de cette gangue païenne. La semaine dernière, je regardais dans les catacombes de Rome les symboles timides sous lesquels le Dieu persécuté se dérobe aux yeux de l'orante : Jonas, Melchisédech, le sacrifice d'Abraham. Une pieuse habitude maintient dans les mosaïques de Ravenne ces figurations; mais, au-dessus d'elles, le Dieu triomphant prend aux clés de voûte sa place d'honneur et la figure rituelle que l'Orient lui conservera. Cependant, le roi du ciel doit partager l'empire avec le roi de la terre, l'héritier du divin Auguste; le personnage du Cosmocrator, trônant au milieu de ses cubiculaires, a presque autant d'importance que celui du Sauveur. La pensée de Constantin, l'équitable répartition de l'univers entre les deux divinités, inspire la main respectueuse du. mosaïste.
Dans cet art qui n'a pas encore d'individualité bien acquise, tout parle d'éléments en fusion ; idée païenne, idée impériale, idée chrétienne; beauté
classique et goût barbare de TAsie. Le dessinateur se ressouvient parfois de la Grèce, quand il trace un profil humain; il recueille des motifs d'ornementation et des couleurs dans tout l'empire de son maître, de Pompéi à la Perse. La décoration qu'il met au fond de ses coupoles, avec ce fouillis d'arabesques d'or entre les paons bleus et les palmiers verts, ressemble déjà à un tapis de Chiraz plus qu'à une draperie classique; follement somptueuse toujours, et admirable de coloris.
Nous avons deux portraits de Justinien, d'époques différentes : l'un à San Vitale, l'autre dans une chapelle de Sant'ApoUinare Nuovo. Le premier est d'un homme en pleine force, alerte, aux traits durs et accusés; dans le second, le Basileus aux joues pesantes, au regard éteint, est devenu un vieux légiste, un bureaucrate avachi sur ses dossiers. On pense aux deux types si connus que nous ont laissés les peintres de Bonaparte, le maigre consul, l'empereur alourdi. Vis-à-vis de son époux, Théodora se dirige vers un temple, entourée de ses femmes; les patriciennes portent leurs costumes de cour, des étoffes précieuses très variées de nuances, de tissu et d'ajustement. Les trois rois mages sont brodés sur un lé de la tunique de Théodora. On les voit représentés partout, dans les mosaïques de Ra venue, en tête des processions acheminées avec des offrandes vers le
trône de la Vierge. Les rois Gaspar et Balthazar, majestueux, bien drapés, munis de nobles barbes et de hauts diadèmes, ont la suffisance tranquille de personnages qui apportent l'or et Tencens, deux présents toujours bien reçus. Le roi Melchior, imberbe, chétif sous son petit manteau vert, est de mine plus naïve et un peu déconfite; comme il sied à un Arabe qui n'a trouvé dans son désert que ce maigre cadeau, la myrrhe, le parfum amer. Ces tableaux nous rendent les usages et le mobilier de l'époque byzantine, dans les scènes bibliques figurées avec les accessoires de la réalité contemporaine. Nous pouvons étudier à Sant'Apollinare Nuovo un plan détaillé du palais impérial ; et, en face, une vue du port de Classis. Des bateaux s'y balancent; ils ne diffèrent ni par la coupe, ni par la mâture, des barques qui attendent à cette heure leur chargement de riz sur le canal Naviglio. Pour le mobilier, les indications des mosaïques se vérifient sur les reliques conservées dans les sacristies : chaires de marbre et d'ivoire sculpté où s'assirent les premiers évêques de Ravenne, croix d'argent émaillé que l'on portait devant eux. — On peut sonner l'office, dans la tour isolée qui servait de clocher; les saints évêques Apollinaire et Maximien peuvent redescendre dans leurs basiliques et monter aux autels; l'empereur est prêt; rien ne manquera à
la cérémonie. Le peuple est là pour remplir les nefs ; soit qu'il se précipite de ces frises où on le voit en effigie, soit qu'il ressorte de ces sarcophages rangés le long des murs, disséminés partout, dans les chapelles, au musée, à la Bibliothèque, et jusque sur la voie publique. Il y a autant de sarcophages que de maisons à Ravenne, tous du même type : le grand coffre byzantin, au toit de pierre massive, avec les premiers symboles chrétiens sculptés sur les quatre faces : la vigne, les brebis, les colombes buvant dans le calice. On lit sur le couvercle des inscriptions emphatiques ou touchantes; celle-ci, par exemple, répétée en grec et en latin sur le tombeau de Fexarque Isaac : « Suzanne, la compagne de sa vie, privée désormais de Tépoux, soupire fréquemment à la façon d'une chaste tourterelle » .
Quittons les basiliques; je me suis promis d'être sobre sur l'archéologie. Ravenne a été maintes fois décrite et commentée dans les publications des savants, mon bref rappel n'apprendra rien aux gens instruits en cette matière. Je voudrais retenir et rendre ce que les savants n'ont pas toujours aperçu, l'àme de la douce morte; ils l'ont étudiée comme un fossile, sans se laisser gagner èiu charme de la calme enchanteresse. Ah! que les poètes l'ont mieux regardée, Dante, Byron, et les autres; eux qui ne peuvent parler
sans que le mot de douceur revienne à chaque instant dans leurs vers. Je voudrais fixer l'impression dominante qui demeure dans le regard, au sortir des basiliques. Il revoit passer ces interminables théories, comparées souvent aux Panathénées, de saintes, de vierges, de docteurs, de martyrs; personnes réelles d'autrefois, cheminant à la file sous les palmiers d'où pendent les fruits mystiques. Les blanches saintes, surtout, uniformément drapées dans leurs tuniques de lin aux plis raides, portant leurs couronnes dans les mains tendues d'un même geste, marchant de côté, le col penché, regardant de face le visiteur avec ces grands yeux dilatés... Ces femmes blanches qui se meuvent du même rythme, ces yeux immobiles qui convergent de là-haut sur les nôtres, leurs prestiges créent une obsession que l'on ne peut plus dissiper. Elles me poursuivaient partout, dans la solitude des rues muettes, dans l'atmosphère moite et vaporeuse qui baigne l'horizon des plates campagnes. La perpétuité du même rêve s'établit d'autant mieux que rien ne la trouble à Ravenne. Pendant les quelques jours que j'y ai passés, un journal ne m'est pas tombé sous la main; le monde turbulent, actuel, avait reculé très loin, son bruit n'arrivait plus ; rien ne détonnait sur le murmure affaibli du temps jadis. Une fois seulement, à San Vitale, le sacristain.
après qu'il eut débité son boniment sur Justinien et Théodora, crut être agréable en ajoutant : « Et M"® Sarah Bernhardt est venue ici, pour copier la robe; mais je ne Tai pas vue, malheureusement je ne la connaissais pas... » L'information « bien parisienne » de ce curieux de gloire rendit une fausse note sous ces voûtes; comme si la grille du chœur eût grincé, en s'ouvrant, contre le marbre du bas-relief antique où un Neptune supporte le grand arc peuplé d'apôtres.
... L'autre soir, on m'a mené au théâtre de Ravenne. Une de ces jolies salles italiennes, claire, toute en loges du parterre au cintre. La troupe, nombreuse et fort convenable, donnait dans un décor de quatre sous / Pagliacci, l'opéra à la mode qui fait son tour d'Europe ; comme M. Mascagni, M. Léocavallo relève contre Wagner le drapeau de la musique nationale, simple, bonne enfant, tantôt bouffe et tantôt sentimentale. Le théâtre était plein, les loges garnies de femmes parées, les petites places bourrées de peuple; un public appassionato, amusé, applaudissant à tout rompre. Théâtre, troupe et public, nous ne voyons pas mieux dans une de nos grandes villes, à Marseille ou à Bordeaux. Décidément, on ne changera pas cette race, amoureuse de plaisir et de musique ; elle peut se priver de tout dans un pauvre endroit, suspendre toutes les fonctions de la vie; il lui
faut sa joie favorite, elle se Tarrangera avec rien et en fera quelque chose. — Mais d'où sortait tout ce monde? Quel miracle avait fait jaillir du désert ce flot bouillonnant? La petite morte, que j'avais vue dans le jour dépeuplée, indigente, taciturne, comment avait-elle tiré de ses retraites tant d'élégances et d'êtres vivants? Mystère. Hallucination peut-être, cette Ravenne réveillée, et si invraisemblable, qu'il ne l'était guère plus d'y substituer la hantise accoutumée. Le peuple des mosaïques descend le soir dans cette salle; le cortège des femmes blanches s'est égrené dans ces loges. Elles reviennent là se remémorer les jeux du cirque; elles applaudissent le mime de leurs mains tendues ; le plaisir ranime leurs prunelles immobiles, les tleurs d'oflrande refleurissent à leur corsage. — Cependant, on me présente à des personnages qui semblent réels, M. le sénateur, M. le préfet, M. le syndic; ils tiennent des propos contemporains, ils parlent de la sécheresse inquiétante, des affaires locales et des générales, ils raisonnent les intérêts des princes. — Illusion. C'est le logothète, les curopalates, les compagnes de Galla Placidia! spectres échappés des sarcophages, larves attirées aux lueurs de la rampe pour jouir d'une fable, vaines et sensibles un instant, comme le son qui fuit du creux des violons. Nul autre moyen d'expliquer cette appa-
rition; puisque je n'ai pas trouvé trace de ces êtres nocturnes, le lendemain, dans la ville aux maisons closes...
Elle ne disirait même pas Tattention, comme toutes les autres cités d'Italie, avec ces chefsd'œuvre enfouis dans la moindre bourgade par plusieurs siècles de peinture. Le seul peintre de la région, Luca Longhi, a laissé dans les églises des redites banales sur les thèmes de la décadence. Quelques autres ouvriers du temps ennuyeux passèrent ici, le Guerchin, Daniel da Volterra; des choses vues d'avance, partout. Je n'ai découvert au musée qu'un trésor, l'effigie tombale de Guidarello Guidarelli, guerrier ravennate. Je doute qu'après Donatello la première Renaissance ait rien produit de plus beau. L'homme de marbre est couché sur son suaire, le corps emprisonné dans la cuirasse et la cotte de mailles, la tête dans le heaume à la visière relevée. Il a trop combattu; indicible est l'expression de lassitude dans le sommeil, sur cette face monacale autant que militaire ; elle dort, les paupières lourdes, la bouche entr'ouverte. La visière, les arcades des yeux et la puissante ossature des joues portent de tristes ombres sur les dépressions du visage. La tête penche de côté; par un artifice naïf du sculpteur, le gorgerin obéit à la flexion du col, son fer se plisse avec la chair
qu'il maintenait; comme si le métal de la cuirasse, lui aussi, était las de son dur service. Sur la poitrine, les fortes mains de soldat étreignent la croix de Tépée; la lame nue se glisse entre les jambes, serrée au corps, fidèle. Cette figure, admirable de naturel et d'austérité pensive, n'est ni connue ni reproduite, que je sache. Qui l'a faite? On l'ignore. A peine soupçonne-t-on qui était ce Guidarello Guidarelli; les chroniques ravennates signalent rapidement plusieurs partisans de cette famille, au xv® siècle.
Ce fut l'époque où Ra venue parut se ranimer ; la vie italienne, si farouche alors, lui mit au cœur quelques battements violents. Ils sont attestés par des inscriptions qui racontent sur les murailles les anciennes mœurs. Je lis sur une plaque, au coin d'une rue : « Ici François de la Rovère, duc d'Urbin,férit niortellement, dans un accès de colère, le cardinal Alidosio ». François était général des troupes de Jules II, et Alidosio légat de ce pape. Au sommet de cette société, le sang impulsif de l'Italie agissait alors comme il agit encore chez les popolani, quand ils s'entr'égorgent au sortir de la taverne, pour un mot. Et l'Italie tenait en ce temps la première place dans la politique, dans les lettres, dans les arts. Mauvaise leçon de morale. II faut prêcher quand même la tolérance et le respect de la légalité, mais
convenir que ces vertus ne laissent pas de lustre. A la Bibliothèque, tandis que je regardais la précieuse copie d'Aristote qui est la gloire de cette collection, le bibliothécaire m'apporta le crâne d'Alidosio, échoué là; il me fît remarquer la belle profondeur des deux entailles de Tépée dans la paroi de Tocciput; et ses mains jouaient gaîment avec le crâne du cardinal assassiné, sur le vénérable manuscrit du sage grec.
De nos grandes batailles sous Ravenne, il reste peu d'indices. Dans la campagne, au bord du « merveilleux fossé » dont parle le Loyal serviteur, une colonne entre des cyprès désigne la place où tomba Gaston de Foix. Dans la ville, nul souvenir de notre passage. Si, un seul : une signature française, très belle. En entrant au baptistère de San Giovanni, je remarquai, sur la porte du monument de Justinien, une brève sentence gravée dans la pierre qui fait linteau :
En espoir Dieu.
Personne ne put m 'expliquer l'origine de cette devise française, ni me dire par quelle singularité elle avait subsisté là. Mais le tour vieilli du langage et la forme des caractères ne permettent qu'une supposition : c'est la signature de quelque compagnon de Bavard, au temps où les nôtres furent maîtres de la ville. Il me plaît que nos
exploits aient laissé cette trace unique sur le front de la morte : trois mots, entre les milliers d'inscriptions pompeuses qui couvrent en d'autres langues les pierres de Ravenne; le cri de notre race, vibrant et chantant clair sur toutes ces ruines : En espoir Dieu.
Une seule ombre lutte ici de pair avec la grande ombre de l'empire romano-byzantin, un seul nom contre-pèse tant de noms illustres ; l'ombre et le nom d'un homme; mais cet homme fut Dante.
Le petit édifice oii il repose, assez banal d'architecture et de décoration, s'élève à l'angle du cloître des Franciscains, près de la maison hospitalière de Guido da Polenta. Le poète qui se comparait, lui et son maître Virgile, à deux frères mineurs marchant l'un derrière l'autre sur le chemin, voulut être enseveli dans ce cloître, sous l'habit de Saint-François ; ce cœur si fier éprouva l'humble et ardent désir des religieux mendiants : être foulé aux pieds dans sa couche parles frères survivants. Ses os furent trouvés par hasard dans une excavation, en 186S, l'année même du jubilé dantesque. On montre au musée la petite caisse de bois qui les contenait, avec cette mention du xvi* siècle : Ossa Dantis.
J'ai parcouru un gros volume où sont racontées par le menu les tribulations de ces pauvres os. Pourchassés d'abord par la haine, ensuite par
radmiration, perdus, découverts, reperdus, retrouvés, déménagés sans pitié, il semble que le bien des morts, la paix, leur soit à jamais refusé, et qu'un décret unique les condamne à poursuivre éternellement les voyages souterrains commencés par le poète de son vivant. Florence, la marâtre, a vainement revendiqué la dépouille du fils qu'elle avait voulu brûler vif. Ravenne l'a gardée, elle a bien fait. Nul lit d'oubli n'est plus sûr et plus profond. C'est ici que le grand lutteur a enfin détendu ses ressorts; poète, soldat, politique, diplomate, il les avait fatigués à toutes les peines. Lui qui les comparait si bien, ces ressorts de l'âme, à la cimo des forêts, quand elle se relève par sa vertu propre après le passage des vents *, il renonça, chez la douce morte, à les bander de nouveau ; il n'y trouva que la force de bien finir. Ici lui apparurent les visions sereines; il composa dans Ravenne le Paradis , plein d'allusions aux particularités locales; il y vécut parmi les bienheureux, avec sa Dame. Ici, dit-on, sa fille fut élevée dans un couvent de la ville ; la rue qui mène à cette maison s'appelle encore via Béatrice Alighieri,
Comme j'étais dans la chapelle du poète, une jeune femme y entra ; une personne de condition
1. GoiTie la fronda, che flelte la cima Nel transito del vento, e poi si leva Per la propria virtù che la sublima... {Paradiso, xxvi.)
très modeste, à juger par l'apparence, étrangère à la ville où l'appelait quelque affaire, et qui en profitait pour accomplir ce pèlerinage. Elle m'interpella avec son rire sonore d'Italienne, mais en mettant dans ses paroles toute la conviction sérieuse que pouvait comporter sa nature : « Signor inglese — tout voyageur est un Anglais, — savezvous où vous êtes? Au centre de l'Italie! » Je répondis, comme je le pensais, qu'elle se trompait, et que nous étions au centre de l'humanité. Car je crois bien qu'ici plane l'âme la plus forte et la plus tendre * qui ait jamais parlé un langage humain. Rien n'est touchant comme la dévotion (le ce peuple pour cette mémoire; rien n'est raisonnable comme l'instinct avec lequel il discerne, entre toutes ses gloires, la plus efficace pour la patrie. Son origine, son vrai lien national, la légitimité de ses droits à l'existence, il rapporte justement tout cela aux écrits de l'homme qui a créé l'idiome, l'esprit, l'idéal politique de la race.
Les plus pauvres gens le sentent confusément, ils viennent à cet autel comme ils vont a celui de la Madone. Un registre de souscription pour le monument de Dante est ouvert sur une table ; il